Sexisme, violences et masculinisme : pourquoi le rapport du HCE concerne directement les travailleurs sociaux

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Couv rapport HCELe Haut Conseil à l’égalité (HCE) vient de publier son rapport annuel 2026 sur l’état du sexisme en France, sous-titré « La menace masculiniste ». Il s’appuie sur un baromètre national réalisé en novembre 2025 auprès de  3061 personnes de 15 ans et plus, construit avec l’« Inventaire de sexisme ambivalent » et analysé par le Laboratoire de Psychologie Sociale et Cognitive de l’université Clermont Auvergne et du CNRS.

Ce rapport nous montre que le sexisme français se structure autour de deux dimensions – hostile et paternaliste – présentes dans tous les milieux sociaux et à tous les âges. Il documente la persistance d’un continuum de violences sexistes et sexuelles, la profondeur d’une vision patriarcale de la famille et des institutions, et l’essor de réseaux masculinistes que le HCE qualifie d’idéologie organisée. En effet, elle est dotée de relais politiques, économiques et culturels. Ce qui est bien plus grave qu’on ne peut le penser.

Pour la première fois, une institution publique intègre un focus approfondi sur ces mouvements masculinistes. Ils sont  qualifiés comme une menace pour l’égalité, la démocratie et, au-delà, la sécurité nationale. Le rapport se veut à la fois outil d’objectivation statistique, base scientifique pour l’action publique et alerte politique sur la nécessité de réguler les plateformes numériques et de renforcer les politiques éducatives et préventives en matière d’égalité entre les femmes et les hommes.

En effet une nouvelle fois cette idéologie se développe dans les réseaux sociaux. Elle touche des milliers d’enfants et d’adolescents. Il faut vraiment prendre en compte ce phénomène.

Hostile ou paternaliste : deux faces d’un même pouvoir

Le HCE rappelle que le sexisme prend au moins deux formes clairement identifiables. Le sexisme hostile correspond à des attitudes explicites de rejet, de mépris ou d’agressivité envers les femmes. Cela va jusqu’à justifier des discriminations ou des violences. En France, 17% des personnes de 15 ans et plus adhèrent à ce registre, soit près de 10 millions de personnes, ce qui représente environ six millions d’hommes et trois millions et demi de femmes favorables à des idées sexistes hostiles.

affichette sexismeMais il y a aussi le sexisme paternaliste qui lui, se drape dans la bienveillance. Il valorise des rôles féminins de douceur, de dévouement et de fragilité, et présente la protection masculine comme naturelle. Environ 23% de la population y adhère, soit quelque 7,5 millions d’hommes et 5 millions de femmes. Les trois quarts des personnes interrogées considèrent par exemple que les femmes doivent être protégées et aimées par les hommes, et 62% estiment qu’elles seraient « naturellement plus douces ».

Pour les professionnels du social, cette distinction n’est pas théorique. Le sexisme hostile, ce sont  les insultes, les humiliations, les coups, les agressions sexuelles, mais aussi les discours qui relativisent la gravité des violences ou renvoient la responsabilité sur les victimes. De multiples violences conjugales sont soutenues par des discours sexistes.

Quant au sexisme paternaliste, c’est la mère qui « reste un peu plus à la maison » parce que « c’est mieux pour les enfants ». C’est le discours sur la femme qui interrompt sa carrière « naturellement », ou la jeune personne accompagnée à qui l’on demande d’abord d’être « prudente » plutôt que de questionner les comportements masculins. (quoique l’un n’empèche pas l’autre)

Ce que vivent les femmes : une expérience massive du sexisme

Les chiffres avancés par le baromètre Toluna–Harris pour le HCE sont sans ambigüité. Plus de 6 femmes sur 10 déclarent avoir déjà été moins bien traitées en raison de leur sexe dans la rue ou les transports. La moitié évoque des discriminations dans la vie familiale, et 49% dans le monde du travail.

Lorsqu’on entre dans le détail des situations, 84% des femmes indiquent avoir déjà vécu au moins une situation à caractère sexiste au cours de leur vie. 54% ont subi des blagues ou remarques sexistes, 45% des sifflements ou gestes déplacés, 36% des contacts physiques non consentis, 32% des remarques sur leur tenue ou leur physique. Plus grave encore, 21% déclarent avoir subi un acte sexuel imposé, et 20% une insistance d’un proche ou d’un ami pour obtenir un rapport sexuel.

