« L’écologisation du travail social est tout à fait réalisable », entretien avec Dominique Grandgeorge

Il est un sujet trop peu abordé dans les formations au travail social. Celui qui aborde les enjeux écologiques majeurs à venir pour la planète et pour toutes les sociétés. Car si les travailleurs sociaux contribuent à lutter contre les inégalités et visent à renforcer la cohésion sociale, que dire des inégalités qui vont avec certitude se développer face aux dérèglements climatiques à venir ? La cohésion de notre société risque fort d’être à nouveau mise à l’épreuve face aux crises que provoqueront la pénurie de matières premières, le manque d’eau dans certaines régions, les sécheresses à venir et j’en passe. Certaines régions du globe deviennent inhabitables et l’on ne pourra s’étonner par exemple des déplacements de population et des migrations dont certaines sont déjà engagées.

Face à cela, comment rester indifférent quand on est travailleur social ? C’est une question que pose Dominique Grandgeorge auteur de « L’écologisation du travail social » . En effet, pourquoi parler de ce sujet ? Il n’est pas question ici d’écologie politique, mais plutôt d’une politique écologique des pratiques au sein de nos institutions dans un monde qui est entré dans un cycle de déséquilibres majeurs.

Faut-il le rappeler ? L’écologie est une science et a pour origine cette partie de la biologie qui étudie les relations et les interactions entre un organisme vivant et son milieu de vie. D’un point de vue sociologique, il s’agit aussi d’étudier les relations entre l’être humain considéré comme être social et le milieu socio-économique dans lequel il évolue. Ce milieu va fortement évoluer. Il est donc logique et nécessaire de comprendre ce qui se passe en allant au-delà les simples histoires personnelles des personnes et familles qui vont ou subissent déjà des effets de la crise écologique en cours sans en avoir pour autant conscience.

L’écologie nous invite à penser les rapports humains dans une logique d’équilibre à trouver ou à restaurer dans un milieu en constante évolution. Si cet équilibre n’existe plus, c’est alors la survie des espèces qui est en jeu. On le voit chez les animaux, les plantes, qui ne résistent pas au réchauffement climatique. Les humains sont tout autant concernés et il est nécessaire de bien mesure cette réalité qui touchera en priorité les plus fragiles. Ceux qui se privent déjà et qui vivent avec peu et ont peu de moyens de protection.

C’est pourquoi il me parait très utile de donner la parole à Dominique Grandgeorge, éducateur spécialisé, titulaire d’un Master de Sociologie obtenu à l’Université de Strasbourg. Son parcours (il a été directeur d’un Office public de l’habitat à loyer modéré et de Centres communaux d’action sociale ) aide aussi à comprendre sa démarche et la publication de son ouvrage qui intéressera en particulier les directeurs d’établissements sanitaires et sociaux. Il s’agit de les aider à prendre en compte, dans les structures sociales, la dimension écologique qui interroge nos relations avec la nature et plus largement notre environnement. L’auteur intervient comme formateur et consultant spécialisé dans la transition écologique des établissements sanitaires et sociaux. C’est dire qu’il connait son sujet.

4 questions à Dominique Grandgeorge

– Pourquoi avoir écrit un tel ouvrage ? : La question ne se pose pas de cette manière pour moi. Mais plutôt :  pourquoi aucun ouvrage sur la question n’existe à l’heure actuelle ? On peut y voir une expression de l’absence de concernement (terme emprunté au lexique suisse) et d’engagement du secteur à cette question. Pour moi, cela relève de l’inconscience ou plutôt d’un manque de conscience sur ce sujet. Je ne pense pas que le secteur social soit plus ou moins timide qu’un autre secteur. Donc, il faut chercher dans la nature humaine

– Qu’est-ce que selon vous une pratique écologique en travail social ? À partir du constat de ce fossé entre inaction -au mieux quelques actes exceptionnels- et l’urgence climatique persistante, je m’interroge sur la proportion d’établissements sociaux engagés de manière réfléchie et volontaire dans des projets d’adaptation aux enjeux écologiques, et cela, à leur propre initiative, indépendamment de toute injonction règlementaire ou conventionnelle. La réponse se trouve dans les résultats de mon enquête et les 3 types d’engagement, si l’on excepte le groupe inactif le plus important qui se caractérise par le désengagement, l’indifférence ou la procrastination.

– Quelles seraient les priorités à engager dans ce domaine ? Mon ouvrage fait état de plusieurs formes d’engagement institutionnel :  la technique des petits pas, le sas de passage et l’approche écologique globale. Je suis un fervent adepte de cette troisième approche. Celle de l’écologisation globale et systémique. Le développement durable a démontré ses limites depuis 1987et la transition écologique ne fait que
remettre au lendemain ce que l’on doit mettre en œuvre ici et maintenant.  Mon ouvrage présente cinq expériences remarquables et exemplaires sur le modèle de la monographie qui démontrent l’actualité de l’écologisation du travail social. Pour chacune de ces expériences, il est question de s’adapter à l’horizon climatique et écologique qui s’impose à nous et dont nous sommes les seuls responsables (anthropocène). Plus on attendra, plus l’urgence deviendra ingérable et plus il nous faudra faire des choix draconiens.

– Votre livre entre dans le « dur » et montre que l’on peut agir très concrètement ? Oui. L’objectif de cet ouvrage ne consiste pas à prouver l’opportunité de prendre en compte les enjeux environnementaux et écologiques, mais à démontrer, à l’appui d’une forte conviction, comment la conversion à l’écologisation des pratiques est tout à fait réalisable et souhaitable, voire incontournable pour l’avenir du secteur social et médico-social et de ses métiers. Je reprends là une idée de Georges Marschall, avancée dans son livre le syndrome de l’autruche. Selon cet auteur, l’objectivité des faits et la vérité scientifique ne suffisent pas à transformer nos comportements définitivement. Ce qui se joue actuellement, c’est une véritable mutation de société et par conséquent, une conversion des acteurs. C’est le fondement de l’idéal collectif véhiculé depuis quelques siècles en occident qui est en jeu. La dernière partie de mon livre est ciblée sur l’application concrète dans le quotidien, complétées par des pistes opératoires dans les registres suivants : les économies d’usage énergétique et de l’eau, les déplacements et la mobilité, la stratégie patrimoniale, la restauration collective, la réduction des déchets, le respect de la biodiversité. Je n’oublie pas d’aborder le renouvellement des contenus de formation adaptée aux circonstances. Cela aussi est essentiel.


En conclusion, l’objectif de l’ouvrage consiste à démontrer la possibilité d’agir concrètement de manière systémique et intégrale en faveur d’une maitrise de l’empreinte écologique générée par les activités au quotidien, en intégrant ces questions dans l’agenda du travail social.

 

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