Un étudiant en travail social sur cinq ne mange pas à sa faim : le rapport qui accuse

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Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la situation des étudiants en travail social. Ce sont eux qui  accompagneront demain les personnes en grande précarité. Ils seront là pour soutenir les plus vulnérables souvent là où personne d’autre ne veut aller. Et pourtant, pendant leur formation, beaucoup d’entre eux vivent eux-mêmes dans une insécurité financière, alimentaire, sociale et psychologique que le système éducatif semble ignorer, voire tolérer. J’étais passé à côté du rapport 2024 de la Fédération Nationale des Étudiants en Milieu Social (FNEMS), publié après deux années de travail collectif. Ce rapport vient documenter avec une précision rare cette réalité trop longtemps invisible. Et pour tout dire, il est plutôt « dérangeant ».

couv FNEMSFondée en 2019, la FNEMS est une association loi 1901 indépendante, qui fédère des associations étudiantes implantées dans les Établissements de Formation en Travail Social (EFTS) sur l’ensemble du territoire. Son enquête 2024 repose sur 1.479 témoignages exploitables recueillies auprès d’étudiants de 13 diplômes différents : éducateurs spécialisés, assistants de service social, éducateurs de jeunes enfants, conseillers en économie sociale et familiale, et bien d’autres. La participation à ce questionnaire a bondi de 68% par rapport à l’édition précédente de 2023, signe que la parole étudiante cherche à se faire entendre. Le constat dressé par le Haut Conseil du Travail Social en 2023 — « Jamais dans son histoire le secteur du travail social n’a connu une crise d’attractivité aussi intense, se traduisant par de sérieuses difficultés de recrutement et une baisse d’intérêt significative des jeunes générations » trouve dans ce rapport l’un de ses terrains d’explication les plus concrets.

Des étudiants ordinaires dans des conditions extraordinairement difficiles

Avant d’aller plus loin dans les résultats de cette enquête, il faut d’abord se représenter qui sont ces étudiants. La moyenne d’âge des répondants est de 25 ans, avec une médiane à 22 ans. Contrairement à une image d’Épinal d’une formation peuplée de personnes en reconversion professionnelle, 60% des répondants sont en formation initiale. Ils sont jeunes, majoritairement des femmes  (à 91% dans l’échantillon, ce qui reflète la réalité nationale où la DREES recense environ 83% de femmes dans ces cursus). Ils ou plutôt, elles vivent, pour la plupart, hors du domicile familial. Seuls 26% habitent encore chez leurs parents, alors que la moyenne nationale étudiante avoisine un tiers.

Ce détachement géographique n’est pas anodin : il est souvent subi plutôt que choisi. Selon les données de la DREES citées dans le rapport, 21% des étudiants en travail social ont déménagé pour suivre leur formation, dont 71% ont changé de département et 52% de région. Pour les diplômes de grade licence, comme l’éducateur spécialisé ou l’assistant de service social, le taux de déménagement atteint 30%. Les formations en EJE (éducateur de jeunes enfants) et ES (éducateur spécialisé) affichent des taux de changement de département respectivement à 77% et 75%. La mobilité géographique, présentée comme une nécessité pédagogique, devient en réalité un facteur de précarité supplémentaire : elle engendre des frais de logement, des déplacements coûteux, et un isolement social que les témoignages recueillis expriment avec une force désarmante.

Manger ou étudier : le choix impossible29

Le chapitre sur la précarité alimentaire est sans doute l’un des plus inquiétant du rapport. 28% des répondants déclarent sauter des repas, et parmi eux, 79% le font régulièrement. Plus alarmant encore : 21% de la population globale interrogée déclare ne pas manger à sa faim au moins une fois par semaine. Parmi ceux qui sautent trois repas ou plus par semaine (soit 29% des concernés), 60% invoquent des raisons financières.

