Alors que le Sénat débattait en janvier 2026 détricotait la proposition de loi pour revaloriser les travailleurs sociaux, 90.000 professionnelles avaient déjà fui le secteur social vers le sanitaire, attirées par des salaires plus décents. Cette même année, France Travail recense 322.000 projets de recrutement dans la santé et le social, dans un contexte où 8 embauches sur 10 sont qualifiées de « difficiles ». Ces chiffres ont tout d’une alarme. Mais pour comprendre pourquoi ce métier d’assistante de service social se retrouve à ce carrefour périlleux, il faut remonter bien plus loin. Cet article qui s’appuie sur les travaux du sociologue et historien Henri Pascal, vous invite jusqu’aux arrière-cours des quartiers ouvriers parisiens de la fin du XIXe siècle pour nous aider à comprendre ce qui se passe aujourd’hui.
Ce que la misère a rendu nécessaire
La seconde moitié du XIXe siècle, c’est la France qui gronde. L’industrialisation a fait exploser les villes : entre 1850 et 1914, la population urbaine passe de 8 à 19 millions d’habitants. Les banlieues concentrent une classe ouvrière entassée dans des taudis surpeuplés, où la tuberculose fait rage et où l’alcoolisme s’installe. La mortalité infantile atteint des taux terrifiants (155 pour 1000 en 1900). Face à ces « fléaux sociaux », comme on les nommait alors, les élites bourgeoises, catholiques et protestantes, sortent de leurs salons. Certains s’inquiètent et s’engagent. D’autres n’y voient que malfaisance, délinquance et débauche. Des femmes s’opposeront à ces derniers.
Ce ne sont pas encore des professionnelles. Ce sont des femmes de bonne famille, souvent célibataires qui souhaitent garder leur indépendance. Plusieurs d’entre elles décident de s’installer dans les quartiers là où elles interviennent. En 1896, Marie Gahry ouvre, rue de la Folie-Regnault dans le XIe arrondissement de Paris, ce qu’elle nomme l’Œuvre sociale de Popincourt. Ce sera le premier settlement français, directement inspiré du Toynbee Hall de Londres. Ce sont en quelque sorte des maisons de quartier ancètres des centres sociaux où on y accueille les gamins dépenaillés, on reçoit les mères, on débrouille des cas, on cherche des emplois, on place des enfants dans des apprentissages. Apolline de Gourlet, témoin de l’époque, décrit la scène avec une franchise désarmante : « des dames de bonne volonté, plus empressées qu’éclairées, les faisaient jouer, coudre ou chanter ». L’engagement y est réel, la méthode encore balbutiante.
Ce qui est nouveau, c’est la décision de vivre dans le quartier. Ces femmes ne viennent pas en visiteurs de passage, elles s’y installent. Elles financent leur vie soit grâce leur fortune personnelle (certaines seront déshéritées) soit par des dons. Catholiques pour la plupart, elles ne s’affichent pas comme telles. Elles refusent de prêcher. Elles cherchent à créer une « pénétration mutuelle des classes », selon les mots de la baronne Inès Pirard. On est loin de la charité verticale. On est déjà dans quelque chose qui ressemble à ce que nous appellerions aujourd’hui l’accompagnement social.
La visiteuse, premier visage du métier
Dans les mêmes années, un autre modèle émerge : celui de la visiteuse à domicile. Le Dr Albert Calmette, à Lille, ouvre un dispensaire antituberculeux en 1901, avec l’idée d’envoyer des « moniteurs d’hygiène » au domicile des malades pour vérifier que les prescriptions médicales sont respectées. Faute de financement pour des hommes, il recrute des visiteuses bénévoles. Léonie Chaptal, dans le quartier Plaisance à Paris, suit la même démarche : elle crée en 1903 l’Œuvre des tuberculeux adultes. Elle créée dans la foulée une assistance aux femmes enceintes, un service d’aide à domicile et des distributions de layettes. La porte d’entrée est sanitaire. Mais très vite, l’intervention s’élargit : on aide pour le loyer, on cherche du travail, on oriente vers d’autres services.
Ce schéma , le dispensaire comme point d’ancrage, la visite à domicile comme outil se répand dans toutes les grandes villes. Et avec lui, une réalité se confirme : ces femmes ne peuvent pas tout faire seules, à l’intuition. Il faut un savoir. Il faut une formation. Michel Chauvire, cité par Henri Pascal, parle de « foisonnement », d’« explosion désordonnée des initiatives ». Le « marché du social » balbutie, mais il existe. Et il réclame des professionnelles.
