Dans un contexte de dérèglement climatique de plus en plus prégnant, le travail social se trouve confronté à un nouveau défi. Comment adapter les pratiques professionnelles pour prendre en compte les enjeux écologiques et leurs impacts sur les populations vulnérables ? Cet article explore des pistes pour « acclimater » le travail social aux réalités du changement climatique.
Une nécessaire prise de conscience
Les récents épisodes climatiques extrêmes, comme les inondations dans le Pas-de-Calais ou les canicules à répétition, nous rappellent l’urgence d’intégrer la dimension écologique dans les pratiques sociales. Qu’ils le veuillent ou non, les travailleurs sociaux sont en première ligne face aux conséquences du dérèglement climatique sur les populations précaires, particulièrement vulnérables. S’ils ne le sont pas encore aujourd’hui dans certaines régions, ils le seront demain.
Pourtant, la prise en compte des enjeux environnementaux reste encore marginale dans le secteur. C’est un réel problème. Comme le souligne Dominique Grandgeorge, expert sur ces questions, il est impératif de ne pas attendre les directives institutionnelles pour agir. Une véritable révolution des pratiques et des formations s’impose.
L’Anthropocène : un contexte inédit
L’Anthropocène est un terme proposé pour désigner une nouvelle époque géologique caractérisée par l’impact significatif et global des activités humaines sur la Terre. Elle signifie « ère de l’être humain ». Elle a été popularisé en 2000 par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Josef Crutzen, prix Nobel de chimie. Il reprend la désignation, par Eugène Stoermer, biologiste, d’une époque qui aurait débuté à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle, et succéderait ainsi à l’Holocène, période du Quaternaire ayant débuté il y a 11.700 ans, après la dernière période glaciaire.
Cette nouvelle époque est donc celle qui caractérise les activités humaines, telles que l’industrialisation, l’urbanisation, l’agriculture intensive, la déforestation et l’utilisation massive des combustibles fossiles. Elles ont modifié de manière significative les systèmes terrestres. Parmi les preuves de cette nouvelle époque, on trouve l’augmentation des concentrations de gaz à effet de serre, principalement le dioxyde de carbone (CO₂) et le méthane (CH₄), qui a conduit à un réchauffement conséquent de la planète. La présence de substances synthétiques, comme les plastiques et les produits chimiques industriels, dans les sédiments et les écosystèmes, est également un indicateur clé.
La transformation des terres pour l’agriculture, l’urbanisation et l’exploitation des ressources naturelles a pareillement modifié les paysages de manière importante. La perte rapide de la biodiversité due à la destruction des habitats, la pollution, et le changement climatique est un autre signe de l’impact humain. Les activités humaines, comme la construction de barrages et l’exploitation minière, ont aussi modifié les cycles de l’eau et des sédiments.
L’Anthropocène soulève des questions importantes sur la responsabilité humaine envers la planète et la nécessité de développer des pratiques durables pour minimiser notre impact environnemental. Ce concept met en lumière l’urgence de repenser notre relation avec la nature et de trouver des solutions pour préserver la biodiversité et les écosystèmes pour les générations futures. Mais on ne peut repenser notre relation à la nature sans la relier à notre environnement social et sociétal.
Une manière d’habiter la terre devenue obsolète
L’impératif d’adapter le travail social à ces enjeux s’inscrit dans ce contexte. La nouvelle ère géologique que nous vivons avec plus ou moins de conscience (pouvant aller jusqu’au déni), est caractérisée par cet impact majeur des activités humaines sur l’écosystème terrestre. Elle bouleverse non seulement notre rapport au monde, mais aussi nos conditions d’existence.
Regardez les informations diffusées quotidiennement dans les grands médias. Il ne se passe plus un jour sans que soient présentées des catastrophes écologiques : tempêtes, inondations, ouragans, incendies gigantesques, éboulements… Il y a ce qui se passe en France et en Europe, mais aussi sur les autres continents bien plus gravement touchés que nous. On ne peut, face à cette réalité, fermer ses yeux ni se boucher les oreilles. Les déplacements migratoires d’ampleurs sont aussi l’une des conséquences de cette nouvelle période.
Comme le soulignent de nombreux chercheurs tels que Philippe Descola, Donella Meadows, Bruno Latour ou Aurélien Barrau, notre avenir sur Terre est en jeu. Notre manière d’habiter la planète est devenue « obsolète » et sa fin est programmée si nous n’opérons pas rapidement un « atterrissage », pour reprendre l’expression de Bruno Latour. Dans ce contexte, le travail social ne peut rester en marge de ces enjeux. Il doit au contraire se réinventer pour accompagner les populations les plus vulnérables face à ces bouleversements sans précédent.
Vers un diagnostic géo-social de territoire
Des outils innovants commencent à apparaitre et il faut nous en saisir dès maintenant. Le Diagnostic Géo-Social de Territoire (DGST) propose ainsi d’enrichir l’analyse des besoins sociaux en y intégrant les vulnérabilités écologiques. La méthode n’est pas si simple qu’il n’y parait. Elle demande un travail soutenu et une méthodologie spécifique.
Cette approche vise à cartographier finement un territoire donné, en prenant en compte les interactions entre facteurs sociaux et environnementaux. Il s’agit par exemple d’identifier les zones particulièrement exposées aux risques climatiques (îlots de chaleur, zones inondables…) et d’analyser leurs impacts sur les conditions de vie des habitants.
