Le mémoire en travail social : bien plus qu’une formalité académique

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La réforme des diplômes de niveau six du travail social, entrée en vigueur en septembre 2026, marque un tournant majeur dans la formation des professionnels de l’action sociale. Parmi les transformations les plus controversées figure la suppression du mémoire de fin de cursus, remplacé par une « épreuve conclusive » sous forme de dossier. Cette évolution suscite une belle mobilisation : plus de mille cinq cent réponses ont déjà été collectées par Toni Grimaldi et Léo Le Guen Coat, deux formateurs qui ont lancé un questionnaire pour mesurer l’impact réel de cette disparition sur les pratiques de formation et la profession elle-même.

Un changement qui passe inaperçu

La première observation qui émerge de cette enquête est plutôt troublante : la majorité des participants ignoraient purement et simplement que le mémoire allait disparaître. Cette méconnaissance généralisée d’une réforme d’une telle ampleur pose question sur les modalités de communication institutionnelle autour de ces changements. Les arrêtés publiés au Journal officiel le 14 octobre 2025 concernent cinq diplômes d’État de niveau six : assistant de service social (ASS), éducateur de jeunes enfants (EJE), éducateur spécialisé (ES), éducateur technique spécialisé (ETS) et conseiller en économie sociale et familiale (CESF) .

Chacun de ces diplômes prépare des professionnels appelés à intervenir auprès de populations vulnérables, dans des contextes souvent complexes et exigeants. Pourtant, l’annonce de cette transformation pédagogique n’a pas bénéficié d’une large diffusion préalable, comme si la question de la formation des travailleurs sociaux restait confinée aux cercles spécialisés.

Cette invisibilité relative du changement révèle une tension sous-jacente : celle entre les logiques administratives et les réalités du terrain. Les formateurs, les étudiants et les professionnels en exercice n’ont pas tous eu l’occasion de participer à une réflexion collective sur les implications de cette réforme avant qu’elle ne soit actée. C’est précisément ce que tentent de corriger Grimaldi et Le Guen Coat en donnant la parole aux acteurs de la profession.

Le mémoire : un outil de professionnalisation bien au-delà de l’académique

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Le Social Crew

Pour comprendre l’enjeu réel de cette disparition, il convient d’examiner ce que représente véritablement le mémoire dans la formation des travailleurs sociaux. Ce n’est pas simplement un exercice académique destiné à valider des connaissances théoriques. Le mémoire de fin d’études constitue un moment fondateur dans le parcours professionnel, un espace où l’étudiant articule théorie et pratique, où il questionne son expérience de stage à la lumière des concepts et des enjeux sociaux.

Un bon sujet de mémoire en travail social doit être pertinent à la fois pour l’étudiant et la son métier. Cette double pertinence n’est pas anodine : elle signifie que le mémoire n’est pas un travail isolé, mais une contribution potentielle à la réflexion collective de la profession.

Lorsqu’un assistant de service social rédige un mémoire sur l’insertion professionnelle d’une population donnée, il ne produit pas seulement un document personnel ; il contribue à documenter les réalités du terrain, à identifier les lacunes dans les approches existantes, à proposer des pistes d’amélioration. De même, un éducateur spécialisé qui interroge sa pratique à travers un mémoire enrichit la compréhension collective des enjeux éducatifs et sociaux.

Le mémoire exige de l’étudiant qu’il construise une problématique rigoureuse, qu’il s’appuie sur des recherches théoriques et pratiques pour reformuler sa question initiale . Ce processus de formalisation de la pensée est formateur en lui-même. Il apprend à l’étudiant à penser de manière structurée, à justifier ses choix professionnels, à dialoguer avec la littérature existante. C’est un apprentissage qui dépasse largement la simple accumulation de savoirs : c’est l’apprentissage de la réflexivité, cette capacité à prendre du recul sur sa propre pratique, à l’interroger, à l’améliorer.