Naissance d’une identité professionnelle
C’est dans les premières décennies du XXe siècle que se joue la naissance du service social en tant que profession. Les écoles apparaissent : l’École libre d’assistance privée en 1908, qui deviendra l’École pratique d’action sociale et charitable en 1912. Léonie Chaptal fonde la Maison-école d’infirmières privées en 1904. Ces écoles ont en commun une pédagogie originale : l’alternance entre formation théorique et stages pratiques. On n’y enseigne pas pour enseigner on forme pour agir. Apolline de Gourlet l’exprimait avec une lucidité remarquable lors de la conférence internationale de service social en 1928 : « Il faut que la théorie et la pratique se rencontrent, se croisent, s’entremêlent, de façon à établir dans le travailleur social l’équilibre profond, vivant ».
Les appellations restent encore hésitantes : « visiteuses », « éducatrices », « monitrices sociales », « conseillères ». Le mot service social ne désigne pas encore une catégorie professionnelle. Mais la réalité, elle, est là : des femmes qui travaillent à plein temps, qui vivent de leur engagement et qui revendiquent un savoir faire. En 1927, les six principales écoles créent le Comité d’entente des écoles françaises de service social, pour « mieux faire connaître au grand public les besoins du pays et les carrières intéressantes qui s’ouvrent pour des femmes de cœur ».
Et puis arrive, enfin, la reconnaissance officielle : le décret du 12 janvier 1932. Il instaure le diplôme d’État d’assistante de service social. Le ministre de la Santé Camille Blaizot justifie alors la mesure sans équivoque : les services sociaux se sont développés dans « des proportions telles qu’il importe de garantir, de sanctionner la formation professionnelle des collaboratrices ». Une profession est née. Elle a un nom, un diplôme, une identité. Elle a aussi, en ce moment fondateur, un genre : féminin. À plus de 95%, elle le reste aujourd’hui encore.
Le feu des guerres comme creuset d’une profession
Les deux conflits mondiaux ne sont pas une parenthèse dans l’histoire de cette profession ; ils en sont les moments fondateurs les plus intenses. La Première Guerre mondiale arrache d’abord brutalement le service social naissant à ses dynamiques de paix. La mobilisation des hommes contraint les femmes à assumer des fonctions d’organisation inédites. Dans les usines de guerre et les arsenaux, le travail des ouvrières encadrées par des mutilés de guerre pose rapidement un problème concret : qui peut gérer cette main-d’œuvre féminine ? En 1917, sur le modèle britannique, est fondée l’École des surintendantes d’usine et de services sociaux, dont les premières diplômées sortent six mois après sa création.
Simultanément, 71.192 femmes françaises servent comme infirmières sur le front : plus de 600 meurent pour la France, 2.500 sont blessées, 375 reçoivent la Légion d’honneur. Ces femmes confrontées quotidiennement à la souffrance et à la mort y acquièrent quelque chose qu’aucune école ne peut enseigner : une capacité à compter sur elles-mêmes, à organiser, à décider. Dans les régions dévastées libérées par les armées, un Service féminin d’assistance et d’hygiène sociale est créé dès 1919, déployant 156 infirmières dans 660 écoles et 93 consultations de nourrissons. La guerre n’a pas ralenti la profession, elle l’a accélérée et forgée renforçant sa dimension sanitaire.
La Seconde Guerre mondiale est, elle, un révélateur moral sans précédent. Sous Vichy, le service social est instrumentalisé : en 1942, la loi du 28 juillet rend obligatoires les services sociaux dans les entreprises de plus de 250 salariés, et le discours pétainiste exalte le rôle de l’assistante sociale rurale comme gardienne de la famille et de la morale paysanne.
Mais cette période pose aux professionnelles une question autrement plus grave, que Henri Pascal formule sans détour : faut-il appliquer strictement la loi en vigueur, quels que soient les risques encourus par la personne en face de soi, ou aider au-delà de la règle, au risque d’en subir soi-même les conséquences ? Certaines choisissent l’obéissance et la collaboration, d’autres l’aide discrète aux persécutés. D’autres encore basculent dans la clandestinité.
