Les tensions et principes éthiques vécus par les travailleurs sociaux pendant la crise du COVID-19

La commission éthique et déontologie du Haut Conseil du Travail Social (CEDTS) a publié il y a quelques semaines un avis intitulé « Les effets de la crise Covid-19 sur les pratiques des travailleurs sociaux : Aspects éthiques et déontologiques » Ce document s’adresse en priorité aux travailleurs sociaux, à leurs encadrements et à leurs directions. Il vise à rappeler l’existence de conflits de valeurs qui ont soulevé des questionnements éthiques à l’occasion de la crise en cours (notamment pendant la période du premier confinement).

La première tension qu’a révélé cette crise est liée à une crainte légitime : la peur soit d’être contaminé, soit de contaminer ses proches et les personnes accompagnées. Les professionnels de l’action sociale et éducative, comme la plupart des intervenants sociaux, ont été tiraillés entre le devoir de continuer à intervenir et la nécessité de se protéger (soi et sa famille), ou encore la crainte d’être eux-mêmes vecteurs de la maladie. Cette tension demeure actuellement.

Des question ont vu le jour au fil des échanges et des décisions prises. La CEDTS en a recensé quelques-unes à travers des questions posées :

  • Doit-on aller sur le champ de l’aide humanitaire et ne répondre qu’aux besoins vitaux de la population ? Si oui, comment le faire ?
  • Quelle coordination nouvelle y a-t-il à engager avec les associations caritatives, avec les administrations ?
  • Comment accompagner quand le cœur de métier suppose une proximité physique ? Par exemple dans les services d’accompagnement et d’aide à domicile, comment une auxiliaire de vie sociale ou plus largement un aidant à domicile peut assister la personne pour sa toilette ou pour s’habiller ?
  • Comment garder une relation de soutien avec les personnes sans présence physique ?
  • Comment évaluer le besoin impérieux d’une rencontre ? Quelle est la nature possible des entretiens par téléphone ? Quels enseignements en tirer ? Quel rapport nouveau au numérique ?
  • Comment accompagner les personnes en détresse ? La pratique du soutien psychosocial est-elle toujours d’actualité ?
  • Que signifie « Aller vers » dans ce contexte ? Qu’a-t-on appris ?
  • À l’occasion de leurs contacts, les travailleurs sociaux sont témoins de difficultés administratives : quelle légitimité leur accorde-t-on pour agir ? Doit-on agir à la place des personnes sur leurs dossiers
  • Travail social et télétravail ? Quelles en sont les limites ? Dans quelles conditions ?
  • Comment l’encadrement peut être à la fois protecteur, soutenant, mais aussi lucide pour accompagner, en période de crise, les équipes dans une posture professionnelle adaptée à la situation et répondant aux besoins des personnes ?
  • etc.

La question éthique, notamment sur le comment « donner sens » aux décisions prises et aux actes professionnels posés est en permanence sous-jacente dans ces quelques exemples qui sont donnés. Mais quels sont les principes éthiques en question dans la gestion de cette crise ?

Le principe de finalité

Ce principe rappelle ce qu’est le cœur de métier du travailleur social : en effet la finalité du travail social est l’aide, le soutien, l’accompagnement à la citoyenneté des personnes, en co-participation et en co-action avec elles. Aussi, à la différence des pratiques usuelles, durant cette période, la nécessité de « prendre soin » de la personne a été l’un des déterminants majeurs des prises de décision. Le travailleur social s’est autant substitué aux personnes qu’il accompagnait (pour remplir leurs dossiers notamment), qu’il a soutenu à distance les prises d’initiative des personnes démontrant leur capacité à agir.

Le principe de précaution

Il a aussi été un enjeu fort lors des prises de décision. Notamment lorsque les Directions de certains services ont fait le choix de demander à leurs salariés d’exercer leurs missions en télétravail. Bien sûr cela n’est pas possible pour tous les métiers, mais quand cela est possible cette « mise à distance » a été instaurée. Certains travailleurs sociaux ont été « déstabilisés » dès lors qu’il leur a été demandé de travailler à partir de leur domicile en leur interdisant de revenir sur leur lieu de travail. Disposer d’un simple téléphone ou d’une connexion Internet n’a pas toujours suffi. Ainsi, des assistantes de service social ont exprimé leur désarroi en entendant les demandes des personnes avec qui elles étaient en lien sachant qu’elles ne disposaient pas des moyens permettant d’y répondre. Il leur a fallu alors « bricoler »,
tenter de trouver des réponses hors schéma institutionnel.

