Suicide des agriculteurs : enfin une proposition de loi pour briser le silence

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Environ 300 agriculteurs se donnent la mort chaque année en France. Ces chiffres font état d’une réalité que nous ne pouvons plus ignorer : le monde agricole souffre, et ce mal-être tue. Si la FNSEA abime parfois l’image du métier par ses prises de position en faveur de l’agri-business, on ne peut pour autant ignorer ce drame silencieux qui frappe nos campagnes. Heureusement, plusieurs initiatives tentent de prendre en compte ce phénomène qui nous montre la détresse de nombreux exploitants agricoles. 

Des chiffres qui ne bougent pas vraiment

Les données de la Mutualité sociale agricole (MSA) sont sans appel et frappent par leur constance. En 2022, le risque suicidaire des assurés du régime agricole âgés de 15 à 64 ans était supérieur de 46 % à celui des patients des autres régimes de protection sociale. C’est même pire chez les plus de 65 ans, ce sur-risque grimpe à 52 %. Mais ce sont les non-salariés agricoles – ces chefs d’exploitation qui portent sur leurs épaules le poids d’une exploitation entière – qui paient le plus lourd tribut : un sur-risque de 77 % en 2020.

Géographiquement, tous les territoires ne sont pas égaux face à ce fléau. La Bretagne détient le triste record du taux de mortalité par suicide le plus élevé, suivie de la Normandie. Des régions agricoles par excellence, où l’identité paysanne se conjugue encore fortement avec le territoire avec des exploitations de petite taille ou de taille moyenne.

Un faible recours aux soins qui interpelle

La MSA a analysé le parcours de soins dans l’année précédant le décès par suicide des assurés du régime agricole. Les résultats sont édifiants : chez les 15-64 ans, 79 % des personnes décédées n’avaient eu aucun recours aux soins dans l’année précédant leur suicide.

Cette donnée révèle plusieurs réalités du monde agricole : Il y a d’abord l’isolement géographique qui complique l’accès aux soins. N’oublions pas aussi une « culture du silence » et de la résistance à tout prix profondément ancrée (« on ne se plaint pas, on fait face »), mais aussi probablement une méconnaissance des dispositifs d’aide existants. Chez les hommes de plus de 65 ans, le risque est cinq fois plus important que chez les femmes. Les maladies psychiatriques multiplient le risque par 6,7, et un antécédent de tentative le multiplie par 12. Quand

Des causes multiples d’un mal-être profond

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Auteur Pajtica sur Depositphotos

Le risque suicidaire est multifactoriel, nous rappelle la MSA. Il conjugue des facteurs socio-économiques (revenus précaires, emploi instable, isolement), démographiques (âge, statut marital), sanitaires (maladies chroniques, addictions) et géographiques (difficultés d’accès aux services publics, ruralité). Pour ma part, étant en centre Bretagne et ayant discuté avec des agriculteurs et des agricultrices, il me semble qu’il y a d’autres raisons. Ainsi, les exploitants sont sans cesse soumis à un « yoyo » émotionnel. Du jour au lendemain, les cours du prix du lait ou des bêtes changent, l’exploitation peut alors devenir déficitaire du jour au lendemain. Les vols d’animaux ou de tracteurs ne sont pas rares et cela peut ruiner des mois, voire des années de travail. Il y a aussi ces crédits qui étouffent littéralement ceux qui ont dû emprunter. Surtout si la production n’est pas à la hauteur des attentes des plans de financement.

Le député socialiste de Haute-Garonne Arnaud Simion, auteur d’une proposition de loi sur le sujet, le formule ainsi : « Évidemment, on connaît les causes du mal-être : la pression économique, le problème des revenus, de transmission, l’épuisement, les complexités administratives, les aléas climatiques et aussi une forme de stigmatisation de la société à l’égard de ceux qui nous nourrissent. » La stigmatisation me parait excessive, mais il faut dire que les actions violentes de certains sont mal comprises, même si l’État fait preuveà leur égard  d’une certaine mansuétude contrairement aux militants écologistes.

Le constat est d’autant plus préoccupant que les signalements de détresse auprès de la MSA ont augmenté de 31 % entre 2023 et 2025. Cela correspond à environ 450 signalements par mois en France. Voilà qui devrait nous alerter : la situation ne s’améliore pas, elle empire.