Les assistantes du SSAE (Service social d’aide aux migrants) maintiennent leur existence légale tout en fabriquant des faux papiers, en cachant des familles, en organisant des filières d’évasion. La directrice du bureau de Lyon, Marcelle Trillat, est arrêtée et torturée en juin 1944 ; la fondatrice du service social hospitalier, Joséphine Getting, est directement envoyée à la chambre à gaz à Auschwitz à son arrivée en septembre 1943. À l’OSE, (Œuvre de secours aux enfants), un « bataillon d’une trentaine d’assistantes sociales, d’accent et de physique insoupçonnables » suit et coordonne le placement clandestin de 1.600 enfants juifs dans des familles, des couvents, des institutions, pour les soustraire à la déportation. Elles agissent toutes sous le même pseudonyme : Céline Vallée.
Dans les mouvements de Résistance eux-mêmes, des assistantes sociales organisent les services sociaux clandestins : Berty Albrecht, surintendante et cofondatrice du mouvement Combat, sera exécutée par les nazis ; Jeanne Sivadon, directrice de l’École des surintendantes, sera envoyée en camp de concentration. Ces femmes n’ont pas seulement exercé leur métier dans des conditions extrêmes. Elles ont prouvé, au prix de leur liberté et parfois de leur vie, que le service social n’est pas une technique administrative c’est un engagement éthique doublé d’un combat irréductible qui ne se négocie pas.
L’après-guerre : l’âge d’or et ses contradictions
La Libération ouvre une période d’expansion formidable. En 1946, la loi du 8 avril garantit l’usage exclusif du titre d’assistante sociale aux seules personnes diplômées. Le secret professionnel leur est reconnu. L’Association nationale des assistantes sociales diplômées d’État (ANASDE), fondée en décembre 1944, devient l’ANAS. Elle naît avec une triple volonté : défendre le diplôme, l’indépendance de la profession et son unité au-delà des appartenances idéologiques.
Les trente années qui suivent sont celles d’une croissance sans précédent du travail social, portée par la construction de l’État-providence. La Sécurité sociale, les CAF, les politiques de logement social, les ordonnances sur la protection de l’enfance : autant de terrains où les assistantes sociales s’implantent et s’imposent. La formation se diversifie, les effectifs augmentent. De nouveaux métiers apparaissent tel celui d’éducateur spécialisé. En 1984, on compte 31.526 assistantes de service social en France. En 2002, elles sont 40.400. Une vision du progrès social porterait alors le métier. Il s’agit d’améliorer la vie des gens par l’action conjuguée de la loi et de la pratique professionnelle. C’est ce qu’une assistante sociale, citée par Henri Pascal, appellera plus tard « les derniers feux de l’âge d’or ».
Mais cet âge d’or porte aussi en lui ses propres contradictions. Les assistantes sociales sont tiraillées entre leur institution employeur et « leurs » usagers, entre la prescription administrative et la relation d’aide. Lors d’un congrès d’Ivry en 1945, Madeleine Delbrêl, assistante sociale et militante catholique, décrit ce qu’est pour elle l’engagement : « C’est à cause de ce monde qui est refermé dans sa peine que beaucoup d’entre nous sommes devenues assistantes sociales. Nous avons voulu essayer de faire craquer ses parois, de les défoncer, d’ouvrir des fenêtres, de donner de l’air ». Une vocation, presque du moins une façon de s’engager qui sera mis à rude épreuve.
Les années 1980-90 : quand la société se précarise et que le métier vacille
Arrive la grande rupture. La désindustrialisation, le chômage de masse, l’explosion des familles monoparentales et la montée de la grande pauvreté : le tableau social des années 1980 est sombre. Le RMI est créé en 1988, suivi d’une cascade de dispositifs destinés à « limiter les dégâts » d’un modèle économique qui produit massivement de l’exclusion. Les politiques sociales ne sont plus synonymes de progrès : elles deviennent des barrières dressées contre une dégradation continue.
Pour les assistantes sociales, c’est le choc. La décentralisation de 1983 les a transférées sous autorité des conseils généraux. Elles ne travaillent plus pour l’État, mais pour des élus locaux. En 1990, elles descendent dans la rue. Plus de 5.000 manifestent à Paris, 20.000 signent une pétition pour la reconnaissance de leur diplôme au niveau II. Leur lettre au ministre de l’époque, Jean-Louis Bianco, est un texte de résistance : « Non, nous ne sommes pas assistants sociaux pour préparer des dossiers. Nous avons conscience d’être impliqués professionnellement dans l’élaboration de conditions de vie plus humaines ». Ce cri dit tout de la tension identitaire qui traverse le métier : entre une institution qui veut des techniciens du dossier et des professionnelles qui revendiquent une posture globale d’accompagnement.
