Un communiqué de presse publié le 26 janvier dernier par le Gouvernement devrait retenir toute notre attention. Pour la première fois depuis longtemps, il est possible de percevoir une volonté réelle de comprendre en profondeur ce qui se passe dans les métiers du social. La Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees), l’Institut national du travail social (INTS) et la Caisse nationale des allocations familiales (CNAF) avaient lancé en février 2025 un appel à projets de recherche scientifique.
Soixante-deux équipes ont candidaté – un résultat remarquable – dix projets ont été retenus. Cela me parait être un tournant. En tout cas, voilà qui mérite qu’on s’y arrête.
Pourquoi cette initiative revêt-elle une importance particulière ? Parce qu’elle reconnaît enfin quelque chose qu’on oublie trop souvent : le travail social n’est pas une question technique à régler, mais un champ de pratiques complexes qui mérite d’être enquêté de façon scientifique, pluridisciplinaire et incarnée. Le ministère en charge des solidarités et ces institutions d’expertise ne font pas appel à des consultants pour imposer des solutions venues d’ailleurs. Ils ouvrent l’espace à la recherche collaborative, celle qui réunit chercheurs académiques et professionnels du terrain, ce qui change tout.
Une reconnaissance implicite de l’urgence
La crise d’attractivité des métiers concerne 1,3 million de professionnels du social. Ce chiffre circule depuis longtemps dans les rapports officiels, mais le fait qu’il apparaisse dans le communiqué du de résume l’état des lieux : nous ne parlons pas de malaise conjoncturel, mais d’un mal systémique touchant un secteur entier. Les mutations évoquées—numérique, écologie, vieillissement démographique, nouvelles formes de pauvreté—ne sont pas des abstractions. Ce sont les contours d’une société en transformation accélérée face à laquelle le travail social doit réinventer ses modes d’intervention.
Le gouvernement reconnaît implicitement qu’on ne peut pas simplement rédiger des circulaires pour relancer l’attractivité des métiers. Il faut produire du savoir. Comprendre ce qui se joue vraiment dans les structures, auprès des publics, chez les professionnels eux-mêmes. C’est une forme de sagesse politique, somme toute. Elle contraste avec l’approche habituelle qui tend à traiter le travail social comme un problème de management ou de simple gestion de l’offre et de la demande. Ici, c’est différent : il est admis qu’il faut enquêter rigoureusement.
Des projets qui parlent vrai des tensions actuelles
En examinant les dix projets retenus, on peut constater qu’ils se concentrent sur les vrais enjeux. Parmi les dix projets retenus, celui de Simon Cottin-Marx sur les « mastodontes associatifs » retiendra particulièrement l’attention des praticiens. Depuis une décennie, le paysage associatif se concentre : de grandes structures nationales absorbent les petites associations de terrain, créant des géants gestionnaires parfois éloignés des réalités locales. Ce phénomène n’est ni intrinsèquement bon ni mauvais – mais il transforme profondément les conditions d’exercice. Quand un éducateur spécialisé dépend hiérarchiquement d’un siège parisien plutôt que d’un directeur de structure locale connaissant son territoire, sa marge de manœuvre professionnelle s’en trouve modifiée. Son sentiment d’efficacité aussi. Cette recherche arrive à point nommé : les syndicats dénoncent depuis des années la financiarisation du secteur, mais sans données robustes pour étayer leurs critiques. Voilà qui pourrait changer la donne..
Ou encore le projet intitulé « Le travail de la contrepartie ». Il vise à enquêter sur les 15 heures d’activités obligatoires pour les allocataires du RSA dans trois départements. Ici, la recherche vise à documenter comment s’effectue réellement sur le terrain cette modalité de conditionnalité sociale. Que vivent les travailleurs sociaux qui doivent mettre en œuvre cette contrepartie ? Quels en sont les effets réels auprès des personnes accompagnées ? Trop souvent, ces dispositifs se déploient sans vraie évaluation de ce qu’ils produisent concrètement. La recherche peut éclairer ces zones grises. Et bien évidemment cela nous interesse au plus haut point.
Le projet sur la digitalisation et la transformation du droit de l’aide sociale (Digitas) soulève également des questions sérieuses. Comment les outils numériques modifient-ils l’accès aux droits ? Est-ce qu’on facilite vraiment les démarches ou est-ce qu’on crée de nouvelles formes d’exclusion ? Les travailleurs sociaux nous le disent au quotidien : certaines personnes, les plus vulnérables, peinent davantage à accéder aux droits à cause de ces numériques imposés sans concertation véritable. Une analyse juridique et sociologique rigoureuse sur cette question a le potentiel de peser dans les choix politiques futurs.
L’approche intégrant chercheurs et professionnels : un pari engagé
Ce qui distingue vraiment ce programme d’appels à projets classiques, c’est la logique de collaboration entre champ académique et secteur social. Plusieurs projets adoptent explicitement une démarche de recherche-action. Cela signifie que les travailleuses sociales, les membres d’associations, les usagers eux-mêmes sont impliqués dans le processus de recherche. Ce n’est pas un détail.