Un étudiant témoigne dans toute sa crudité : « On est censé pouvoir suivre nos cours, assurer nos stages, travailler nos dossiers et oraux tout en ayant pas toujours les moyens de bien se nourrir. On aborde la précarité pendant nos cours et on peut parler de malnutrition, mais nous sommes nombreux à ne pas bien se nourrir. Certains font les poubelles ou vont dans des associations de distribution alimentaire. Aussi, faut dire qu’être payé 4€ de l’heure pendant nos stages permet difficilement de remplir le frigo, payer le loyer et les factures, les transports… Peut-être qu’expérimenter une forme de précarité est nécessaire pour devenir travailleur social ? »

Cette question, à la fois amère et ironique, résume à elle seule l’absurdité de la situation. Comment préparer des professionnels à accompagner la détresse des autres quand on laisse ces mêmes professionnels en formation traverser eux-mêmes la détresse ? Seulement 11% des étudiants bénéficient d’un soutien alimentaire. Les raisons sont multiples : méconnaissance des droits, inaccessibilité géographique des dispositifs existants, et parfois des règles internes aux EFTS qui empêchent les étudiants de se rendre aux distributions alimentaires pendant les heures de cours. Une étudiante, parent isolé, le dit clairement : « Nous avons interdiction de nous absenter pour aller chercher un colis alimentaire lors des heures de cours. Cela est directement noté en absence sur notre formation. Alors que beaucoup d’entre nous sommes parents isolés et en situation de précarité. »

Des étudiants sans droits dans un système qui leur tourne le dos

La question de l’accès aux services du CROUS est l’une des plus révélatrices des inégalités structurelles qui traversent ces formations. 41% des répondants estiment être traités différemment d’un étudiant universitaire en matière de droits. Seulement 13% considèrent avoir les mêmes droits qu’un étudiant inscrit à l’université. Et 63% jugent les services étudiants difficilement, voire pas du tout accessibles.

Les témoignages décrivent une situation kafkaïenne. Certains payent la CVEC (Contribution de Vie Étudiante et de Campus) sans en voir les bénéfices : « Nous n’avons accès absolument à rien, je me demande pourquoi nous payons la CVEC. » D’autres connaissent l’existence du repas à 1 euro au restaurant universitaire mais se heurtent à la réalité géographique : « Pour le repas à 1€, l’école se situe très loin du CROUS, il est donc impossible pour nous d’y aller le temps du midi », ou encore : « Nous pouvons aller au RU mais avec une pause de 1h30 et le temps de faire la route + les frais de route, c’est inutile. »

À l’intérieur des EFTS eux-mêmes, la situation n’est pas très enviable : 45% des répondants sont inscrits dans un établissement qui ne propose pas d’achat de nourriture sur place. Quand une offre de restauration existe, 67% des concernés indiquent que les prix sont supérieurs à la moyenne calculée dans le coût de la rentrée 2024. Un témoignage illustre la désolation du quotidien : « Notre centre de formation ne dispose ni des espaces, ni du matériel nécessaire pour assurer la pause déjeuner (une seule salle banalisée pour tout le monde, bien trop peu de micro-ondes, mauvais entretien du matériel). […] Presque toutes les prises de courant sont endommagées, ce qui nous oblige à placer les micro-ondes à même le sol pour faire chauffer notre déjeuner, voire manger froid. ». Il faut toutefois relativiser ce constat : de très nombreux établissements ont pris des mesures pour permettre aux étudiants de se chauffer un repas. Mais pas partout malheureusement.

Le stage, pierre angulaire et pierre d’achoppement

Si les conditions de vie constituent un défi quotidien, les stages représentent une autre dimension encore plus structurante de la formation. Vous le savez, les formations en travail social sont fondamentalement des formations par alternance, où l’apprentissage pratique en structure constitue une part majeure du cursus. Mais 62% des répondants déclarent avoir des difficultés pour trouver un lieu de stage. Le sociologue et formateur (IRTS de Talence) David Saint-Marc, apporte lui aussi un éclairage sur les conséquences de ces difficultés en formation : « Le fait de déclarer avoir connu des difficultés pour obtenir son diplôme a une incidence négative par la suite. Ils·elles sont 18% à déclarer ne plus être en activité dans le secteur social ou éducatif, quand ceux qui n’ont pas eu de difficulté ont un taux de 8%. Les difficultés connues au cours de la formation et surtout celles connues lors de l’apprentissage pratique trouvent un écho par la suite dans le quotidien des professionnels. L’accumulation des difficultés au cours du temps devient un facteur aggravant le risque de quitter le secteur social ou éducatif. »