Face à ces risques, les femmes développent des stratégies massives d’évitement. 36% disent avoir déjà eu peur de rentrer seules le soir, plus de la moitié ont renoncé à sortir seules ou à s’habiller comme elles le souhaitaient par crainte de regards ou d’agressions. Pour les travailleurs sociaux, ces renoncements se traduisent aussi en isolement, en accès plus difficile à l’emploi, à la formation, à la participation citoyenne.

Une fracture de perception entre femmes et hommes

Le HCE souligne que le sexisme est perçu comme un désavantage massif par les femmes, et davantage encore par les plus jeunes. 54% des femmes estiment qu’il est désavantageux d’être une femme dans la société actuelle, contre 42% des hommes. Chez les 15–24 ans, 75% des jeunes femmes partagent ce constat, contre 42% des jeunes hommes, soit un écart de 33 points.

En miroir, 16% de la population considère qu’il est désavantageux d’être un homme, avec un lien direct entre cette perception et l’adhésion au sexisme hostile. Plus les personnes adhèrent à ce registre, moins elles voient de désavantage à être une femme, et plus elles se perçoivent, en tant qu’hommes, comme victimes d’un système qui les déclasserait.

Ce glissement vers un récit de concurrence entre les sexes nourrit une polarisation idéologique du débat public. Il fait écho aux discours masculinistes qui prétendent que les hommes seraient désormais les principaux perdants d’une égalité « déjà atteinte », et qui transforment toute avancée des droits des femmes en menace pour les hommes. Cette fracture de perception, les professionnels du social peuvent la rencontrer avec des adolescents ou de jeunes adultes, où se mêlent parfois banalisation des violences, sentiment de « trop plein » de droits des femmes et méfiance envers les institutions.

Le masculinisme : d’un discours de victimisation à une menace collective

Le rapport 2026 du HCE consacre un long développement aux mouvements masculinistes, qu’il décrit comme une idéologie structurée, dotée de relais politiques, économiques, financiers et culturels, et non comme un simple courant d’opinion. Ces réseaux se construisent sur un discours de victimisation des hommes, sur la dénonciation d’une « crise de la masculinité » et sur la mise en cause directe des droits acquis par les femmes.

Historiquement, le masculinisme émerge dans le sillage des luttes féministes, en se présentant comme une réponse symétrique aux revendications des femmes. En pratique, il défend une vision hiérarchisée des rapports de genre, reconfigure les discriminations en inversant les rôles (les hommes seraient désormais les dominés), et s’appuie sur des arguments pseudo-scientifiques ou sur une lecture biaisée de données sociales. Cette inversion des rôles et cette victimisation des hommes est assez incroyable. Mais on retrouve ce type d’inversion dans de nombreuses autres situations.

Enfin, le HCE insiste sur la porosité entre sexisme hostile et radicalisation masculiniste. Plus l’adhésion au sexisme hostile est forte, plus les personnes adoptent des positions proches des narratifs masculinistes : perception d’un désavantage masculin, remise en cause du féminisme, tolérance accrue aux pratiques sexistes pouvant aller jusqu’à une légitimation de la violence.

Ces courants ne restent pas confinés aux marges : ils s’insèrent dans un mouvement réactionnaire international et sont identifiés par le HCE comme un enjeu de sécurité nationale, en raison de leur lien avec des violences fondées sur le genre pouvant conduire à des attentats et à des formes d’extrémisme.

L’effet des réseaux sociaux et la culture du viol

Les plateformes numériques jouent un rôle central dans la diffusion des discours sexistes et masculinistes. Les données du baromètre montrent que les utilisateurs de réseaux sociaux présentent, en moyenne, des niveaux de sexisme plus élevés, en particulier sur TikTok, X (Twitter), Snapchat et YouTube pour ce qui concerne le sexisme hostile.

Le cybersexisme est aujourd’hui devenu la première forme de discours de haine en ligne. Sans surprise nous voyons que 84% des victimes sont des femmes. La perception de ce phénomène progresse, avec 64% des femmes et 56% des hommes qui considèrent que les femmes subissent plus de violence sur les réseaux sociaux, mais cela n’empêche pas la circulation massive de contenus sexistes « décomplexés ».

Les analyses du HCE montrent une corrélation nette entre adhésion au sexisme hostile, consommation de pornographie (gratuite ou payante) et recours à des rapports sexuels tarifés. Là encore, on voit comment une idéologie se traduit en comportements concrets qui mettent à mal la notion de consentement libre et éclairé.

