Les éditions Anamosa ont publié 33 opus d’une collection d’ouvrages courts et incisifs qui s’emparent à chaque fois d’un mot différent pour le passer au crible du sens critique. Tout l’été cette rubrique signée Jacques Trémintin, vous en présente quelques-uns. Aujourd’hui : « Fraternité »
Voilà une notion des plus galvaudées qui est bien plus souvent proclamée que définie. Elle est présente dans les textes fondateurs des trois religions monothéistes, chez les Compagnons et dans les relations entre souverains. Elle a connu sa consécration spectaculaire dans l’arrêt de la Cour constitutionnelle du 6 juillet 2018 qui lui a reconnu une valeur constitutionnelle dans l’affaire Cedric Hérou qui revendiquait l’accueil et l’hébergement de migrants.
Mais sa véritable histoire citoyenne commence avec la Révolution française. Elle est enterrée pendant le Consulat, puis relève la tête sous la restauration. Elle réapparaît en majesté avec les printemps des peuples de 1848 qui l’intègre dans la devise de la République aux côtés de la liberté et de l’égalité.
Pour autant, la fraternité des uns cache l’enfer des autres. Si tous les frères sont égaux, il faut admettre que certains le sont plus que d’autres ! En réalité qui dit « frère » dit non-frère. Derrière la fraternisation, qui n’a pu empêcher la domination, se cache une société hiérarchisée, rendant ce slogan très dilatoire et abstrait. Si elle a pu rompre des chaînes, elle n’a pas remis en cause pour autant les inégalités de condition.
Nombreux sont ceux qui ne sont pas alors concernés par ce qu’elle promeut. Les prolétaires continuent à être exploités. Des journées de 12 à 15 heures, dans des conditions de travail dures et dangereuses pour des salaires réussissant à peine à couvrir les besoins essentiels. Les esclaves libérés en 1848 sont contraints de travailler pour leurs anciens maîtres. Les populations colonisées continuent à être soumises sous le joug de leurs occupants.
Face à la fraternité, il y a la sororité qui s’oppose à la confrérie maculino-centrée. Mais excluant, elle aussi, la mixité, elle échappe tout autant à cet universalisme qui cherche à promouvoir une complicité universelle censée unir tous les êtres humains. En outre, toutes les femmes peuvent-elles être des sœurs, uniquement parce qu’elles partagent le même genre ? La place des femmes nées hommes y est parfois contestée.
Récapitulons : la fraternité est trop masculinisée et la sororité trop féminisée. Il faudrait trouver un terme qui désigne les relations entre sœurs, entre frères et entre sœurs et frères. Cela tombe bien, il existe : adelphité ! Mot utile, mais convenons-en, peu usité qui pourtant désigne exactement ce dont il est question : « relations solidaires et respectueuses entre êtres humains » (Florence Montreynaud)
Le concept de fraternité est dont soit bel et beau, soit ambigu et trouble. Ce n’est ni un principe politique tangible, ni une valeur absolue. C’est une image, une métaphore, un imaginaire, un cri du cœur rendant les rêves humanistes tangibles. Mais, il peut être détourné, aliéné, dévoyé.
Au gré des usages qui en sont faits et des circonstances qui le voient s’épanouir, il peut signifier une chose et son contraire. Il peut désigner tant la victime que son bourreau, favoriser tant la liberté que l’oppression, les droits de l’homme comme la tyrannie. À l’image des nazis haïssant la fraternité de 1789, mais présentant la nation allemande comme un peuple de frères.
- Fraternité, Arthur Duhé, Éd. Anamosa, 2025, 94 p.
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Arthur Duhé sur le site de l’éditeur Anamosa


