8 mars 2026 : les droits des femmes sont-ils menacés ?

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Le 8 mars est une date qui ne devrait jamais se réduire à une simple célébration. Ce n’est pas la fête des fleurs ni celle des chocolats. C’est une journée de lutte, née au début du XXᵉ siècle dans les grèves ouvrières et les combats pour le suffrage, portée depuis 1977 par les Nations Unies comme Journée internationale des droits des femmes. En 2026, cette journée intervient dans un contexte particulièrement tendu : celui d’une bataille discrète, mais réelle, pour savoir si les droits chèrement conquis par des générations de femmes vont résister à la vague réactionnaire qui déferle sur nos sociétés.

La question mérite d’être posée sans détour : les droits des femmes sont-ils à terme menacés ? En France, en Europe, dans le monde ? Et si oui, par qui, par quoi, et avec quelle intensité ?

Des avancées réelles, qu’il ne faut pas minorer

Commençons par là où nous en sommes, et reconnaissons ce qui a été gagné. Ces dernières années n’ont pas été sans progrès. En 2024, la France a inscrit dans sa Constitution le droit à l’interruption volontaire de grossesse, une avancée symbolique et politique majeure. elle a été saluée par les organisations féministes du monde entier. Certes, cette constitutionnalisation ne règle pas tout – nous y reviendrons – mais elle marque une volonté collective de ne pas revenir en arrière sur ce droit fondamental.

Sur le plan européen, le 5 mars 2026, à la veille de cette journée internationale, la Commission européenne a présenté sa nouvelle stratégie en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes pour la période 2026-2030. Ce texte entend intégrer l’égalité des genres dans tous les aspects de la vie sociale, de l’éducation à la santé, du travail à la vie publique. Il prévoit notamment de s’attaquer à la cyberviolence, qui touche de manière disproportionnée les femmes et les filles. Il annonce aussi  lutter contre les écarts de rémunération.

Par ailleurs, la directive européenne sur la transparence salariale, qui instaure un droit pour les salarié·es de connaître les rémunérations équivalentes au sein de leur entreprise, doit être transposée par les États membres en 2026. Pour les travailleuses, c’est un levier puissant pour contester des inégalités trop longtemps camouflées. En octobre 2025, 33 pays s’étaient engagés à contrer l’offensive mondiale conservatrice contre les droits des femmes, signalant qu’une réponse collective internationale se construit, même si elle reste fragile.

Ces avancées existent. Il serait injuste de ne pas les nommer.

Mais les chiffres racontent une autre histoire

slogan la rochelle
La Rochelle 7 mars 2026 DD

Pourtant, les données publiées ces dernières semaines dessinent un tableau bien plus sombre. Le baromètre 2026 d’Omnicom Media France pour la Fondation des Femmes révèle que 32 % des personnes interrogées estiment que la situation des femmes s’est dégradée au cours des cinq dernières années, une hausse inquiétante de 22 points par rapport à l’année précédente. Près d’un quart des répondants considèrent même que leurs droits ont été remis en cause sur cette même période. Ce sentiment est particulièrement fort chez les 18-24 ans, première génération à avoir grandi avec les réseaux sociaux comme espace de socialisation et… de désinformation.

Sur le plan des violences, les chiffres publiés fin février 2026 ne laissent aucune place à l’optimisme. Les violences physiques enregistrées par les forces de l’ordre ont augmenté de 5 % en 2025, les violences sexuelles de 8 %, avec 473 000 victimes de violences physiques recensées. Parmi les 132 000 victimes de violences sexuelles, 58 % sont des mineur·es. Le 3919, ligne d’écoute pour les femmes victimes de violences, a traité 108 241 appels en 2025, soit +7,8 % par rapport à 2024. C’est la hausse la plus forte depuis 2020. 92 % des appels concernaient des violences conjugales.

Et les inégalités économiques demeurent évidentes. En 2024, le salaire moyen des femmes dans le secteur privé était encore inférieur de 21,8 % à celui des hommes, selon l’INSEE. À poste et temps de travail comparables, l’écart subsiste à 3,6 %, mais cet écart « résiduel » masque des mécanismes systémiques : orientation professionnelle genrée, temps partiel subi, pénalité pour les mères venant d’accoucher. Les cadres femmes gagnent en moyenne 16 % de moins que leurs homologues masculins, selon l’APEC. Ces chiffres ne sont pas des abstractions statistiques : ils représentent des montants de retraites amputées et des dépendances économiques maintenues.

L’IVG constitutionnalisée, mais l’accès toujours entravé

Revenons sur l’IVG, justement. Si son inscription dans la Constitution est une victoire symbolique indiscutable, la réalité du terrain raconte une autre histoire. Les associations féministes et le Planning familial documentent depuis plusieurs années des difficultés d’accès persistantes : fermetures de centres IVG, délais d’attente trop longs, manque de praticiens dans certains territoires, déserts médicaux. Le taux de recours à l’IVG atteint 17,3 pour 1000 femmes en 2024, en hausse, ce qui traduit non pas un excès d’offre mais un besoin croissant confronté à des ressources insuffisantes.

 En Europe, on estime à 20 millions le nombre de femmes vivant dans des pays où l’accès à l’IVG est restreint. La Pologne, la Hongrie, Malte… ces pays ne sont pas si loin.

La menace masculiniste : un angle mort de notre société

C’est sans doute là que réside le risque le plus insidieux, celui qu’on n’a pas encore su nommer assez clairement, ni combattre avec suffisamment de fermeté.