La soutenance : un rite de passage professionnel

Au-delà de la rédaction elle-même, la soutenance du mémoire représente un moment symbolique fort. C’est l’occasion pour le jeune professionnel de défendre publiquement son travail, de dialoguer avec des pairs et des formateurs, de recevoir une reconnaissance formelle de sa contribution. Cette épreuve orale développe des compétences essentielles : la capacité à communiquer, à argumenter, à répondre à des critiques constructives. Pour des professionnels qui seront amenés à travailler en équipe, à justifier leurs interventions auprès de collègues ou de hiérarchie, à participer à des réunions de synthèse, ces compétences sont loin d’être superflues.

La soutenance crée également un lien entre l’étudiant et son environnement professionnel. Elle marque son entrée dans le métier, son accession au statut de professionnel reconnu. C’est un rite de passage qui a une valeur identitaire non négligeable, particulièrement dans un secteur où la reconnaissance sociale des travailleurs sociaux reste fragile et contestée.

Une réforme qui interroge les priorités

La réforme remplace le mémoire par une « épreuve conclusive » sous forme de dossier. Cette substitution soulève des questions légitimes : un dossier offre-t-il les mêmes opportunités de réflexion approfondie qu’un mémoire ? Permet-il la même articulation entre théorie et pratique ? Favorise-t-il la même reconnaissance professionnelle ? Les formateurs et les étudiants qui ont répondu au questionnaire de Grimaldi et Le Guen Coat semblent douter que ce soit le cas.

Dans les faits, cette réforme s’inscrit dans une logique plus large de rationalisation et de simplification des formations. Le contrôle continu remplace les certifications finales, ce qui peut paraître plus équitable et moins stressant pour les étudiants. Mais cette logique de simplification risque de perdre de vue ce qui fait la spécificité et la richesse de la formation en travail social : la capacité à former des professionnels réflexifs, capables de questionner leurs pratiques, de contribuer à l’évolution de leur champ.

N’hésitez pas à répondre à ce questionnaire pour éclairer un débat qui concerne tous les acteurs

C’est pourquoi l’initiative de Toni Grimaldi et Léo Le Guen Coat  revêt à mon sens une importance particulière. En lançant ce questionnaire, ils ne cherchent pas simplement à collecter des données ; ils tentent de créer un espace de dialogue où les voix du terrain peuvent se faire entendre. Ils posent une question fondamentale : « Voulons-nous et pouvons-nous faire survivre la production et la soutenance d’un mémoire de pratique professionnelle dans nos formations ? »

Cette question mérite une réponse collective et informée. Elle concerne les formateurs, qui doivent adapter leurs pratiques pédagogiques. Elle concerne les étudiants, qui verront leur parcours de formation transformé. Elle concerne les professionnels en exercice, dont la reconnaissance et la légitimité professionnelles sont liées à la qualité de la formation initiale. Elle concerne également les employeurs et les institutions sociales, qui accueillent ces jeunes professionnels et attendent d’eux une capacité à réfléchir sur leurs pratiques.

Pour autant les promoteurs du questionnaire constatent que certains métiers restent sous-représentés dans les réponses collectées. Les assistants de service social et les éducateurs de jeunes enfants, en particulier, sont peu nombreux à avoir participé à l’enquête. Cette sous-représentation est problématique, car elle risque de biaiser les conclusions et de laisser certaines voix inaudibles. Or, ces professionnels ont une expérience spécifique de la formation et de la pratique qui mérite d’être documentée.

Vers une réflexion plus large sur la formation en travail social

Au-delà de la question du mémoire, cette réforme invite à une réflexion plus large sur les finalités de la formation en travail social. Qu’attendons-nous de ces formations ? Souhaitons-nous former des techniciens de l’intervention sociale, capables d’appliquer des protocoles et des procédures ? Ou voulons-nous former des professionnels réflexifs, aptes à questionner les enjeux sociaux, à adapter leurs interventions aux contextes singuliers, à contribuer à l’évolution de leur champ ? Sans doute les deux à la fois.