La proposition de loi d’Arnaud Simion : une réponse plutôt structurée

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Le député de Haute Garonne Arnaud Simion (compte Facebook) auteur de la proposition de loi

Face à ce drame qui ne dit pas son nom, le député a déposé une proposition de loi examinée le 3 décembre en commission des Affaires sociales. Elle vise à protéger la santé mentale des paysans. « Je ne pouvais pas ne pas prendre en compte les difficultés, la précarité, la misère des territoires ruraux et ces cris d’alerte », explique-t-il. « J’ai rencontré des familles avec des parcours particuliers, qui ont vécu des drames. » rapporte le journal l’Humanité. Pour le député, « le suicide d’un agriculteur, c’est plus qu’un acte individuel, c’est aussi un acte social ». Sa proposition repose sur trois piliers essentiels :

  1. La reconnaissance officielle des sentinelles agricoles : ces « sentinelles » existent déjà depuis quelques années. Ce sont des personnes bénévoles et volontaires (professionnels, élus, vétérinaires, comptables, assistantes sociales) qui vont à la rencontre des agriculteurs pour détecter les premiers signes de souffrance. Mais leur déploiement est très inégal sur le territoire : seulement 44 sentinelles en Haute-Garonne contre 580 en Dordogne et 192 dans les Pyrénées-Atlantiques. Arnaud Simion souhaite donner un fondement légal à ce dispositif, assurer la formation de ces sentinelles (actuellement à la charge de la MSA, avec un coût de 3.900 euros par personne) et les inclure dans un réseau structuré. « Les sentinelles ne remplacent personne, mais sont un lien et permettent de gagner des heures précieuses dans des situations où chaque heure compte », insiste le député.
  2. La création d’un guichet départemental unique. Le député a proposé la création de ce guichet qui devrait être piloté par l’État via les préfets. « Ce guichet départemental unique permettrait de rassembler, de centraliser l’ensemble des acteurs dans une structure visible de chacun. Pour l’instant, il y a beaucoup de dispositifs, que ce soit avec la MSA soit avec les chambres d’agriculture, mais cela peut représenter un maquis dans lequel la personne en difficulté peut se perdre », explique-t-il. Cette structure pourrait être mobile pour aller au contact direct des agriculteurs qui en auraient besoin. Une manière de contourner l’isolement géographique et de rapprocher l’aide de ceux qui en ont besoin, plutôt que d’attendre qu’ils franchissent – seuls – la porte d’une administration.
  3. Une mission nationale avec de vrais moyens : Le troisième volet du projet de loi concerne la gouvernance. Arnaud Simion constate « qu’il y a une fragilité institutionnelle, un manque d’évaluation et une lenteur dans le traitement institutionnel des risques. L’absence de stratégie nationale ne permet pas d’avoir une organisation territoriale adaptée. » Il souhaite donc la création d’une mission nationale sous la tutelle des ministères de l’Agriculture, mais aussi de la Santé et du Travail, qui se substituerait à la délégation interministérielle actuelle, jugée sous-dotée. « On ne pilote pas des politiques publiques si on n’a pas une mission nationale avec des moyens », martèle-t-il.

 

Les actions de la MSA : un engagement concret, mais qui n’endigue pas le phénomène

logo msaCertes, la Mutualité sociale agricole et son service social (dont on parle trop peu) ne reste pas les bras croisés. Elle a déployé plusieurs dispositifs qui méritent d’être salués :

  • Un numéro d’urgence Agri’écoute (09 69 39 29 19), accessible sept jours sur sept et 24 heures sur 24, offrant une écoute professionnelle aux agriculteurs en détresse
  • Le réseau de sentinelles bénévoles déjà abordé dans cet article.
  • Des aides au répit, notamment administratif, ainsi que des échéanciers de cotisations et des prises en charge financières (jusqu’à 3 800 €)
  • Et puis le traditionnel accompagnement de service social. Sans oublier les actions collectives qui sont une marque de fabrique du service.

Ces initiatives sont louables et nécessaires. Mais force est de constater qu’elles ne suffisent pas à endiguer le phénomène. C’est bien là tout l’enjeu de la proposition de loi d’Arnaud Simion : passer d’initiatives dispersées à une véritable politique publique structurée, avec un cadre légal, des moyens humains et financiers à la hauteur de l’enjeu.

Un enjeu de santé publique qui nous concerne tous

Ce qui frappe dans ce dossier, c’est l’absence de données récentes. Les dernières statistiques partielles remontent à 2022. Et encore elles sont parcellaires. Depuis, plus rien. Comment construire une politique publique efficace sans suivi régulier du phénomène ? Cette lacune statistique pose question. Elle  est en soi révélatrice d’un manque de considération pour la santé mentale au sein du monde agricole.

Le mal-être paysan est un véritable enjeu de santé publique. Il interroge notre modèle agricole, nos modes de consommation, notre rapport à ceux qui nous nourrissent. Quand un agriculteur se suicide, c’est toute une communauté qui est touchée, toute une famille qui se brise, et c’est aussi un peu de notre lien à la terre qui se rompt.

Il est grand temps que cette question sorte de l’ombre. Il est grand temps que nous donnions aux agriculteurs les moyens de cultiver non seulement leurs terres, mais aussi leur santé physique et mentale. La proposition de loi d’Arnaud Simion, qui sera examinée le 11 décembre prochain à l’Assemblée nationale, représente une opportunité de faire enfin de la prévention du suicide agricole une priorité nationale.

Car oui, comme le rappelle le député avec justesse, il faut « une réponse concrète, humaine et cohérente ». L’espoir, c’est que cette fois-ci, les mots se transforment en actes. Pour que demain, ces 300 vies perdues chaque année ne soient plus une fatalité acceptée, mais un scandale combattu.

Pour aller plus loin :

 


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