Parole de terrain | Redonner une place aux enfants avec troubles du comportement : la force d’un accompagnement écosystémique

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Asias Desrosiers a amorcé son parcours dans le milieu social et médico-social par le bénévolat à Médecins du Monde, puis enrichi par une pratique diversifiée du terrain (AESH, EHPAD, MECS, Foyer de Vie / Foyer d’Hébergement, Centre Éducatif Fermé). Il est aujourd’hui ingénieur social, titulaire du DEIS  et d’un Master 2 en Intervention et Développement Social (IDS). Il est actuellement éducateur spécialisé dans un service PCPE (Pôle de Compétences et de Prestations Externalisées) au sein d’un DITEP (Dispositif Intégré Thérapeutique Éducatif et Pédagogique). Il contribue à un travail d’équipe qui évalue, réoriente et accompagne des enfants inscrits dans des situations complexes dans le but d’éviter des ruptures de parcours. Son expérience se nourrit d’une réflexion constante autour des mécanismes de normalisation dans l’action sociale et médico-sociale. 

 


 

Des IR (Instituts de Rééducation) aux ITEP (Instituts Thérapeutiques, Éducatifs et Pédagogiques), les pratiques dans les milieux sociaux et médico-sociaux ont profondément évolué : on est passé d’une prise en charge centrée sur le traitement de « l’enfant malade » en institution fermée à un accompagnement visant son inclusion dans la communauté. Ce changement de paradigme soulève plusieurs questions. En considérant le jeune dans sa globalité, comment un accompagnement écosystémique peut-il favoriser un ancrage durable de l’enfant dans son environnement ? Et surtout, cette approche ne vient-elle pas interroger les mécanismes de normalisation et de pathologisation de l’enfant, ainsi que les logiques éducatives qui en découlent ?

L’engrenage de l’isolement

Il arrive qu’un enfant affiche un comportement inapproprié par rapport aux attendus des groupes sociaux : il se met en colère pendant une fête de famille, il attire l’attention dans une rencontre entre ami·es. Cet enfant est fréquemment dans l’opposition ; quel parent ou adulte n’a jamais vécu cela ? Sauf que, pour certains, ces scènes peuvent devenir récurrentes. Certains parents peuvent avoir l’impression qu’on attend cet instant où leur enfant va faire la bêtise qui embarrasse tout le monde pendant un moment convivial. Quand cela arrive, ils sont envahis par des sentiments de confusion et de honte, ils pensent être les seuls responsables de l’éducation de leur progéniture ; ils se culpabilisent et ils couvrent l’enfant de reproches.

Ces incidents assez fréquents sont souvent le début d’un isolement familial. En effet, dans ces moments éprouvants, les parents repensent aux enseignants des écoles et aux professionnels périscolaires qui les ont déjà interpellés sur le comportement provocateur. Ils repensent aussi aux difficultés relationnelles avec leurs pairs et l’indisponibilité de cet enfant aux apprentissages.

Déstabilisés, ils réagissent par automatisme ; au mieux, ils cherchent de l’aide ; au pire, ils considèrent qu’on les persécute. Dans les deux cas, la société, particulièrement à travers ceux qui fixent la norme, considère les parents et l’enfant comme « pathologiques ». Sans exprimer verbalement le désir de les mettre en quarantaine, on n’accepte plus de les voir dans les espaces publics. Envahie par un sentiment de rejet, la famille se replie sur elle-même. Elle ne rencontre plus personne, elle se cache des regards avec cet enfant jugé anormal. Désormais, elle est prise dans un engrenage de désocialisation et d’invisibilisation. Elle confirme la pathologie qui leur a été attribuée.

Normal et pathologique

Tout au long de l’histoire de l’humanité, des critères de sélection ou des limites ont toujours existé entre les individus. Qu’il s’agisse du droit d’aînesse, des capacités physiques ou des moyens économiques, certaines personnes pouvaient accéder à des lieux ou des privilèges refusés à d’autres. Mais, comme le montre le philosophe Georges Canguilhem, l’avancée de la technique a considérablement renforcé le poids de nos indications physiologiques : la médecine est désormais capable d’établir des critères normatifs sur une base scientifique.

Michel Foucault, dans ses travaux sur le pouvoir (1976), va plus loin en analysant comment ces techniques inspirent les normes sociales : il y voit un véritable outil de contrôle, puisqu’elles confèrent un pouvoir normatif que plus personne n’ose remettre en question. Pris dans cet engrenage, l’enfant et ses parents jugés pathologiques ne peuvent s’en échapper : sans qu’aucune ordonnance ne soit prononcée, ils se retrouvent comme emprisonnés ou assignés chez eux.

Faut-il alors s’interroger sur les anormalités de la norme elle-même ? Et si l’on posait l’hypothèse qu’une multiplication excessive des normes finissait par les rendre « irrepérantes », c’est-à-dire par brouiller les repères au point de ne plus savoir ce qui est réellement normal ou anormal ? À force d’empiler les règles et les critères, on finirait paradoxalement par perdre toute capacité à s’orienter parmi elles, un peu comme lorsque trop de règles tuent la règle, et que l’anormal devient, de fait, la norme.