Le principe de réalité

Y faire appel consiste à considérer les faits tels qu’ils sont et non tels que l’on voudrait qu’ils soient. Ce principe a permis à des professionnels d’intervenir pour les personnes dans l’urgence alimentaire. Même si cela ne relevait pas initialement de leur mission, la réalité leur a imposé d’agir dans cette direction. « Réagir différemment et rapidement » a été  autant compliqué qu’indispensable. L’injonction est forte et génère en soi des tensions. Le changement ne se décrète pas, même s’il peut se préparer. Face à l’inattendu, certains ont été désemparés, tandis que d’autres se sont saisis des nouvelles possibilités d’intervention. La réalité nous a mis à l’épreuve

Le principe de la responsabilité.

La responsabilité est l’obligation qu’a le professionnel de répondre de ses actes, de les assumer, d’en supporter les conséquences du fait de sa mission, de sa position. Il assume dans un même temps la mission conférée par l’employeur devant lequel il doit là aussi répondre de ses actes.  Force est de constater un élément essentiel : la COVID-19 accentue la responsabilité professionnelle et impose notamment l’information, la prévention, la mise en place d’une réorganisation du travail. Or, elle ne s’est pas appliquée facilement.

Le principe de conviction.

Nous avons tous des convictions qui parfois nous opposent ou nous conduit à s’engager dans telle ou telle direction. Comme expliqué précédemment, au nom du principe de précaution, certaines institutions sociales ont priorisé la protection de leurs personnels. D’autres, au nom du principe de réalité et de conviction, ont estimé qu’il n’était pas possible de cesser leurs activités en présentiel. Mais il faut savoir aussi que certains travailleurs sociaux n’ont pas tous respecté les consignes : certains ont continué à rencontrer en présentiel des personnes sans le dire alors qu’il leur était demandé de télétravailler. Mais ils ne l’ont fait  parce que leur conviction profonde leur a commandé de continuer à intervenir en présentiel  dans certains cas auprès de ceux qui n’ont pas de téléphone ou d’ordinateur. Ou encore parce que ce qu’il y avait à dire nécessitait d’être là dans la proximité physique.

Le principe de discussion.

Outil d’une prise de décision, mais aussi d’échanges liés au « travailler ensemble », ce principe n’est pas toujours mis en œuvre dans les services sociaux. Il leur est parfois refusé la discussion et leur est demandé d’agir sans discuter face à une décision imposée par une direction. C’est souvent fort dommageable. En effet, la discussion permet de s’accorder, de se comprendre et d’entendre les arguments différents des siens. Pour autant certains préfèrent ne pas avoir à choisir et il est plus simple souvent « d’obéir » à une directive plutôt que de porter la charge de la discussion et la confrontation des arguments. En tout cas le manque de dialogue créé toujours de la frustration et génère des tensions qui pourront réapparaitre bien plus tard sous d’autres formes…

Rien n’est simple bien évidemment

Mais cela ne veut pas dire pour autant que nous sommes « paralysés » loin de là. Il nous faut toutefois reconnaitre que la tension entre « ce que je peux faire » et « ce que je devrais faire » a été prégnante et en a parfois conduit certains à agir au nom de leur éthique en dehors des cadres fixés par leur institution. Cela ne devrait pas leur être reproché. Il ont tenté d’agir au mieux dans l’intérêt des personnes qu’ils accompagnent tout simplement.

Dans un prochain article, nous verrons  quelles sont les 9 recommandations que la Commission éthique et déontologie a émis en direction des travailleurs sociaux, mais aussi à l’attention de leurs directions de service et des pouvoirs publics.

 

Note : cet article reprend de larges extraits de l’avis intitulé « Les effets de la crise Covid-19 sur les pratiques des travailleurs sociaux : Aspects éthiques et déontologiques ». Groupe de travail que j’ai copiloté et animé avec Françoise Delpech

 

crédit photo : default 01 8photo  freepik.com

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