Trop souvent, la recherche observe le travail social de l’extérieur, comme un anthropologue étudierait une tribu lointaine. Il en résulte souvent une connaissance partielle, distante de la réalité vécue. La recherche-action change cette logique : elle reconnaît que les professionnels possèdent une expertise irremplaçable sur leurs pratiques, leurs défis, leurs innovations. Elle reconnaît que les personnes qu’on accompagne ne sont pas des objets d’étude, mais des producteurs de savoirs sur leurs propres situations.
Prenez le projet intitulé « [IM]PUISSANCES : agir en interdépendances », qui propose des ethnographies coopératives dans la métropole lyonnaise autour de nouveaux modes d’accompagnement d’enfants, d’adolescents et de jeunes adultes en difficultés. L’approche ethnographique coopérative signifie que chercheurs et terrain travaillent ensemble pour documenter et interpréter les réalités. C’est ambitieux. Cela demande du temps, de la confiance mutuelle, une réelle volonté de renoncer aux hiérarchies classiques entre sachants et praticiens.
Ce que cette recherche dit de la reconnaissance due aux professionnels
En filigrane de ce programme de recherche, il y a un message implicite adressé aux travailleurs sociaux. Le gouvernement, par l’intermédiaire de la Drees, l’INTS et la CNAF, reconnaît que nos métiers ne sont pas de simples savoir-faire qu’on peut codifier dans des manuels ou optimiser par des réformes de formation. Nos métiers sont des objets de recherche qui méritent l’attention de sociologues, d’économistes, de juristes, de chercheurs en sciences de l’éducation.
Ce signal s’inscrit dans un contexte où les travailleurs sociaux vivent depuis des années une perte de reconnaissance institutionnelle. Les réformes successives des diplômes, les réductions de postes, la charge administrative croissante—autant de signaux qui disent : votre métier est instrumentalisable, rationalisable, réductible à des procédures. Ici, c’est le contraire qui est affirmé. C’est : votre pratique soulève des questions que seule la recherche rigoureuse peut éclairer.
Des questions ouvertes, pas des réponses préfabriquées
Ce qui est remarquable aussi, c’est que ce programme de recherche ne cherche pas à valider une orientation politique prédéfinie. Les thématiques couvertes—conditions de travail, mutations écologiques et numériques, accompagnement des publics—constituent un véritable portefeuille de questionnements. Certains de ces travaux risquent de produire des conclusions inconfortables pour les politiques en place. Si la recherche sur le travail de la contrepartie (RSA) montre que ce dispositif produit surtout de l’humiliation sociale sans amélioration durable de l’insertion, que faire de cette connaissance ? Elle sera produite publiquement. Elle circulera auprès des professionnels, des chercheurs, des décideurs.
C’est cela qui fait la différence entre une commande politique et une véritable initiative de recherche. On reconnaît que la vérité scientifique, même inconfortable, vaut mieux que le confort du statu quo. C’est plutôt réconfortant quand on voit aujourd’hui combien le savoir est remis en question.
Le défi de la traduction en action publique
Reste une question majeure : comment cette recherche sera-t-elle réellement prise en compte dans la fabrique des politiques publiques ? La Drees, l’INTS et la CNAF prévoient deux ans d’accompagnement, puis « la valorisation des résultats auprès des professionnels, la diffusion des connaissances auprès du grand public, etc. » Mais entre la production d’un savoir scientifique rigoureux et sa traduction en changement institutionnel réel, le chemin peut être long.
Les travailleurs sociaux ont appris à se méfier des rapports qui restent dans les cartons. Combien de « Livres blancs » ont abouti à des initiatives timides et fragmentaires ? C’est pourquoi il sera essentiel que l’INTS, vraiment fondé pour fonctionner comme institution porteuse de ce savoir, devienne un acteur à la fois académique et politique. Il ne suffit pas de produire de la connaissance. Il faut la présenter de manière à la rendre décisionnelle.
Une lueur d’espoir, mais pas une solution magique
À l’heure où le secteur du travail social va mal, ce programme de recherche revêt une importance symbolique et substantielle. Il affirme que le travail social n’est pas moribond, qu’il mérite l’investissement intellectuel et institutionnel de chercheurs sérieux issus d’universités reconnues.
Cependant, il faut être lucide. La recherche n’est pas une panacée. Elle ne résoudra pas à elle seule la question de l’attractivité des métiers. Tant qu’on n’aura pas sérieusement abordé la question de la rémunération, des conditions de travail matérielles, de la charge administrative paralysante, aucune recherche brillante ne ramènera les travailleurs sociaux qui ont choisi de partir.
Mais ce programme peut contribuer à quelque chose d’essentiel : redonner une dignité intellectuelle au travail social. Il peut produire des arguments solides pour convaincre les décideurs que c’est un secteur digne d’investissement, qu’il faut moderniser et valoriser, pas par le marketing ou la communication, mais par une véritable reconnaissance de sa complexité, de son enjeu social et de son impact.
Les dix projets de recherche retenus vont mobiliser chercheurs et professionnels pendant deux ans. Deux ans aujourd’hui c’est long face aux incertitudes politiques. Les résultats circuleront. Peut-être que parmi ces résultats, on trouvera des pistes inattendues pour revitaliser l’attractivité des métiers, pour adapter l’intervention sociale aux mutations de notre époque. C’est un pari. C’est aussi une marque de respect envers celles et ceux qui font tenir la cohésion sociale à bout de bras.
Source : Communiqué de presse du Gouvernement
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