Le rapport annuel 2026 du Haut Conseil à l’Égalité sur l’état des lieux du sexisme en France marque une rupture importante : pour la première fois, une institution publique française consacre une analyse spécifique aux mouvements masculinistes. Et les conclusions sont alarmantes. En France, 17 % des personnes de 15 ans et plus — soit près de 10 millions de personnes — adhèrent à des formes de sexisme hostile, défini comme une hostilité envers les femmes pouvant aller jusqu’à la justification de discriminations et de violences. 23 % adhèrent au sexisme paternaliste, plus subtil mais tout aussi structurant.

Le HCE est on ne peut plus clair dans ses termes : le masculinisme est une menace à l’ordre public et un enjeu de sécurité nationale. Ce n’est pas là rhétorique militante. C’est le constat d’une institution rattachée au Premier ministre.

Le masculinisme est apparu dans les années 1980 en réaction au féminisme, prônant la suprématie masculine et accusant les femmes d’être à l’origine de la dégradation des conditions de vie des hommes. Il se diffuse aujourd’hui massivement via les réseaux sociaux. Une étude de l’Université de Belfast indique qu’un jeune peut être exposé à des contenus masculinistes en moins de 20 minutes de navigation sur TikTok ou YouTube. La série Adolescence, diffusée sur Netflix depuis mars 2025, avait pourtant sonné une première alarme sur cette réalité, en montrant comment un adolescent peut basculer dans la violence misogyne au contact de ces idéologies numériques.

Le HCE identifie le cybersexisme comme la première forme de discours de haine en ligne, avec 84% de victimes qui sont des femmes. Et les appels malveillants au 3919 ont augmenté de 10% en 2025 : des collectifs masculinistes, selon la Fédération Solidarité Femmes, mènent campagne pour parasiter cette ligne d’écoute dédiée aux victimes. Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a lui-même dénoncé à l’Assemblée nationale, le 10 février 2026, « une montée en puissance de la menace masculiniste, organisée, décomplexée ».

Face à cela, le rapport du HCE formule 25 recommandations : rendre les séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS) obligatoires et dotées de moyens, renforcer la régulation des plateformes numériques, créer une catégorie autonome « masculinisme » dans les outils de signalement, intégrer le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité. La France, souligne le HCE, « accuse un retard préoccupant dans l’identification et le traitement de ce phénomène », contrairement au Canada ou au Royaume-Uni qui l’ont intégré dans leurs dispositifs de lutte contre l’extrémisme violent. Une question au Sénat, publiée le 12 février 2026, interpellait ainsi le gouvernement sur les mesures qu’il entend prendre pour répondre à ces recommandations.

La vague conservatrice mondiale : un « laboratoire » américain à surveiller de près

On ne peut comprendre ce qui se passe en France sans regarder ce qui se passe au-delà de nos frontières. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025 a constitué un signal fort pour les mouvements réactionnaires du monde entier. Le 9 janvier 2026, son administration a officialisé le retrait des États-Unis de 66 organisations internationales, parmi lesquelles ONU Femmes et le FNUAP, le fonds pour les droits et la santé sexuelle et reproductive. La privation de ces financements fragilise des millions de femmes dans les pays les plus vulnérables, au moment précis où les reculs des droits s’accélèrent.

droits des femmes 2026Anne Leclerc, du Collectif national pour les droits des femmes, résumait la situation : « Il suffit de voir ce qu’il se passe aux États-Unis avec Donald Trump, c’est un laboratoire. » Un laboratoire dont certaines forces politiques européennes — et françaises — s’inspirent sans le dire clairement.

En Europe, la montée des partis d’extrême droite – AfD en Allemagne, Fratelli d’Italia, Fidesz hongrois – s’accompagne invariablement de discours rétrogrades sur la famille, le rôle des femmes, la remise en cause de l’égalité de genre. Ce n’est pas une coïncidence : quand les conservatismes s’enracinent, ce sont toujours les droits des femmes qui font les premiers frais. L’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes l’a dit sans ambages : au rythme actuel des changements, il faudrait 50 ans à l’UE pour parvenir à une pleine égalité entre les hommes et les femmes.

Ce 8 mars 2026, elles sont descendues dans la rue

Malgré ce tableau, ou à cause de lui, les femmes se mobilisent. Ce 8 mars 2026, près de 200 mobilisations ont eu lieu aux quatre coins de la France. À Paris, un des mots d’ordre a été celui d’une grève féministe : grève du travail, des tâches domestiques, de la consommation.

Les organisations réclament un budget annuel de trois milliards d’euros pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, ainsi qu’une loi-cadre intégrale. Et 81 % des Français se déclarent favorables à l’adoption d’une telle loi, selon le baromètre de la Fondation des Femmes. La volonté populaire est là. La volonté politique, elle, reste à construire.

Alors, menacés ou pas ?

Oui. Les droits des femmes sont menacés. Pas de manière abstraite, pas comme une éventualité lointaine, mais concrètement, aujourd’hui, en France et en Europe. Les violences augmentent. Les inégalités persistent. Une idéologie structurée – le masculinisme – se déploie dans les esprits, surtout les plus jeunes, avec une efficacité redoutable. Les contre-feux institutionnels sont insuffisants, les financements manquent, et la confiance dans les institutions s’effondre : seuls 29 % des Français font confiance au gouvernement pour lutter contre les violences faites aux femmes.

Mais les droits des femmes sont aussi défendus. Par des millions de personnes, par des associations épuisées mais debout, par des travailleuses sociales, des infirmières scolaires, des enseignantes qui font le travail au quotidien, souvent sans les moyens nécessaires. Par une génération de jeunes femmes qui refusent l’inéluctabilité du recul.

Les droits des femmes ne se défendent pas une fois pour toutes. Ils se défendent chaque jour. Et le 8 mars est, parmi tant d’autres, un de ces jours où il faut le dire et le montrer.

Sources:

 


Photo : 8 mars 2023 par Jeanne Menjoulet CC BY 2.0

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