Comprendre la solitude (1) : entre ressenti subjectif et réalité objective

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La revue Belge L’Observatoirecouv Revue l Observatoire n 125 vient de publier un numéro qui aborde la question de l’isolement et de la solitude. Il m’avait été demandé de rédiger un article que j’ai intitulé  « La solitude. Une épidémie silencieuse ?« . En voici un extrait de la version longue que je vous propose de découvrir en 2 parties.

La France, la Belgique et bien d’autres pays font face à un paradoxe saisissant : dans un monde hyperconnecté, une part croissante des citoyens connaît une détérioration du lien social. Cette réalité se manifeste par une progression du sentiment de solitude et de l’isolement relationnel, traversant toutes les générations et tous les territoires. Mais avant de pouvoir aborder les contours de ce phénomène, il convient d’en clarifier les dimensions et les sources. En clair de quoi parlons -nous ?

La solitude est avant tout une souffrance psychologique. Il y a quelques années, j’avais participé à une action collective financées par les fonds européens en direction des femmes seules avec ou sans enfants qui étaient isolées en Pays de Retz (44). A l’époque agent de développement local, j’avais dans ce cadre pu recueillir des témoignages sur ce que représentait le fait de vivre seul(e).

Certaines femmes m’avaient expliqué qu’elles allaient à la supérette du village deux fois dans la journée pour pouvoir parler à quelqu’un. Il ne s’agissait pas de faire des achats mais simplement d’avoir des échanges parce que, disaient ces femmes, avoir la télé allumée dans la journée créait une présence mais n’apportait aucun échange satisfaisant en retour. Le bruit ou le fond sonore ne suffisait pas. Les visites au supermarché non plus.

Mais qu’est ce que la solitude ?

Le sentiment de solitude se définit comme « le ressenti négatif d’un décalage entre les relations sociales souhaitées et les relations sociales réellement vécues ». Cette définition révèle une dimension fondamentalement subjective de la solitude : elle ne se mesure pas au nombre de contacts dans un carnet d’adresses, mais à la qualité perçue des relations humaines. C’est une forme de détresse émotionnelle peut toucher n’importe qui, quel que soit son niveau de connectivité sociale apparente.[1]

La solitude est aussi une expérience subjective qui peut exister indépendamment d’un isolement social objectif : ainsi, on peut la ressentir même en présence d’autrui ou, au contraire, ne pas se sentir seul alors qu’on est objectivement isolé. Il s’agit d’un vécu intérieur, qui repose sur la perception d’un manque ou d’une insuffisance dans la qualité des relations avec les autres, et qui est souvent associé à un état de souffrance psychique. Ce sentiment est influencé par des facteurs individuels et sociaux : la précarité, l’absence de soutien social, ou des conditions de vie difficiles augmentent le risque de ressentir la solitude. Selon certaines approches, le sentiment de solitude révèle la difficulté à s’appuyer sur son entourage, à partager ses émotions et à bénéficier de liens sociaux nourrissants en cas de difficulté

La Fondation de France précise que ce sentiment peut survenir même lorsque l’on est entouré. C’est là aussi un curieux paradoxe. Cette réalité contre-intuitive explique pourquoi de nombreuses personnes socialement actives peuvent néanmoins souffrir d’un profond sentiment d’isolement. Il s’agit donc d’une expérience subjective de manque ou d’inadéquation dans les relations sociales, qui peut frapper aussi bien l’adolescent entouré d’amis que l’adulte marié ou la personne âgée vivant en famille.

Peut-on alors parler d’isolement relationnel ?

Il désigne quant à lui « la situation objective d’une personne qui a peu de relations sociales. Ce n’est pas la même chose ni le même type de situation. Cela veut dire peu ou pas de relation avec sa famille, ses amis, ses collègues, ses voisins ou dans le cadre d’activités associatives, culturelles ou de loisirs ». Cette définition révèle la nature factuelle et quantifiable de l’isolement : il se mesure par la fréquence, la variété et la qualité des interactions sociales réelles.

L’association Petits Frères des Pauvres est devenue experte sur ce sujet. Elle a développé une grille d’évaluation précise : l’isolement se caractérise par la rareté voire l’absence totale de contacts avec les cinq réseaux de sociabilité que sont la famille, les amis, les voisins, les réseaux associatifs et les réseaux professionnels. Nous parlons là de « mort sociale » qui est une forme extrême d’isolement. Nous pouvons la définir comme une absence totale de lien humain : ni famille, ni ami, ni voisin, ni réseau associatif, ni activité. Les femmes du Pays de Retz, éligibles à une mobilisation des travailleurs sociaux entraient dans cette catégorie.