Un patriarcat toujours à l’œuvre dans la famille et les institutions

Loin d’être circonscrit à la rue ou aux transports, le sexisme imprègne fortement la sphère familiale. La moitié des femmes déclarent avoir déjà été moins bien traitées dans leur vie de famille, contre 22% des hommes. 40% des femmes évoquent un déséquilibre dans la répartition des tâches ménagères. 78% des répondants estiment que les hommes doivent assumer la responsabilité financière de la famille, tandis que les femmes restent majoritairement associées aux tâches domestiques et parentales.

Les violences intrafamiliales confirment la profondeur de cette asymétrie. En 2024, 272000 personnes ont été enregistrées comme victimes de violences commises par un conjoint ou ex-conjoint, dont 84% de femmes.  153.000 personnes ont été reconnues comme victimes de viols, 93% étant des femmes. le viol conjugal étant la forme la plus fréquente. Pour le travail social, ces chiffres ne sont pas une abstraction : ils sont au cœur des missions de protection de l’enfance, d’accompagnement des femmes victimes, d’interventions auprès des auteurs, et interrogent directement les pratiques d’évaluation du danger, de signalement et de coordination interinstitutionnelle.

Il ne faut pas non plus oublier ce qui se passe dans certaines institutions et entreprises où les inégalités persistent. 72% de la population considèrent que les femmes sont moins bien traitées au travail, avec des écarts de rémunération de 22% en moyenne dans le secteur privé, et 4% à poste et temps de travail équivalents. En politique, la part de femmes députées a reculé en 2024, et les débats sur la parité dans les communes montrent la persistance de résistances.

Ce que demandent les citoyens… et ce que voient les professionnels

Il serait tentant de penser que nous vivons dans une société massivement sexiste et indifférente. Ce n’est pas du tout le cas. Le tableau est plus complexe. D’un côté, le HCE montre que 83% des personnes interrogées rejettent le sexisme hostile et 77% le sexisme paternaliste, au moins dans leurs déclarations de principe. 81% estiment que la prévention et la lutte contre le sexisme doivent être des sujets prioritaires pour les pouvoirs publics, même si l’intensité de cette exigence diminue légèrement depuis 2022. La quasi-totalité de la population juge que les hommes ont un rôle à jouer dans la lutte contre le sexisme.

Les mesures proposées recueillent un soutien très large. Entre 78% et 89% des personnes se déclarent favorables à un contrôle plus systématique des propos sexistes en ligne et dans les médias. Une majorité soutient le principe d’obligations de formation contre les violences sexistes et sexuelles au travail, à des programmes d’éducation à la vie affective et sexuelle de l’école au baccalauréat.

Dans le même temps, une majorité de personnes considèrent que les lois et sanctions existantes sont soit insuffisantes, soit mal appliquées. et seules 25% des femmes disent se sentir réellement protégées par ces dispositifs. Les institutions bénéficient d’une confiance différenciée : les associations spécialisées et les médecins sont davantage investis de légitimité que la police, la justice, l’école ou le gouvernement. Pour les travailleurs sociaux, cela signifie que leurs partenaires les plus crédibles aux yeux des victimes ne sont pas toujours ceux qui détiennent le pouvoir de contrainte ou de sanction.

Le rôle des travailleurs sociaux face à la montée masculiniste

Dans ce contexte, la place des travailleurs sociaux et des professionnels du soin et de l’accompagnement est décisive. Les données du HCE montrent que la lutte contre le sexisme ne peut pas se limiter à la répression des faits les plus graves. Il doit s’attaquer aux représentations, aux normes et aux discours qui les rendent possibles. L’école est appelée à renforcer son rôle de vecteur d’une culture de l’égalité, et la formation des adultes à se poursuivre tout au long de la vie.

Les professionnels du social se situent précisément à ce croisement. Dans les services de protection de l’enfance, ils constatent les effets des violences conjugales sur les enfants, la reproduction des rôles genrés dans les familles. Ils sont aussi témoins des injonctions contradictoires adressées aux mères (être à la fois disponibles, irréprochables et autonomes). Dans l’insertion sociale et professionnelle, ils accompagnent des femmes qui cumulent discriminations de genre, précarité économique, exposition aux violences. Ils accompagnent aussi des hommes déstabilisés par la remise en cause de privilèges qu’ils percevaient comme allant de soi.

