« Tout K’Homme » : Pour une mixité professionnelle assumée dans le travail social

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Il m’arrive parfois, en lisant les chiffres de la répartition hommes – femmes dans le secteur social, de ressentir ce léger vertige qui saisit lorsqu’on prend la mesure d’une évidence ignorée. Le travail social, et notamment le secteur de la petite enfance, reste un bastion quasi-exclusivement féminin. Moins de 3 % d’hommes dans les métiers de la petite enfance : voilà un chiffre qui en dit long, non seulement sur nos représentations collectives, mais aussi sur ce que nous transmettons inconsciemment, aux futurs adultes que sont les enfants. Certains me diront qu’il vaut peut-être mieux que nos tout petits soient d’abord éduqués par des femmes. Elles sont plus porteuses de l’esprit du « care » que la gent masculine qui s’enferme souvent dans une façon d’aborder l’éducation de façon concurrentielle. Ça se discute.

En Seine-Saint-Denis, le projet « Tout K’Homme » tente de bousculer ce statu quo. Il ne s’agit pas d’un simple slogan. C’est plutôt un appel à repenser la place de chacun dans l’accompagnement des jeunes enfants. Ce projet, cherche à inciter les hommes à investir ces métiers, à franchir le seuil de crèches où leur présence reste, pour beaucoup, une curiosité. La question n’est pas tant de « féminiser » ou de « masculiniser » un secteur, mais bien de permettre à chaque enfant de croiser, dans son quotidien, des adultes différents, porteurs de regards et d’expériences multiples.

Ce projet  a été lancé en Seine-Saint-Denis par le PôPE (Pôle Petite Enfance) en 2024. Il a été financé par le département qui montre là son engement sur la thématique de la mixité professionnelle. Parmi les actions menées, un film documentaire récemment sorti où trois hommes racontent leur parcours et déconstruisent les stéréotypes.

La journaliste Candice Satara nous présente dans son article publié par les pros de la petite enfance  le point commun entre Alexandre, Marc et Adrien : « Tous trois travaillent dans le secteur de la petite enfance en Seine-Saint-Denis. Le premier est éducateur de jeunes enfants (EJE) en halte-garderie municipale, le deuxième est auxiliaire de puériculture en crèche municipale, le dernier EJE en co-direction dans une crèche départementale. Trois hommes aux parcours très différents qui ont accepté de témoigner dans un documentaire » qui mérite toute votre attention :

Les hommes dans le travail social ne sont pas légion même s’ils trustent rapidement les postes dits « à responsabilité ». (Cela laisse supposer au passage que les travailleurs sociaux de terrain sont moins responsables que leurs encadrants ce qui bien évidemment est totalement faux). Bref les hommes ne sont pas nombreux et quand ils occupent un poste fortement féminisé, ils doivent assumer leur fonction. Je me souviens que dans ma famille, il a fallu longtemps pour que mon oncle accepte l’idée que je sois comme il le disait avec dédain, « assistante sociale ». Comme si le fait d’exercer ce métier me dévalorisait.

Pourquoi la mixité ? Une question de justice, mais aussi d’efficacité

On pourrait se contenter d’arguments d’égalité : il serait juste que les hommes et les femmes puissent exercer tous les métiers, sans entraves ni préjugés. Mais la mixité professionnelle va plus loin. Elle questionne la qualité même de l’accompagnement proposé. Les équipes mixtes, lorsqu’elles existent, font preuve d’une dynamique différente, d’une complémentarité qui enrichit les pratiques et les échanges.

Dans les structures qui ont franchi le pas, les retours sont souvent positifs. La présence d’hommes permet d’apaiser certaines tensions, d’ouvrir d’autres perspectives éducatives, d’offrir aux enfants une diversité de modèles. Ce n’est pas un hasard si les responsables de crèches qui ont fait ce choix parlent d’un « plus » pour les équipes et pour les familles. Mais il faut aussi reconnaître que ce chemin reste semé d’embûches, tant les stéréotypes sont ancrés.