Pendant que les mobilisations s’essoufflent, une taylorisation silencieuse s’installe. La logique administrative prend le pas. Les réformes se succèdent, chacune ajoutant ici un bloc de compétences et là un référentiel ou une épreuve qui est modifiée. La formation se recentre sur les procédures. En tout cas l’interrogation éthique grandit alors que le secret professionnel est malmené par différentes lois qui élargissent son champ d’exclusion
2026 : une crise qui dit la vérité sur ce qu’on a oublié
Aujourd’hui, le tableau est celui d’une profession en crise existentielle. En 2022, la Drees révèle qu’il fallait en moyenne 1,4 offre d’emploi pour pourvoir un seul poste dans le secteur social. Soit un ratio 2,9 fois supérieur à la moyenne des autres secteurs. En janvier 2026, le Sénat examine une proposition de loi de revalorisation des métiers du travail social, constatant que « les salaires sont bloqués depuis vingt ans » et que 90.000 professionnelles ont quitté le secteur vers le sanitaire, mieux rémunéré.
Et au cœur de tout cela : une réforme des diplômes, entrée en vigueur en septembre 2026. Cinq diplômes de niveau bac +3 rénovés dont le DEASS sont désormais structurés en quatre blocs de compétences dont 3 sont communs à toute la filière. L’objectif affiché : adapter les formations aux « évolutions de l’action sociale », faciliter les parcours et les recrutements, tout en gardant la reconnaissance au grade de licence. Mais les inquiétudes sont là : ne risque-t-on pas de jeter le bébé avec l’eau du bain ? : uniformiser pour pallier la pénurie, réduire des métiers distincts à un socle interchangeable. L’ANAS et plusieurs organisations professionnelles l’ont dit sans détour : « On ne forme pas un assistant de service social comme on forme un éducateur de jeunes enfants. Cette diversité est une richesse, pas un obstacle ».
Cent trente ans après Marie Gahry et sa petite œuvre de la rue de la Folie-Regnault, la question reste identique : qu’est-ce qu’une assistante de service social ? Est-ce une technicienne du dispositif, experte en orientation et en montage de dossiers ? Ou est-ce une professionnelle de la relation humaine, formée à penser la complexité sociale, à tenir le lien avec ceux qui sont au bord du précipice ? Henri Pascal, dans sa conclusion, rappelle que les grandes lignes de cette histoire se résument à trois fils tenaces : le lien entre les femmes et le travail social, le rapport à la politique et au changement social, et la tension entre légalité et légitimité. Trois fils qui n’ont pas vieilli d’une heure.
Ce qui ne change pas, ce qui doit changer
Notre métier est né d’une intuition radicale : il ne suffit pas de donner aux personnes pauvres, il faut s’asseoir avec eux, comprendre leur situation, les aider à redevenir acteurs de leur propre vie. Cette intuition a été portée d’abord par des femmes seules face à l’injustice sociale. Elle est devenue un corpus, une formation, un diplôme et un statut. Elle a résisté à Vichy, aux chocs idéologiques des années soixante-dix, à la technocratie des années quatre-vingt-dix et aux néo-libéralisme des années deux mille.
Mais elle résistera-t-elle à la tentation d’uniformisation et à la désaffection massive des vocations ? Quand 40% des professionnels parlent de « perte de sens », quand les écoles ne recrutent plus suffisamment, quand les structures font appel à des personnels non qualifiés faute de mieux, c’est bien l’héritage de Léonie Chaptal, d’Apolline de Gourlet et de Madeleine Delbrêl qui est en jeu.
L’histoire de la profession d’assistante de service social est l’histoire d’une conquête permanente : conquête d’une légitimité professionnelle, conquête d’une reconnaissance salariale, conquête d’une place à part entière dans la République sociale. Cette conquête n’est jamais définitivement gagnée. La République sociale craque de partout et nous sommes face à des forces qui visent à sa disparition. C’est pourquoi notre métier va devoir se battre aux côté des autres professionnel(le)s de l’action sociale mais aussi aux côté de la population la plus fragile qui sera victime de maltraitances institutionnelles et politiques. Il va falloir apprendre à résister et continuer de faire « craquer les parois et de les défoncer ».
Source :