Pour qui et pourquoi éduque-t-on l’enfant ?

Il faut d’abord se demander si, au sein de la famille, les parents se questionnent sur le comportement de l’enfant. La socialisation de l’enfant, n’est-elle pas établie sur des normes attestées par la société ? L’intégration des normes sociales n’est-elle donc pas une affaire/responsabilité de la société ? L’ethnologue de la famille Martine Segalen nous dit que l’enfant est le reflet et la projection de la société.

En effet, l’appropriation de l’enfant connait plusieurs phases : il y a eu la puissance d’abord paternelle ensuite parentale. L’enfant était la propriété de sa famille, les parents pouvaient en disposer à leur gré et selon leur intérêt. Avec la diminution du taux de fécondité à la fin du XXᵉ siècle, l’enfant est devenu propriété de la Nation. Aujourd’hui, il est enfant du couple qui porte l’autorité parentale et « il est aussi enfant public, protégé par des lois » et donc enfant de la société.

Ces changements de paradigme de l’appartenance et de la place de l’enfant rendent chaque membre de la société contributeur, responsable de sa construction, et de son épanouissement. Cette responsabilité nous incombe de ne pas rester seulement sur une vision du monde selon les adultes que nous sommes ; mais, de voyager dans notre enfance ; d’essayer, malgré nous, de réfléchir à une vision du monde selon les enfants. Comme le propose Georges Canguilhem, prenons en compte le point de vue des enfants, du « malade » dans notre réflexion.

Le monde vu par l’enfant !

Comme on l’a vu ci-dessus, en fonction du contexte sociétal et des connaissances que nous avons, l’enfant a eu différents rôles sans que sa parole soit prise en compte. Aujourd’hui, en tant que sujet de droit, il a une place et il mérite d’être écouté. En écoutant l’enfant, on ne peut pas s’attendre à ce que sa manière de faire et ce qu’il nous raconte soient un écho de notre vision d’adulte.

Les travaux de Martha Muchow, psychologue allemande pionnière dans le domaine de la psychologie de l’enfant et de son environnement peuvent nous éclairer. Elle nous affirme que l’enfant, en tant que sujet de droit qui incarne l’avenir de la société, a une vision du monde plutôt différente de la nôtre. Ceci dit, est-ce que nos réflexions sur le comportement de l’enfant ne peuvent pas prendre en compte sa conception des choses ? Les comportements qui débordent sont-ils forcément pathologiques ? Peut-on accompagner l’enfant dans sa construction sans considérer son entourage ? La colère, dans certaines situations, n’est-ce pas une forme de déploiement de l’instinct de survie ou de la force ? Et si ces enfants dits porteurs de troubles du comportement étaient des descendants directs des dieux, des Héros de la mythologie gréco-romaine ?

Les enfants DITEP, des descendants des héros de la mythologie gréco-romaine.

Les interprétations les plus admises de la mythologie gréco-romaine nous présentent des personnages qui font rêver ; les héros sont caractérisés par un courage et des exploits remarquables sur les événements. Pourtant, à travers les lignes, ne peut-on pas se questionner sur le comportement colérique d’Achille, d’Hercule, d’Œdipe, etc. ?

À part l’interprétation, qu’est-ce que leurs colères ont de différent de celles de cet enfant qui doit se retrouver banni de son groupe social ? Les héros mythologiques n’ont-ils pas toujours eu quelqu’un, un sage, un ami qui gagne leur confiance ? Soit parce qu’ils l’ont protégé ; soit, malgré leur comportement impulsif, il a eu foi en leur capacité, il devient leur « guide de socialisation » ou leur conseiller ?

La colère des héros de la mythologie gréco-romaine était attribuée à des fils de dieux justiciers. Cette mise en métaphore du comportement impulsif reconnu par la société leur a permis d’être acceptés comme des êtres sociables au sein de la communauté. Malgré des moments de rupture répétés et probablement nécessaires pour se construire, ils étaient reconnus comme membres de la société et capables de vivre au sein de celle-ci.

Pourtant, aujourd’hui, beaucoup de jeunes font face à l’exclusion. Il s’agit en particulier de ceux qui sont victimes des troubles affectifs, d’un abandon, ou de confusions psychiques liées à des problématiques familiales et/ou sociétales. On les juge, parfois trop hâtivement, inaptes à établir des liens et à participer activement à la vie sociale.

Au lieu de pouvoir compter sur une société contenante pour les aider à vivre l’expérience de leurs tempéraments éprouvants, ils sont tenus à une invisibilisation dans l’espace public. On peut donc avancer ce questionnement : certains de ces enfants n’auraient-ils pas été acceptés comme « normaux » dans un autre siècle, une autre culture ? Nos exigences et nos attentes d’adulte ont-elles toujours des impacts positifs sur la construction psychique des enfants ? Quelle incidence le processus de psychologisation a-t-il sur leurs vies quand ils deviennent majeurs ? À force d’augmenter les pathologies, ne risquons-nous pas de nous perdre et de contribuer à l’isolement des enfants ?