La tension autour des stages prend plusieurs formes. La première est celle des promesses non tenues. Des établissements qui garantissent à l’entrée en formation de trouver les stages se retrouvent ensuite à transférer la charge aux étudiants quelques semaines avant le début du stage. Une étudiante raconte : « Lors de l’oral du concours d’entrée et ils nous l’ont encore dit à la rentrée. Ils promettaient de nous trouver des stages pour ne pas avoir ce stress de recherches. Et au final 3 semaines avant le début du stage, on a su qu’on devait les trouver par nous-mêmes. C’était une période très anxiogène. »

La deuxième forme de tension est celle de la gratification, ou plutôt de son contournement. Les structures d’accueil, soumises à des restrictions budgétaires croissantes, peinent à accueillir des stagiaires au-delà d’un certain nombre d’heures sans déclencher l’obligation légale de gratification. Pour y remédier, certains EFTS pratiquent le « découpage » de stages. En coupant un stage en deux pour le coupler avec un second, on contourne l’obligation légale. 18% des répondants ont déjà eu recours à cette pratique, et pour les TISF (techniciens de l’intervention sociale et familiale), c’est 40%.

La troisième tension est géographique. Les lieux de stage peuvent se trouver à des dizaines, voire une centaine de kilomètres du domicile. Les étudiants témoignent de temps de trajet d’au moins une heure aller ce qui correspond au double de la moyenne nationale de 25 minutes pour un trajet domicile-travail (DARES, 2015). La possession d’un véhicule personnel, loin d’être un avantage, se retourne parfois contre les étudiants : « Le fait d’avoir été véhiculé m’a pénalisé car l’établissement m’a toujours proposé des stages à plus de 30 km de mon domicile, soit 60 km/j, alors que les étudiants n’étant pas véhiculés ont pu avoir des stages proches de chez eux. » Cette inégalité de traitement, faute d’une politique d’attribution équitable, creuse les écarts entre étudiants d’une même promotion.

Une charge de travail hors normes, un soutien insuffisant

L’enquête de la FNEMS rappelle une réalité peu connue : les étudiants en travail social suivent une formation de 35 heures par semaine ( cours théoriques et travail en stage confondus). C’est le même rythme que pour un diplôme de niveau master (bac+5) selon les données de l’Observatoire de la Vie Étudiante de 2016, alors qu’ils préparent un diplôme de niveau licence (bac+3). À cela s’ajoutent les dossiers de certification, les oraux, les écrits professionnels. La pression devient difficilement tenable pour celles etceux qui ont également un emploi.  (63% des étudiants ayant une activité rémunérée travaillent plus de 12 heures par semaine, un seuil à partir duquel on peut raisonnablement considérer que l’emploi met les études en péril.

Des témoignages expriment cette saturation : « En deuxième année, les cours sont très intéressants mais on est submergé par les écrits et sur le terrain, même si on est stagiaire ou apprenti, on travaille et on ne peut pas réellement se dégager du temps pour travailler nos écrits. » D’autres témoignent de l’épuisement lié aux stages en horaires décalés : « Les horaires n’étant pas fixes, il est possible que je rentre tard le soir et que je ne puisse pas être avec mes proches. » L’aspect sanitaire est évoqué de manière récurrente : « Le stage de 3ème année additionné avec les importants travaux de certifications engendre des problématiques de dépression, d’éloignement du circuit de soin et de socialisation. Le rythme est trop soutenu sans que nous y trouvions un sens pour autant. »

les abandons dans les formations socialesIl ne s’agit pas là de plaintes isolées. Ces témoignages s’inscrivent dans une réalité confirmée par le rapport de l’Institut Paris Région d’octobre 2025. Il identifie les conditions de vie des étudiants comme un facteur déterminant de réussite du parcours de formation, et qui pointe les conditions de stage dégradées comme l’un des principaux moteurs des abandons.