Une articulation complexe entre sentiment et réalité

Ces deux dimensions entretiennent des rapports complexes. En effet l’isolement objectif ne génère pas automatiquement un sentiment de solitude, de même qu’une vie sociale apparemment riche ne prémunit pas contre ce ressenti. Certaines personnes peuvent vivre un isolement relationnel sans en souffrir, par choix ou par tempérament, tandis que d’autres peuvent se sentir profondément seules au milieu d’un réseau social dense mais insatisfaisant.

Il me semble que cette distinction éclaire notre prise en compte du phénomène. Nous pourrions dire qu’il est prioritairement important de se mobiliser en direction des personnes qui sont objectivement isolées et qui expriment une souffrance liée à cet isolement. En 2024, 12% des Français se trouvent en situation d’isolement relationnel objectif, tandis que 17% expriment un sentiment de solitude chronique. Ces chiffres nous indiquent que les deux réalités ne se recouvrent pas parfaitement. Il faut alors faire appel à des approches différenciées : thérapeutique et psychologique pour le sentiment de solitude, sociale et relationnelle pour l’isolement objectif.

Les ressorts d’une transformation sociale majeure

Comment comprendre ce que l’OMS décrit une « épidémie » de solitudes ? Finalement on ne peut parler de solitude en général mais plutôt de solitudes au pluriel. Ces « ultra modernes solitudes »[2] prennent leur source dans la transformation fondamentale de nos modes de vie.

Michel Lussault, géographe et directeur de l’École Urbaine de Lyon, pointe un travers de notre société de consommation : « Pour certains, le modèle de la vie de demain serait l’individu souverain chez lui, commandant ce qu’il a envie de consommer via des plateformes qui lui amènent à domicile tout ce dont il a besoin. Une sorte d’individu autosuffisant ». « Je trouve que ce modèle est profondément problématique, parce qu’il fait fi de l’importance pour les individus de la relationnalité à autrui » dit-il[3]. Il n’a pas tort.

Un libéralisme économique triomphant

Ce point de vue n’est pas nouveau. Il pourrait être raccordée aux propos de Margareth Tatcher qui dès 1987 expliquait que « la société n’existe pas » « Il n’y a que des individus ». Celle qui fut 1ère ministre Britannique fustigeait celles et ceux qui sollicitaient des aides sociales et leur demandait d’apprendre à se prendre en charge[4].  Elle justifiait ce propos en niant une évidence : les individus sont reliés entre eux et ne sont majoritairement pas responsables de ce qui leur arrive.

Cette évolution vers l’individualisme ne traduit pas une simple préférence personnelle, mais révèle une restructuration profonde des liens sociaux. Notre pays privilégie depuis longtemps l’autonomie des individus qu’il faut responsabiliser au détriment des solidarités collectives. Nos gouvernements successifs s’en sont pris à l’État social forcément dispendieux. Cette orientation que l’on peut identifier comme un axe central du néolibéralisme a paradoxalement créé plus de vulnérabilité que de liberté[5].

Autre exemple : la crise que subit actuellement le monde associatif qui n’est plus financé comme il devrait l’être. C’est aussi la conséquence d’une logique destructrice des liens de solidarité.

Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag nous avait aussi expliqué ce qu’était devenu l’individu dans sa citadelle[6]. Sans racines, sans solidarités, il lui est demandé de s’assumer.  Cette injonction est en œuvre depuis plus de vingt ans. Nous en payons aujourd’hui les conséquences même si on ne peut faire porter à la politique néolibérale des gouvernements l’entière responsabilité de ce délitement des liens sociaux.

Le paradoxe numérique : hyperconnexion et déconnexion sociale

Homme seul assis sur une valiseDepositphotos 21479467 SLes réseaux sociaux ont certes des avantages mais ils ne peuvent remplacer le besoin de rencontre d’humain à humain. L’ère numérique se caractérise par une connectivité sans précédent. Elle a donné lieu à un paradoxe majeur : l’isolement social peut se développer au sein même des réseaux les plus denses. Bien que les plateformes numériques permettent d’établir des centaines, voire des milliers de liens virtuels, ces connexions ne garantissent pas – et souvent, ne favorisent pas – la qualité des interactions humaines. Voire même, elles les dégradent.

Ce phénomène révèle un écart structurel entre la quantité des relations numériques et la profondeur des liens affectifs et sociaux. La connectivité numérique offre certaines commodités et provoque une illusion d’engagement social. Ce mode de relation aux autres s’avère fréquemment insuffisant pour répondre aux besoins psychosociaux fondamentaux des individus, notamment en matière de reconnaissance, d’empathie et d’appartenance.[7]

De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines

Les recherches actuelles sur les réseaux sociaux convergent vers l’hypothèse suivante : loin de combler le besoin d’appartenance, les plateformes peuvent, dans certains contextes, contribuer à l’émergence ou à l’aggravation du sentiment de solitude chez leurs utilisateurs. En ce qui concerne les jeux vidéo, les études révèlent une dynamique bidirectionnelle : d’une part, une utilisation excessive ou problématique de ces jeux peut favoriser un retrait social ; d’autre part, les individus éprouvant un sentiment de solitude peuvent être poussés à s’y immerger comme moyen de compenser un manque de liens sociaux réels[8].