Face aux discours masculinistes, leur expertise est double. D’une part, ils peuvent repérer les signes de radicalisation autour de la « crise de la masculinité », cette façon de transformer une souffrance réelle (isolement, difficultés économiques, mal-être) en ressentiment dirigé contre les femmes et les féministes. D’autre part, ils peuvent travailler à ouvrir d’autres voies : proposer des modèles de masculinité non violents, accompagner les hommes dans la prise en compte de leurs émotions, rappeler que l’égalité ne signifie pas l’effacement des hommes, mais la remise en question de rapports de domination qui les enferment eux aussi dans des stéréotypes dont il est important qu’ils puissent se détacher.

Le HCE insiste sur la nécessité d’inscrire la lutte contre le masculinisme dans les politiques de prévention de la radicalisation et de l’extrémisme. Il invite les pouvoirs publics à considérer que les violences fondées sur le genre sont une menace pour la démocratie et la sécurité nationale. Les travailleurs sociaux, habitués à travailler dans la durée, en proximité avec des publics fragilisés, sont bien placés pour porter une culture de l’égalité et déconstruire les stéréotypes.

Il leur faut pouvoir continuer de soutenir les victimes en sécurité ce qui n’est pas toujours acquis. Il leur faut aussi pouvoir alerter lorsque des discours de haine se structurent dans des groupes de jeunes, dans des familles ou dans certaines communautés en ligne.

Pour une culture partagée de l’égalité

Le rapport du HCE le montre clairement : le sexisme n’est pas une anomalie individuelle mais une matrice sociale qui structure encore largement la population française. Les mouvements masculinistes, en s’appuyant sur le sexisme hostile, sur la désinformation et sur la puissance des plateformes numériques, amplifient les tensions et fragilisent les acquis de plusieurs décennies de luttes pour les droits des femmes.

Dans ce contexte, les travailleurs sociaux, les équipes médico-sociales, les éducateurs et toutes celles et ceux qui exercent des métiers de la relation d’aide peuvent avoir un rôle déterminant. Leur capacité à nommer les violences, à croire la parole des victimes et  à proposer des espaces de réflexion peuvent directement contribuer à construire et développer  cette « culture de l’égalité » que le HCE identifie comme une réponse centrale face à ces violences spécifiques.

Les chiffres donnent l’ampleur du problème, mais ils disent aussi autre chose : La société reste largement opposée au sexisme dans ses principes. Elle est consciente de l’ampleur des violences. Elle est en demande de politiques publiques plus fortes tout en reconnaissant que les hommes ont, eux aussi, un rôle à jouer.

C’est précisément dans cet écart entre les principes et les pratiques que se situe aujourd’hui le cœur du travail social : tenir ensemble l’écoute des vulnérabilités individuelles et la lucidité sur les rapports de pouvoir, pour que l’égalité cesse d’être une promesse abstraite et devienne une expérience vécue, jour après jour, dans la rue, au travail, dans les familles et….  sur les écrans des réseaux sociaux.

Source :

 


Photo SergeyNivens Auteur : SergeyNivens

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4 réponses

  1. L’approche de cet article est très intéressant. Néanmoins, il me semble important d’ajouter la dimension de formation des travailleurs sociaux aux inégalités de genre, et notamment au sexisme paternaliste. En effet, les travailleurs sociaux ont un rôle majeur à jouer dans ce combat mais la majorité des gens, y compris chez les travailleurs sociaux, ne savent/peuvent pas reconnaître ces dérives : tout le monde grandit et évolue dans cette société sexiste, nous avons donc tous des biais. A mon sens, un travail de déconstruction et de réflexion profonde sur son propre fonctionnement est nécessaire pour pouvoir véhiculer de manière plus efficiente cette culture de l’égalité.

    1. Bonjour,
      Il me semble que nous avons déjà une connaissance et une vraie compréhension de ce phénomène, il n’y a qu’à voir tout le travail des associations spécialisées dans ce domaines qui alertent depuis longtemps sur le sexisme. Dans une dizaine d’année, ce phénomène aura encore évolué, et notre lecture aussi. Cependant, cela ne justifie pas d’attendre d’avoir une meilleur compréhension pour agir. Le sexisme est partout et depuis fort longtemps, et chacun en est victime à différent degré. L’important était pour moi de se questionner et de réfléchir sur sa propre perception du sexisme, pour pouvoir déconstruire nos façons de penser.
      Bonne journée.

      1. mea culpa , j’ai oublié de mettre le sujet : Je faisait référence sur toute la partie masculinisme.
        J’ai regarder le rapport, et au vu de comment s’est définit et décrit, il y a encore du chemin a faire avant qu’il soit compris et pas juste fustiger.

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