Il vient de nous quitter à l’âge de 92 ans. Très diminué dans les dernières années de sa vie, cet homme humble et si sympathique a beaucoup apporté pour la recherche en travail social. Il me parait nécessaire de rendre hommage à son travail, son parcours et ses convictions. Mais qui était Hervé Drouard ? Vous qui ne le connaissiez pas mais qui lisez ces quelques lignes. Prenez le temps de découvrir son histoire. Celle d’un homme de paix et de conviction.
Des origines modestes et une vocation forgée dans l’adversité
Hervé Drouard a grandi dans un milieu rural de paysans sans terre, marqué par la pauvreté dès son plus jeune âge. Orphelin de père à trois mois, il voit ses aînés contraints de travailler comme vachers ou servantes dans les fermes voisines, tandis que sa mère exerce comme journalière. Élève brillant, il intègre en 1945 le petit séminaire de Guérande (44) transféré à Ancenis pendant la guerre, grâce au financement d’un notable local. C’était une pratique courante à l’époque et le seul moyen pour un enfant pauvre de s’élever en faisant des études.
Gagné par la foi catholique, il poursuit au grand séminaire de Nantes et est ordonné prêtre en 1958. Ses premières affectations, comme vicaire-instituteur dans une école rurale à classe unique au Gâvre,ne lui conviennent pas. D’autres postes suivent sans le motiver, jusqu’à sa nomination en 1965 à la mission de la mer de Nantes, où il anime des jeunes marins en congé ou en formation à l’École d’apprentissage des marins. Pour gagner sa vie, il pèse des sacs de sucre et compte des régimes de bananes sur les quais, refusant de dépendre des messes commandées.
D’esprit ouvert et engagé auprès des laïcs, il sera ensuite muté à Paris, puis insoumis. Pour avoir tutoyé un évêque lors d’un colloque, il est privé d’affectation et quitte l’Église. Cette rupture le pousse à se former : il obtient un DECEP (diplôme d’État de conseiller d’éducation populaire), une maîtrise en sociologie, et soutient en 1975 un doctorat à la faculté de Vincennes. Il enseigne trois ans à la faculté d’Alger, affinant une pédagogie de l’expérimentation.
Ces origines humbles et ce chemin sinueux expliquent la simplicité qui le caractérisait. Souriant, au regard pétillant, il énonçait des évidences qui ne faisaient pas l’unanimité, avec une clarté impressionnante. Son histoire personnelle, loin d’être banale, fut celle d’un homme déterminé, refusant la posture élitiste pour privilégier l’humilité face aux réalités sociales.
Le tournant vers le travail social et la formation des praticiens
De retour en France, Hervé Drouard intègre l’EPSI de Clermont-Ferrand en 1980, au moment où la réforme du diplôme d’État d’assistant de service social introduit un mémoire d’initiation à la recherche. Il y développe le concept de « praticien-chercheur », superposant cette figure à la praxéologie, discipline analysant l’action humaine. Les travailleurs sociaux, à la fois acteurs et observateurs, interrogent ainsi leur pratique, leurs publics et les politiques sociales.
« Tout mon passé me poussait à défendre la recherche-action, la recherche professionnelle, les principes et pratiques de ‘praticien-chercheur-transmetteur » nous avait-il dit. Pour Éliane Leplay, à l’époque responsable de formation à l’ETSUP, il fut « l’un des principaux pionniers de la figure du praticien-chercheur », précurseur d’un mouvement vieux de plus de trente ans.
Il avait imaginé un dispositif de formation par la recherche, plaçant étudiants et professionnels en « enquête permanente » sur le terrain. Champs pratiques et théoriques s’enrichissent mutuellement. Cette pédagogie, issue de ses expériences depuis le séminaire, valorise l’apprentissage in situ, intégrant méthodes et réalités vécues.
La militance pour une recherche pluridisciplinaire en travail social
Hervé Drouard milite alors pour que la recherche en travail social (RETS) ne se cantonne pas à une discipline unique, mais croise les sciences sociales, en intégrant expériences des usagers et des professionnels. Dès 1993, à un colloque de Toulon, il plaide pour un doctorat en travail social, clé de voûte d’une filière autonome avec laboratoires dédiés. Il fonde cette année-là l’AFFUTS (Association Française pour des Formations Universitaires en Travail Social), pour faciliter la mise en réseau de chercheurs diplômés ou en devenir, diffuser leurs productions et encourager la formation par la recherche dès les premiers niveaux.