Des violences en stage trop longtemps gardées sous silence

L’un des aspects les plus graves et les plus choquants du rapport concerne les maltraitances vécues en stage. La FNEMS, dans sa conclusion, le dit sans détour : « Le système ne fonctionne pas, il ne tient plus. Les étudiants sont exposés à des formes de violences physique, psychologique et institutionnelle. Ces expériences vécues en cours de formation façonnent les travailleurs sociaux de demain. Ceux qui, une fois diplômés, abandonnent leur métier. »

Des témoignages recueillis font aussi état de « maltraitance institutionnelle pendant le stage » et de formateurs de terrain qui prennent des stagiaires « alors qu’ils ne devraient pas ». Les étudiants victimes ou témoins se taisent souvent par peur d’être stigmatisés ou, pire, par crainte de perdre leur lieu de stage et donc de compromettre leur diplôme. Certains qui osent dénoncer ne sont pas soutenus par leurs EFTS, qui ne souhaitent pas fragiliser leurs partenariats avec les structures de terrain. La FNEMS demande à chaque établissement de co-construire avec les étudiants et les équipes pédagogiques une charte et une procédure claire pour l’accompagnement et la protection des étudiants victimes de maltraitances en stage.

La résistance collective comme réponse à l’abandon institutionnel

Face à ces constats, il serait injuste de ne pas souligner la vitalité du tissu associatif étudiant et de l’engagement de certains établissements. L’enquête de la FNEMS fait état de nombreuses initiatives locales : l’AEIP de Poitiers qui organise une épicerie solidaire avec son école, l’ASSO’CIAL de Rezé (Nantes) qui développe des dons solidaires, l’AESSOL de Lyon qui organise régulièrement des vestiaires solidaires, Élan Social de Talence qui collabore avec des associations pour des distributions alimentaires, l’ASSOCIAL de l’IMF d’Avignon avec des frigos solidaires. À l’IRTS de Talence, un collectif étudiant a même mis en place un accès aux protections menstruelles offertes par la région. Même pr29atique par l’ARIFTS des Pays de la Loire qui a en outre mis en place uune possibilité d’obtenir des coups de pouce financiers pour les situations les plus critiques.

Ces initiatives sont précieuses. Elles nous montrent une solidarité réelle entre pairs mais aussi avec certains centres de formation. Mais elles ne sauraient remplacer une politique structurelle à la hauteur des enjeux. La FNEMS l’affirme avec clarté : elle souhaite des moyens humains et financiers supplémentaires pour les EFTS, une harmonisation nationale des pratiques de rattrapage et d’examen, une accessibilité réelle aux services du CROUS sur l’ensemble du territoire, une co-construction des stages avec les étudiants, et des dispositifs de protection contre les risques psychosociaux en stage.

Ce que la formation fait à ceux qui se forment

Cette enquête de la FNEMS pose une question qui dépasse le cadre de la formation professionnelle pour toucher à quelque chose de fondamental dans notre rapport collectif au travail social. Peut-on réellement former des professionnels du soin et de l’accompagnement dans des conditions qui portent atteinte à leur propre intégrité ? Peut-on exiger d’eux une présence à l’autre, une disponibilité émotionnelle et un engagement éthique, alors qu’ils n’ont pas tous les moyens de manger à leur faim, de se loger dignement, ou d’accéder à un accompagnement psychologique ?

Ces questions ne sont pas théoriques. Elles ont des réponses concrètes, mesurables, documentées dans 79 pages de cettee enquête réalisée par les étudiants eux-mêmes, sur leur propre temps. Il est essentiel que les acteurs institutionnels, les Régions, les services de l’État, les EFTS et les  employeurs du secteur  entendent enfin cette voix qui s’est élevée avec une rare rigueur.

L’attractivité des métiers du travail social commence ici. C’est à dire dans ces couloirs d’établissements de formation où des micro-ondes sont posés à même le sol, où des étudiants sautent des repas pour payer leur trajet jusqu’au stage, et où de futurs professionnels apprennent, malgré tout, à prendre soin des autres.

 

Source :

 


Photo :depositphotos

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