L’isolement des enfants

L’isolement des enfants est une préoccupation croissante liée à des enjeux de santé psychique. Une enquête INSEE 2012 a révèlé que 26% des sans-domiciles nés en France étaient d’anciens enfants de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), un chiffre qui grimpe à 36% chez les 18-25 ans sans domicile. Ces données alarmantes, corroborées par les travaux de la Fondation de France et le rapport de Marie-Rose Moro et Jean-Louis Brison, soulignent la persistance de l’isolement malgré les accompagnements.

L’éloignement des jeunes de leur environnement et le manque d’ancrage social sont des facteurs contribuant à cette exclusion. Bien qu’un lien statistique direct soit absent, l’importance des interactions sociales pour la santé mentale est reconnue, notamment par la Fondation de France (2017). Il est donc important de prendre en compte, dans l’accompagnement des enfants, que leur détachement de l’environnement peut avoir des impacts sur leur construction psychique. Nous devons faire attention à ce qu’ils ne se sentent pas rejetés par la société dans laquelle ils devaient trouver refuge.

Accompagner l’enfant qui présente des comportements qui troublent

Cet enfant qui s’est déjà fait remarquer dans la relation avec les autres, particulièrement pendant les moments informels ( fêtes, récréations, à la cantine… ) va disparaitre des lieux publics. Il ne participe pas à des activités collectives. Il est pris dans un processus de désocialisation qui risque de le suivre le reste de sa vie. Il va être pris en charge par des Centres médico-psychologique (CMP), des centres médico-psycho pédagogiques (CMPP), des dispositifs Institut thérapeutique éducatif et pédagogique (DITEP) sur la base d’une socialisation qui se fait au sein de la structure, avec une organisation qui réduit les risques de débordements.

En séance, il peut être réceptif, mais cette démarche dans l’espace de soins est-elle suffisante pour développer une relation à l’autre dans le milieu ordinaire ? Que devient la socialisation de ces jeunes en dehors et après la sortie du circuit de soin ? Ne peut-on pas s’ouvrir à plus de modalités d’accompagnement pour aller au plus près des besoins des jeunes et de la communauté ?

Ne doit-on pas penser à plus d’ouverture de l’accompagnement dans l’entourage de l’enfant ? Ne peut-on pas s’inspirer de la mythologie pour replacer le comportement troublant de ces jeunes dans les récits de la société et les inscrire dans les espaces publics ? Cela est-il possible sans une implication citoyenne et un soutien de proximité ? Cette démarche ne peut-elle pas être considérée comme l’un des supports d’un accompagnement écosystémique pour remédier au problème de solitude et d’inclusion sociale de ces jeunes ?

Un accompagnement écosystémique pour un ancrage communautaire

Sans prétendre remplacer les dispositifs existants, mon analyse souligne la nécessité de continuer à explorer de nouvelles modalités d’accompagnement : il est nécessaire de s’ouvrir à des approches créatives, favorisant l’implication active de la communauté dans le parcours de l’enfant dans le but de consolider son ancrage et de renforcer ses liens au sein de son environnement.

Les Pôle de Compétences et de Prestations Externalisées ( PCPE ) illustrent cette dynamique au sein de certains DITEP. Ils fonctionnent avec une certaine flexibilité. Ces services s’efforcent de déporter l’accompagnement socio-éducatif dans le milieu de vie des jeunes, tout en encourageant le développement de leur autonomie.

Les professionnels du PCPE s’attachent à tisser un maillage partenarial et familial autour de l’enfant. Ils mobilisent les ressources disponibles et interviennent directement dans son environnement, auprès de sa famille et des personnes qui le côtoient. On peut citer en exemple l’accompagnement lors des activités socioculturelles, sportives, et d’évènements extrascolaires dans la communauté de l’enfant. Cela correspond à une approche qui pense à l’inscription sociale des jeunes dans leurs environnements.

Cette modalité ne prétend pas résoudre à elle seule les difficultés de socialisation que rencontrent les jeunes accueillis en DITEP, mais elle ouvre un espace supplémentaire, précieux, dans l’éventail des accompagnements possibles. Elle nourrit ce que l’on pourrait appeler un environnement capacitant, où chaque organisme, chaque citoyen, chaque pair est invité à devenir partie prenante de la socialisation de l’enfant à besoins particuliers, sans jamais effacer ce qui fait sa singularité.

Reste que des interrogations demeurent, et il serait malhonnête de les taire : l‘engagement des professionnels suffira-t-il à faire vivre durablement cette voie ? La société, dans son ensemble, est-elle réellement prête à s’y investir, au-delà des bonnes intentions ? Ces questions, loin de clore la réflexion, appellent à la poursuivre.

 


Note : Si, comme Asias, vous souhaitez publier une parole de terrain sur un sujet de votre choix, n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.

 

Photo : Asias Desrosiers

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