L’insertion professionnelle : entre dérive gestionnaire et résistance de l’humain

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Il existe  des travaux de recherche qui sont de véritables révélateurs d’une crise de sens profonde au cœur de nos métiers. C’est précisément le cas du mémoire de Master 2 réalisé par Alain Thibault sous la direction de Brigitte Baldelli à l’Université de Perpignan. Ce travail, intitulé « Identité et reconnaissance des conseillers en insertion professionnelle au sein des Structures d’Insertion par l’Activité Économique : mépris ou fonction désenchantée ? », pose un diagnostic sans complaisance sur un secteur à la croisée des chemins.
En tant qu’observateur des évolution des pratiques de travail social, je ne peux que me reconnaître dans ce cri du cœur d’une conseillère citée par l’auteur : « Il y a mépris de notre fonction, on est désenchanté ». Ce désenchantement n’est pas le fruit du hasard, mais l’aboutissement d’une trajectoire historique où la volonté de faire société s’est peu à peu heurtée à la froideur des logiques liées au management par les chiffres. 

Une invention du terrain devenue institution

Pour bien comprendre l’impasse actuelle des professionnel(le)s de l’insertion « par l’économique », il faut d’abord regarder d’où ils viennent. L’histoire de l’insertion par l’activité économique (IAE) en dans notre pays n’a débuté dans les bureaux feutrés d’un  ministère. L’IAE est issue d’une forme de résistance et d’inventivité du terrain à la fin des années soixante-dix. Face à la déflagration du chômage de masse, des acteurs locaux tels des éducateurs spécialisés mais aussi des militants souvent issus de l’éducation populaire ou du travail social traditionnel, ont inventé des structures hors cadres pour restaurer l’autonomie des personnes exclues.
C’est la naissance des centres d’aide par la vie active (CAVA) en 1979, puis des missions locales en 1982 pour répondre à la détresse spécifique d’une jeunesse sans perspectives. Cette période était celle d’un artisanat social militant, où l’on bricolait des solutions pour recréer du lien là où tout semblait se défaire. J’ai bien connu certains de ces militants qui se battaient bec et ongle pour faire reconnaitre leurs idées et espérances. Leur engagement pour créer des structures d’insertion fut remarquable. Certains de mes amis me parlent de cette époque avec nostalgie. Tout était à construire.
L’institutionnalisation de ce champ s’est faite progressivement, marquée par la loi de 1998 contre les exclusions qui a définitivement ancré l’IAE dans le code du travail. Pourtant, comme le souligne Alain Thibault, cette reconnaissance a porté en elle une tension originelle. Nous sommes passés d’une logique de solidarité militante à une gestion sociale du non-travail où l’insertion à la mode libérale semble peu à peu évincer l’assistance républicaine.
Rappelez-vous, Michel Autès, ira jusqu’à parler de l’insertion comme d’une critique interne qui ronge le social de l’intérieur. Pourquoi ? parce qu’elle a imposé des impératifs de rentabilité là où l’on aurait dû garder comme seule boussole la dignité humaine. Ce glissement sémantique et politique a transformé radicalement l’environnement de travail des professionnels, les plaçant dans une position d’équilibristes permanents.

Des tisseurs de lien social aux prises avec le flou identitaire

Aujourd’hui, l’insertion professionnelle repose sur les épaules de professionnels que l’on appelle conseillers en insertion professionnelle (CIP) ou accompagnateurs socioprofessionnels (ASP). Longtemps exercé sans titre officiel, ce métier ne s’est véritablement professionnalisé qu’au début des années 2000 avec la création d’un titre professionnel en 2004. Alain Thibault démontre avec clarté que ces agents sont de véritables intervenants sociaux, même s’ils ne possèdent pas toujours les diplômes d’État historiques du travail social.
Pourtant leur rôle est stratégique : ils sont comme les travailleurs sociaux des tisseurs de lien social entre des personnes fracassées par la désaffiliation et un marché de l’emploi de plus en plus exigeant. Ils interviennent à l’intersection du social, de l’emploi et du développement local, une position qui leur confère une identité hybride, souvent difficile à saisir pour les institutions. Certains sont devenus de véritables entrepreneurs experts de l’insertion.
L’enquête menée par Alain Thibault auprès de cent vingt-neuf professionnels nous montre d’abord une réalité démographique : ces métiers sont plutôt féminins où soixante et un pour cent des répondants ont plus de quarante ans. ces professionnel(le)s témoignent de parcours riches souvent issus de reconversions professionnelles.
Cependant, cette réalité est minée par un sentiment d’illégitimité professionnelle. Bien que près de soixante-dix-neuf pour cent d’entre eux se définissent comme des travailleurs sociaux au regard de leurs missions quotidiennes, seul un cinquième possède une formation initiale en travail social. Ce décalage entre la pratique réelle et la reconnaissance statutaire crée un flou identitaire qui fragilise les professionnels face aux injonctions de performance.