Les stéréotypes, ces murs invisibles

On ne compte plus les témoignages de professionnels masculins confrontés à la suspicion, voire à la défiance. Certains parents hésitent à confier leur enfant à un homme, d’autres s’interrogent sur la « légitimité » de leur présence. Il faut dire que l’imaginaire collectif, nourri de siècles de répartition des rôles, pèse lourd. Les hommes seraient naturellement portés vers l’autorité, les femmes vers le soin. Cette dichotomie, qui ne résiste pas à l’analyse, continue pourtant de structurer les choix d’orientation et les parcours professionnels

Et puis il y a l’idée qui trotte qu’il est toujours possible face à un homme de se retrouver face à un prédateur sexuel qui  pourrait s’en prendre à nos enfants.

Le projet « Tout K’Homme » s’attaque à ces représentations. Il propose des actions concrètes : sensibilisation, accompagnement des équipes, valorisation des parcours masculins. Mais il invite aussi à une réflexion plus large sur ce que nous attendons du travail social, sur la manière dont nous construisons les collectifs de travail et sur la place que nous accordons à la différence.

Le rôle des travailleurs sociaux et de leurs soutiens : ouvrir la voie

Celles et ceux qui, chaque jour, accompagnent les familles, les enfants, les personnes en situation de vulnérabilité, savent combien la question de la représentation compte. Les travailleurs sociaux sont souvent les premiers témoins, et parfois les premières victimes, de ces assignations de genre. Mais ils sont aussi, par leur engagement, des acteurs du changement.

Il me semble important de rappeler ici le rôle des soutiens professionnels : formateurs, responsables de structures, institutions. Leur engagement est décisif. C’est à eux qu’il revient de créer les conditions d’un accueil bienveillant, de déconstruire les préjugés. Il nous faut aussi accepter d’accompagner les parcours atypiques. Et de ce côté là, Parcours Sup ne nous aide pas. Sans cette volonté les initiatives restent isolées et les bonnes volontés s’épuisent.

La mixité, un levier pour repenser le travail social

La mixité n’est pas une fin en soi, mais un moyen faire évoluer nos pratiques. Elle oblige à interroger les évidences et à sortir du confort des habitudes. Elle invite à repenser la formation, l’organisation du travail, la relation aux familles. Elle questionne aussi la place de la parole, du conflit, de la négociation dans les équipes.

Dans mon expérience, j’ai souvent constaté que la diversité des profils, des parcours, des sensibilités, était une richesse pour le travail social. Elle permet d’élargir la palette des réponses, d’inventer des solutions là où les recettes toutes faites montrent leurs limites. Mais pour cela, il faut accepter de se confronter à l’inconnu, d’accueillir la différence, de faire une place à l’autre. A l’heure de la normalisation, ce qui nous distingue les un(e)s des autres n’a plus le vent en poupe. Au contraire, il faut comme pour nos métiers, tendre vers une uniformité des formations.

Un autre problème est que dans le champ du travail social, on oublie ce qui fonctionne bien et on ne garde en mémoire que ce qui s’est mal passé. Etant minoritaires les assistants sociaux hommes sont d’autant plus visibles. S’ils travaillent mal et font n’importe quoi, ils sont très vite repérés et identifiés comme défaillants, non motivés, incompétents etc. (cochez la case adéquate). Ils sont repérés tant qu’homme aussi, ce qui n’est pas le cas pour leurs consoeurs. Bref, ils ne passent pas inaperçus tout comme les actes qu’ils posent. Ils seront vite jugés. C’est peut être aussi un peu pour cela qu’ils ne restent pas.

Les résistances institutionnelles et culturelles existent

Soyons lucides : les résistances au changement sont nombreuses. Les politiques publiques, malgré les discours, peinent à infléchir durablement les tendances. Les campagnes de valorisation de nos métiers pour qu’ils soient aussi l’apanage des hommes, ne permettent  pas d’inverser la dynamique. Les dispositifs de formation leur restent peu attractifs. Ils s’auto-censurent ou se heurtent à des obstacles aussi variés que le sont les représentations.

La question de la reconnaissance professionnelle est également centrale. Les métiers du social, souvent sous-valorisés, peinent à attirer des profils masculins en quête de perspectives d’évolution et de reconnaissance. Les garçons ont souvent été éduqués « pour faire carrière ». Or qu’est ce que faire carrière dans le social ? Devenir cadre et s’attirer tous les ennuis possibles et imaginables liés à cette fonction sans gain de salaire évident ?