Le DGST permet ainsi de mieux appréhender les enjeux d’habitabilité et de viabilité durable d’un quartier ou d’un établissement. Il constitue un outil précieux pour adapter l’accompagnement social aux nouvelles réalités climatiques.
Dans la cadre du secteur médico-social, l’enjeu consiste donc à porter un diagnostic qui s’appuie tant sur la dimension sociale qu’écologique, explique Dominique Grandgeorge. Pour résumer, l’exercice consiste à poser la question de ce dont nous dépendons pour subsister puis de lister les attachements, pour mieux définir les besoins socioécologiques et répondre aux enjeux climatiques de la manière la plus adaptée, comme nous le propose Bruno Latour. Autrement dit, il s’agit de s’acclimater à la réalité terrestre de la zone critique en question.
Former les professionnels aux enjeux écologiques
L’intégration des questions climatiques dans le travail social passe nécessairement par une évolution des formations. Quelques établissements pionniers, comme l’École supérieure européenne de l’intervention sociale de Strasbourg, ont déjà fait évoluer leurs cursus en ce sens.
Dominique Grandgeorge préconise dans les formations qu’il dispense une approche en quatre phases pour former les travailleurs sociaux :
- Une phase de sensibilisation aux enjeux écologiques et à leurs impacts sociaux.
- L’acquisition de connaissances théoriques sur le changement climatique
- La mise en pratique à travers des projets de terrain
- L’appropriation et l’intégration des apprentissages dans la pratique professionnelle
L’objectif est de permettre aux futurs travailleurs sociaux de développer une véritable « culture écologique » adaptée à leur métier. Nombreux sont les étudiants sensibles aux effets du changement climatique pour leur génération. Nul doute qu’ils s’investiront véritablement dans cette démarche. C’est moins évident pour l’ensemble des centres de formation. Les formateurs sont souvent prisonniers des aspects prioritaires et incontournables des formations tels qu’ils sont édictés dans les référentiels professionnels de compétence et de certification qui mériteraient d’être rapidement revisités.
De nouveaux champs d’action pour le travail social
Au-delà de l’adaptation des pratiques existantes, l’urgence climatique ouvre de nouveaux champs d’intervention pour le travail social. Les pistes évoquées vont bien au-delà l’aide aux populations locales sinistrées comme ce fut le cas pour les inondations du Pas-de-Calais. La défense de la justice climatique au niveau local et national en fait partie.
Il est important de promouvoir des politiques équitables qui prennent en compte les impacts disproportionnés du changement climatique sur les populations vulnérables. Parallèlement, l’accompagnement des populations dans la transition vers une économie post-croissance est nécessaire pour garantir une transformation économique durable et inclusive. Problème : aujourd’hui encore, nos élus ne jurent que par la sacro-sainte croissance qui serait l’alpha et l’oméga de la résolution des problèmes actuels. La remettre en cause provoque des réactions irrationnelles et des invectives. C’est pourtant aussi de cela dont il s’agit.
Il faudra bien développer des pratiques de médiation dans les conflits liés au changement climatique. La médiation fait aussi partie des compétences des travailleurs sociaux. Comment pourra-t-on se mettre d’accord pour faciliter des solutions pacifiques et équitables ? On peut aussi imaginer que des travailleurs sociaux accompagnent le développement de projets d’agriculture urbaine ou d’habitat participatif écologique pour favoriser la création de communautés résilientes et durables.
Tous ces nouveaux domaines d’action impliquent de développer de nouvelles compétences, comme le plaidoyer ou la gestion de projet environnemental.
Irons nous vers un travail social « terrien » ?
En définitive, « acclimater » le travail social revient à reconnaître pleinement son ancrage terrestre. Comme le souligne le philosophe Bruno Latour, nous sommes avant tout des êtres terrestres, habitant une planète fragile qu’il nous faut protéger. Les travailleurs sociaux connaissent les effets dévastateurs de la pauvreté et de la précarité qui sont des fragilités sociales. La protection entre dans leurs missions. Il est donc parfaitement logique qu’ils puissent intégrer cette notion de fragilité de la planète dont il faut sans conteste prendre soin.
Pour le travail social, cela implique de repenser en profondeur sa mission et ses pratiques. Il s’agit désormais d’accompagner les populations vulnérables non seulement dans leurs difficultés sociales inhérentes aux réalités économiques, mais aussi face aux bouleversements écologiques en cours et à venir.
Cette évolution représente un enjeu majeur, mais aussi une formidable opportunité de réinventer le métier. En intégrant complètement la dimension écologique, le travail social peut devenir un acteur clé de la transition vers un monde plus juste et durable.
L’acclimation du travail social aux enjeux climatiques n’est plus une option. C’est une nécessité urgente. Il en va de la capacité de la profession à répondre aux besoins des populations les plus vulnérables, premières victimes du dérèglement climatique. C’est aussi l’occasion pour le travail social de réaffirmer son rôle essentiel dans la construction d’une société plus résiliente et solidaire.
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Photo : Dominique Grandgeorge capture d’écran vidéo YouTube
Note : j’ai pu rédiger cet article grâce aux documents que m’a transmis Dominique GrandGeorges. Merci à lui !