L’enfermement dans la politique du chiffre : une cage d’acier

C’est ici que les limites du système deviennent problématiques. Alain Thibault mobilise dans son mémoire de recherche la métaphore de la cage d’acier de Max Weber pour décrire comment la rationalisation et la bureaucratisation a pu enfermer l’action des professionnel(le)s dans un système rigide et impersonnel. L’évaluation est devenue presque exclusivement quantitative. On compte les sorties positives et les contrats signés, mais on oublie le travail invisible de restauration de l’estime de soi, de lever des freins liés à la santé, au logement ou à la mobilité, qui constitue pourtant l’infrastructure invisible de l’accompagnement.
J’ai bien connu cette logique comptable qui nie la temporalité longue nécessaire à la reconstruction des individus. Lors des dialogues de gestion auxquels je participais en tant que représentant du Département où je travaillais avec le représentant de l’Etat, nous étions conduits à analyser les chiffres en « sorties positives » au sein des SIAE qui oeuvraient en Pays de Retz et à Saint Nazaire. Nous agission à l’époque – et c’est encore le cas aujourd’hui – au nom d’un impératif de rendement édicté par des référentiels. Cette approche a conduit au fil des ans à  transformer l’accompagnateur en un simple gestionnaire de flux. 
Les conseillers en insertion se retrouvent ainsi coincés dans ce que le sociologue Everett C. Hughes nommait le sale boulot. Près de cinquante-quatre pour cent des professionnels interrogés considèrent la charge administrative et le reporting numérique comme la tâche la moins gratifiante de leur métier. Ce temps dévoré par les logiciels et les tableaux Excel se fait au détriment de la relation humaine, provoquant une forme de désengagement actif. Le professionnel finit par se sentir davantage agent d’activation économique que compagnon de route vers l’émancipation, une situation qui génère une souffrance éthique profonde lorsque les valeurs personnelles se heurtent aux exigences de rendement. On voit là une grande similitude avec les métiers traditionnels du travail social.

Un métier sous tension et une reconnaissance en berne

Le déficit de reconnaissance est le second mal qui ronge la profession. Toujours selon l’enquête menée par Alain Thibault si quatre-vingt-quatre pour cent des conseillers se sentent reconnus par les bénéficiaires qu’ils accompagnent, ils ne sont que quarante-cinq pour cent à ressentir une reconnaissance de la part des institutions publique. Cette invisibilité institutionnelle est doublée d’une précarité salariale que soixante-treize pour cent des répondants qualifient de frein majeur à la reconnaissance de leur métier.
Comment demander à des professionnels de lutter contre la pauvreté alors qu’ils sont eux-mêmes rémunérés à des niveaux parfois proches du salaire minimum ? En effet, ils n’ont pas bénéficié des revalorisations comme la prime Ségur accordée à d’autres secteurs du social. Ce sentiment d’injustice est d’autant plus vif que les exigences de qualification et de polyvalence ne cessent de croître.
Le résultat de cette équation est sans appel : un turnover massif. Soixante-dix-sept pour cent des professionnels constatent une instabilité des équipes dans leur secteur, et plus de la moitié d’entre eux ont déjà envisagé de quitter leur emploi. Cette perte des compétences fragilise les structures d’insertion et, par ricochet, les parcours des personnes accompagnées qui voient leurs référents changer sans cesse.
L’ancienneté, loin d’être un facteur de protection, semble même accentuer l’usure : plus les conseillers avancent dans leur carrière, plus leur désir de quitter le métier s’intensifie. C’est une véritable hémorragie de sens qui menace la pérennité même du modèle de l’insertion par l’activité économique.