J’ai eu la chance de rencontrer des assistantes sociales formidables dans le travail. Très compétentes et très organisées, celles à qui j’ai suggéré qu’elles pouvaient devenir encadrantes m’ont souvent ri au nez et m’ont gentiment remis en place. Non ce poste n’est pas pour moi me disaient elles. Je suis à ma place où je suis et je n’ai pas envie de me retrouver entre le marteau et l’enclume pour quelques euros de plus par mois.  Ce type de réaction ne se décline pas au masculin.

Et oui, tout simplement, certains hommes prèfère tenir le marteau. c’est à dire quitter le terrain de la relation directe avec le public pour en choisir un autre, l’accompagnement des équipes  et son lot de « réunionites ». Ils préfèrent majoritaiement être chef ou encore expert dans un domaine plutôt que « petite main » subissant les humeurs de leur N+1. Qu’ils se rassurent, il existe toujours un N+1 même pour les cadres qui entrave notre volonté mais qui plus rarement nous encourage aussi.

Alors comment s’en sortir ? Au risque de me répéter, la revalorisation des salaires, l’amélioration des conditions de travail, la promotion de la diversité sont autant de leviers à activer pour rendre nos professions plus attractives pour tous.

Oser la mixité, c’est aussi oser l’innovation sociale

J’insiste souvent, dans mes écrits, sur l’importance d’être créatif dans le travail social. C’est cette façon de faire un pas de côté quand on est face à une difficulté qui nous parait infranchissable.

La mixité, loin d’être un simple slogan, est un formidable levier d’innovation. Elle oblige à repenser les pratiques, à inventer de nouveaux modes de coopération. Elle nous invite à sortir des sentiers battus. Les équipes mixtes offrent une richesse d’expériences.  Elles permettent une meilleure adaptation aux besoins des publics. Les savoirs faire et savoirs être sont souvent genrés. Ce sont des complémentarités qui s’enrichissent mutuellement.

La présence d’hommes dans la petite enfance, loin de remettre en cause la qualité de l’accompagnement, permet de questionner les normes. Cela permet de déconstruire les stéréotypes, d’offrir aux enfants des modèles variés. Elle contribue à la construction d’une société plus égalitaire, où chacun peut s’épanouir dans le métier de son choix, sans être assigné à un rôle en fonction de son genre. Certains penseront que cela est 

Pour une mobilisation collective

La mixité professionnelle dans le travail social ne se décrète pas, elle se construit. Elle suppose une mobilisation de l’ensemble des acteurs : professionnels, institutions, familles, société civile. Il s’agit d’ouvrir la discussion sur ce sujet. Peut-on valoriser les parcours atypiques ? Comment repenser la formation pour la rendre plus attractive ? Comment renforcer la mixité ?

Les travailleurs sociaux et leurs soutiens professionnels ont un rôle à jouer. Leur engagement, leur capacité à questionner ce qui nous est présenté comme des évidences, sont des atouts précieux pour faire évoluer les mentalités. Il appartient à chacun de s’interroger sur ses propres représentations, d’oser la mixité, de promouvoir une vision du travail social ouverte et égalitaire.

Ce n’est pas dans l’air du temps direz-vous et vous n’aurez pas tort.

Pour conclure : écrire, c’est aussi agir

Je terminerai par une réflexion sur l’écriture, chère à mon cœur et à ma pratique. Écrire sur la mixité, c’est, à mon avis, déjà poser un acte. C’est inviter à la réflexion et à la remise en question. C’est ce qui nous fait aller de l’avant. Les écrits sont des outils de transformation sociale. Ils permettent de structurer la pensée, d’analyser les situations, de partager des expériences, de faire avancer le débat.

Alors, à celles et ceux qui hésitent encore, je dirais ceci : ne craignez pas d’ouvrir la discussion. Osez la mixité, dans vos équipes, dans vos pratiques, dans vos écrits. C’est ainsi que nous construirons, ensemble, un travail social plus juste et plus vivant. Et c’est ainsi que nous transmettrons, aux enfants et aux jeunes que nous accompagnons, le goût de la diversité et le respect de l’autre.

Sources :

 


Photo : capture d’écran issue du documentaire réalisé par Reza Serkanian, dans le cadre du projet « Tout K’Homme » porté par   l’association le PôPE (Pôle Petite Enfance) de Seine-Saint-Denis

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