Nommé rédacteur en chef de la revue Forum de 1989 à 2002 (née en 1976 comme bulletin de liaison), il en fait « la revue de la Recherche en Travail Social ». Chaque numéro publie une recherche de praticien-chercheur ou d’équipe, avec comptes rendus de colloques et recensions. Elle impose la légitimité de recherches ancrées dans les problèmes professionnels, diffusant mémoires et travaux pour retourner vers la pratique. Sa ténacité assure sa pérennité.
Il a joué un rôle dans la création de la chaire Travail social (devenue Travail social et Intervention sociale) au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM) en 2000. Comme président fondateur d’AFFUTS, il a mené et gagné le combat collectif pour la création de cette chaire qui a rendu possible la création de doctorats spécialité travail social.
De grandes qualités humaines : simplicité, besogneux poète de l’action
Je me souviens avoir longuement discuté avec Hervé. Ce qui m’avait frappé était sans aucun doute sa personnalité. Je le revois avec son sourire malicieux avançant tel ou tel argument. C’était un « besogneux » revendiqué, un homme de paix et de dialogue à l’opposé de ceux qui cherchent le clash sur les réseaux sociaux. Il comparait la recherche à l’art de faire du pain – artisanal, collectif, périlleux mais prometteur. Il espérait sans cesse un retour aux sources de la connaissance loin de la scientifisation arrogante.
Poète et écrivain, il observait aussi le monde changeant sur Facebook. Ses posts étaient sensibles et plein de lumière. C’était un plaisir de le lire avec ses réflexions issues de la vie quotidienne. Tout cela jusqu’à un accident vasculaire cérébral, diminuant ses capacités.
Son dernier message, teinté de dérision poétique, révèle l’homme : « Je suis entré dans le flou général, visuel, sonore, gustatif, déambulatoire, manipulatoire, giratoire, ostentatoire ; j’arrive encore à écrire sur papier, mais ai du mal à transcrire sur le web pour mes lecteurs en vacances. […] Qui vivra verra ! Signé ‘Hervé, l’ancêtre borgne’. ». il cultivait de cette façon la légèreté face à l’adversité. Dany Bocquet, sa nièce et assistante sociale a témoigné avec passion de ce parcours dans le numéro 168 de Forum, enrichi de photos.
Des apports durables pour les travailleurs sociaux d’aujourd’hui
Les legs d’Hervé Drouard irriguent encore le métier. Le praticien-chercheur-transmetteur invite les professionnels à interroger leur action, produisant savoirs utiles sans cloisonnement disciplinaire. Sa pluridisciplinarité nourrit une recherche désormais reconnue. La revue Forum reste un espace de diffusion, accompagnant évolutions pratiques et institutionnelles.
Son œuvre valorise l’expertise terrain pour les travailleurs sociaux en première ligne – auprès des enfants protégés, des personnes handicapées, des vulnérables. Face aux tensions actuelles, il nous rappelle que la recherche n’est pas un luxe académique, mais un outil pour éclairer interventions et politiques. Les formateurs, comme lui épuisés mais convaincus, perpétuent enquêtes permanentes, croisant théorie et vécu.
Son combat éthique pour une science de l’action, impliquée sans complaisance, questionne les rapports de pouvoir en aide sociale. Reconnaissance sociale des professions ? Elle passe par ces savoirs autonomes, loin des enclosures universitaires. Hervé Drouard, artisan besogneux, a ouvert des chemins où praticiens et chercheurs dialoguent pour mieux accompagner.
Aujourd’hui, en janvier 2026, sa disparition nous invite à une réflexion collective : comment honorer ce legs dans un monde social si complexe ? Les travailleurs sociaux, décideurs et formateurs pressés de toutes parts ne prendront peut-être pas le temps de connaitre qui fût Hervé Drouard. Il n’était pas un théoricien distant ; il était des nôtres, courageux au service d’une action plus juste. Son empreinte poussera, je l’espère, les travailleurs sociaux à tenir bon face à l’adversité. Paix à son âme, gratitude infinie pour son travail. Il était vraiment une belle personne.
Sources
Photo : Hervé Drouard – C° Dany Bocquet



3 réponses
Formateur à l’école d’éducateurs de La Classerie, à Rezé, pendant une vingtaine d’année, j’ai eu l’occasion de rencontrer Hervé Drouard à plusieurs reprise à l’occasion de son soutien et de participation aux activités de recherche en travail social. Je partage aujourd’hui avec toi, Didier, cet hommage à sa mémoire. On pourrait en retenir l’importance de la ténacité dans l’action.
Pensées et condoléances à ses amis et à ses proches.
Merci pour lui Didier, Hervé Drouard a été une ressource essentielle dans le développement de la reconnaissance de l’expertise des travailleurs sociaux et de la recherche dans cet environnement pro, malheureusement et sérieusement remise en question avec la réforme des diplômes de niveau 6.