Sortir de l’impasse par l’intelligence collective

Face à ce diagnostic plutôt sombre, Alain Thibault ne se contente pas d’un constat ; il apporte des préconisations concrètes nées d’une nécessaire intelligence collective pour réenchanter le métier. La première urgence est de clarifier et d’unifier l’identité professionnelle. L’auteur préconise l’adoption d’une appellation unique pour toutes les structures de l’IAE, celle d’accompagnateur socioprofessionnel, car ce titre reflète mieux la dimension globale et sociale du métier que celui de conseiller.
Il appelle également à l’inscription officielle de cette profession dans la nomenclature des métiers du travail social. Le tout accompagné d’un statut réglementaire et un code ROME spécifique, permettant enfin une intégration dans des conventions collectives protectrices.
Une autre piste  réside dans la fin de ce que l’on peut appeler la dictature du chiffre. Il est impératif d’intégrer des indicateurs de performance qualitatifs dans le financement des structures. La réussite d’un parcours ne peut plus se mesurer uniquement au retour à l’emploi immédiat. Il faut valoriser la capabilité retrouvée de l’individu, sa capacité à agir de manière autonome, son amélioration de santé ou son accès effectif aux droits.
Reconnaître le travail relationnel invisible comme un pilier de l’insertion est une condition incontournable pour sortir de la logique marchande du social. Cela suppose une volonté politique de l’État de ne plus traiter l’insertion comme une simple variable d’ajustement budgétaire. Pour l’instant on en est loin.

La nécessité de renforcer la reconnaissance institutionnelle

Alain Thibault plaide également pour un renforcement de la reconnaissance managériale et institutionnelle. L’étude montre que les conseillers qui participent activement aux dialogues de gestion avec les financeurs ou à la définition du projet stratégique de leur structure se sentent plus valorisés et disposent de meilleures ressources pour travailler. Il faut en toute logique imposer leur présence dans les instances de décision stratégique à l’échelle territoriale, notamment dans le cadre de la réforme France Travail.

Pour lutter contre l’usure psychique, la généralisation des groupes d’analyse de pratiques, de supervision ou de codéveloppement est comme pour les travailleurs sociaux indispensable. C’est dans ces espaces de réflexivité que les conseillers peuvent construire une culture de résistance face aux injonctions paradoxales. Car là aussi il y en a beaucoup.
Enfin, le soutien à la professionnalité passe par une refonte de la formation continue. Celle-ci doit être adaptée aux spécificités des publics précaires et aux réalités changeantes du terrain. Elle devrait par exemple inclure des modules sur la santé mentale ou la capacité à développer les partenariats locaux.
Mais au-delà de la technique, c’est l’engagement militant qui devrait être encouragé. Les conseillers en insertion ne doivent pas être de simples agents d’exécution du plein emploi, mais des artisans d’une société plus juste. Cet engagement nécessite de sortir de l’isolement pour construire des collectifs capables de porter une parole forte auprès des décideurs politiques et des élus locaux.

Résister au présent pour faire société

En conclusion, le travail d’Alain Thibault nous rappelle que le verbe résister, pour reprendre les mots de Lucie Aubrac, doit toujours se conjuguer au présent. L’insertion professionnelle n’est pas qu’une affaire de statistiques économiques ; c’est une mission de cohésion sociale, un artisanat humain qui exige du temps, du respect et des moyens.
Si  la logique gestionnaire continue de dénaturer ce champ, nous perdrons bien plus que des emplois : nous perdrons une grande part de notre capacité collective à faire société avec les plus fragiles.
Il est grand temps de donner aux acteurs de l’IAE les moyens de leur ambition. Reconnaître l’accompagnateur socioprofessionnel comme un passeur essentiel vers une citoyenneté pleine et entière est un impératif politique et humain. Il est temps de nous réveiller pour que l’insertion redevienne ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un levier d’émancipation et de dignité pour tous. Le défi est immense, mais l’intelligence collective des professionnels de terrain reste le meilleur rempart contre le désenchantement.

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Note : Alain Thibault (Photo) est spécialisé dans le champ de l’intervention sociale et professionnelle et plus précisément dans le secteur de l’Insertion par l’activité économique (IAE). Il a obtenu en 2017 une licence pro AISP. Il exerce depuis, ses fonctions d’accompagnateur socio professionnel et de réfèrent insertion (en ACI puis en AI). Un Master2 PREIS à l’UPVD, validé en septembre 2025, lui a permis d’apporter, par un mémoire de recherche en sociologie, une contribution à la réflexivité sur ce secteur et ce métier.

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