Il est de ces mots-valises tellement galvaudés que chacun y met ce qu’il veut bien y mettre. Dans leur collection « Le mot est faible », les éditions Anamosa se centrent sur l’explicitation de 32 d’entre eux. Aujourd’hui, explorons la notion de « Progrès ».
On parle des progrès d’une maladie (pour évoquer sa propagation) ou de progrès d’une armée sur le terrain (ravageant tout sur son passage). Tout autant que des progrès sociaux ou des progrès de la liberté dans le monde. L’utilisation sémantique de cette notion nécessite une analyse fine et détaillée, afin d’éviter toute confusion et amalgame.
Ses premiers usages remontent au 18ᵉ siècle. Ils s’appliquent au domaine des sciences et des arts. Ce sont les savants qui l’utilisent pour désigner l’amélioration constante et continue de leurs connaissances. Ils accumulent des découvertes et élargissent le champ de leur savoir. Pourtant, dès cette époque, Jean-Jacques Rousseau met en garde contre la perte de l’innocence originelle et le déploiement du vice que ce progrès induirait !
C’est la Révolution de 1789 qui donne à ce terme sa dimension politique et juridique. Ses thuriféraires le proclament haut et fort : grâce au progrès, les peuples deviennent libres, éclairés et peuvent s’affranchir des préjugés. Emmanuel Kant affirme que « le genre humain est en progrès constant. » Pour Proudhon, il est « le chemin de fer de la liberté ». Pourtant, là aussi, la controverse fait rage. Quand certains le louent, d’autres voient en lui la fin d’un monde qui rompt avec les valeurs traditionnelles.
Dans les années 1830, le mot est utilisé au singulier. Il est même doté parfois d’une majuscule, à l’image d’une abstraction qu’il semble être devenu. Les temps historiques ne sont plus horizontaux, mais verticaux. Chaque étape représente un gain de valeurs vers un objectif idéalisé. Une fois de plus, cette vision ne fait pas l’unanimité, le poète Charles Baudelaire identifiant par exemple le progrès à une forme de décadence.
Le 19ᵉ siècle est proclamé le « siècle du progrès ». Mais, quand celui-ci se concrétise par une industrialisation massive plongeant la classe ouvrière dans la pire des misères, ses effets pervers éclatent au grand jour. La revendication du progrès social émerge, gagnant une position aussi légitime que celle du progrès politique ou économique.
Le 20ᵉ siècle va confronter le progrès aux pires de ses conséquences. Les deux guerres mondiales utilisent des technologies de pointe pour massacrer les populations ; la Shoah industrialise le génocide de 6 millions de juifs ; le régime stalinien broie 15 à 20 millions de personnes ; la bombe atomique plonge l’humanité dans le cauchemar d’une apocalypse possible, etc. L’idée de progrès qui avait remplacé l’ordre religieux comme sens immanent de l’humanité, vacille.
En ce début du 21ème siècle, la croyance en une élévation soi-disant automatique de l’histoire, par le progrès ne fait plus recette. Deux perspectives s’opposent. Celle du progrès illimité d’une économie fondée sur l’exploitation sans limite des ressources limitées qui nous mène à la catastrophe. Et celle des progrès écologiques et environnementaux permettant de protéger notre planète et par là-même l’espèce humaine.
- Progrès, Wolf Feuerhahn, Éd. Anamosa, 2025, 109 p.
Note : Wolf Feuerhahn est historien des sciences, directeur de recherche au CNRS (Centre Alexandre-Koyré). Il enseigne les humanités environnementales à l’École polytechnique (Paris).
Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Wolf Feuerhahn © Anamosa