Ces deux visions ne sont pas incompatibles, mais elles ne reçoivent pas le même poids selon les choix pédagogiques et institutionnels. Le mémoire, par sa nature même, privilégie la seconde vision. Il suppose que le travailleur social n’est pas seulement un exécutant, mais un professionnel capable de penser, d’analyser, de proposer. C’est une vision exigeante. Elle correspond à la réalité des défis auxquels les travailleurs sociaux sont confrontés quotidiennement.

Un appel à la mobilisation

L’enquête de Toni Grimaldi et Léo Le Guen Coat a déjà reçu plus de mille cinq cent réponses et a bénéficié d’un relais important sur les réseaux sociaux, notamment grâce à des figures médiatiques du secteur. Ce soutien témoigne d’une préoccupation partagée au sein de la communauté des travailleurs sociaux. Mais, il ne suffit pas. Pour que cette réflexion soit véritablement représentative et puisse faire bouger les lignes, il est nécessaire que davantage de professionnels participent à cette enquête.

Cet appel à la participation n’est pas une simple formalité administrative. Il s’agit de contribuer à la construction d’une connaissance collective sur les enjeux de la formation en travail social. Chaque réponse apporte une perspective, une expérience, une expertise qui enrichit la compréhension du problème. Les assistants de service social qui interviennent auprès de familles en difficulté, les éducateurs de jeunes enfants qui accompagnent les tout-petits et leurs parents, les éducateurs spécialisés qui travaillent avec des adolescents en rupture : tous ont quelque chose à dire sur la valeur du mémoire.

Les enjeux en suspens

Plusieurs enjeux majeurs demeurent en suspens. D’abord, la question de la continuité : les écoles de formation vont-elles maintenir le mémoire en dehors du cadre officiel des certifications ? Certaines institutions pourraient décider de conserver cette pratique pédagogique, même si elle n’est plus obligatoire. C’est ce qui se passe actuellement à l’ARIFTS des Pays de Loire.

Ensuite, la question de la reconnaissance : si le mémoire disparaît du cursus officiel, comment les jeunes professionnels pourront-ils valoriser leur capacité de réflexion et d’analyse auprès des employeurs ? Comment les institutions sociales pourront-elles identifier les professionnels qui ont développé cette compétence de réflexivité ?

Enfin, la question de l’équité : cette réforme risque-t-elle d’accentuer les inégalités entre les formations, certaines écoles maintenant le mémoire tandis que d’autres l’abandonneraient ? Comment garantir une égalité de traitement entre les étudiants selon leur établissement de formation ? Ne risquons-nous pas d’aller vers des diplômes maison même si la DGAS affirme qu’elle « garde la main » dans le cadre d’éventuels contrôles des établissements ?

Conclusion : un moment décisif pour la profession

La disparition du mémoire de fin d’études n’est pas une simple modification administrative. Elle symbolise une transformation plus profonde de la conception de la formation en travail social. C’est pourquoi cette initiative mérite d’être soutenue et amplifiée. En donnant la parole aux professionnels, aux formateurs et aux étudiants, ils créent un espace où les enjeux réels peuvent être débattus, où les alternatives peuvent être envisagées.

La profession du travail social se trouve à la croisée des chemins. Les choix qui seront faits par les établissements (EFTS) concernant la formation auront des répercussions durables sur la qualité des interventions sociales et sur leur capacité à contribuer à l’évolution de leur champ. Il est donc essentiel que toutes les voix soient entendues, que les enjeux soient clairement identifiés et débattus. Le questionnaire de Toni Grimaldi et Léo Le Guen Coat vous offre une opportunité précieuse pour que cette réflexion collective se déploie. À vous de vous saisir cette opportunité.

 

Cliquez ici pour accéder au questionnaire,

 

Sources :

 


Photo : Léo Le Guen Coat et Toni Grimaldi à l’initiative du questionnaire sur le mémoire

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