Toutefois, les mécanismes psychologiques sous-jacents à ces phénomènes demeurent largement inexplorés et insuffisamment modélisés. Comme le souligne Andrée-Anne Légaré chercheure et professeure adjointe au Service sur les dépendances à l’Université de Sherbrooke, la communauté scientifique en est encore aux premiers stades de la compréhension des processus cognitifs, affectifs et comportementaux qui sous-tendent ces interactions complexes entre usage numérique et isolement social.

L’impact des usages de l’intelligence artificielle sur l’isolement social et psychique.

C’est un fait désormais documenté par de nombreuses études publiées récemment[9]. Ainsi, une étude conjointe menée par OpenAI et le MIT Media Lab en 2025 montre que l’utilisation intensive de chatbots IA, tels que ChatGPT, accentue le sentiment de solitude chez les utilisateurs les plus assidus : l’analyse de millions de conversations, ainsi que des suivis longitudinaux, met en évidence une corrélation entre la fréquence d’interactions avec ces agents et l’isolement social ressenti, en particulier chez les jeunes et les publics vulnérables.

Ces travaux indiquent aussi que l’IA peut avoir tendance à remplacer certaines interactions humaines essentielles. Elles offrent aux personnes déjà isolées un substitut parfois perçu comme plus accessible ou compréhensif qu’un interlocuteur réel, instaurant par là une boucle d’enfermement qui renforce l’isolement préexistant[10].

Un sondage mené au Canada nous indique que « de nombreux étudiants affirment utiliser des outils d’IA pour établir des liens sociaux en dehors de l’école. Plus de 60 % d’entre eux affirment se sentir plus à l’aise de poser des questions personnelles à l’IA qu’à quelqu’un qu’ils connaissent »[11]. Ce phénomène est aussi observé en Europe. Les liens de personne à personne risquent de se raréfier auprès des « ultra-connectés »[12].

En guise de conclusion provisoire

Dans un monde où tout nous demande d’être « connectés », la montée de la solitude et de l’isolement dit quelque chose d’inquiétant de nos sociétés : le lien social se fissure, parfois en silence. Les chiffres sur l’isolement relationnel en France, en hausse depuis plusieurs années, confirment que ce n’est plus une situation marginale mais un fait social massif. Derrière les écrans, et face à l’injonction à l’autonomie, se développent des existences fragilisées, en manque de regards, de gestes et de présences physiques réelles.

S’agit-il d’une « épidémie de solitudes » ? Nous verrons cela demain mais d’ores et déjà, il ne s’agit pas seulement de déplorer, mais de réapprendre à faire société : soutenir les associations qui recréent du lien, repenser des politiques publiques qui ne laissent pas les plus vulnérables en bord de route, et, à notre échelle, oser la rencontre, le coup de fil, la visite.

La solitude n’est pas une fatalité individuelle, c’est un révélateur politique : chaque fois qu’un lien se tisse, c’est un morceau de notre humanité commune qui se répare.

Demain nous verrons comment les fractures familiales, sont des accélérateur d’isolement. Je vous propose aussi de réfléchir sur le concept d’épidémie : doit-on l’appliquer à la solitude ? nous en reparlerons demain

Notes

[1] Lire le rapport « Solitudes 2024. Le temps des solitudes : les fragilités relationnelles à l’épreuve des temporalités » Hadrien Riffaut (direction de la recherche) Séverine Dessajan, Delphine Saurier  en collaboration avec Solen Berhuet et Sandra Hoibian du CRÉDOC

[2] Titre (au singulier) prémonitoire d’un album d’Alain Souchon diffusé en 1988.

[3] Propos rapportés par un blog de l’immobilier financé par l’entreprise Bouygues qui trouve ainsi matière à défendre un « urbanisme relationnel » https://www.demainlaville.com/demain-la-ville-contre-la-solitude-urbanisme-relationnel/

[4] Le Monde Diplomatique juin juillet 2017 « La société n’existe pas » https://www.monde-diplomatique.fr/mav/153/A/57545

[5] Lire à ce sujet les travaux de Serge Paugam et son interview (point 4) donné à l’ENS de Lyon : https://ses.ens-lyon.fr/articles/le-lien-social-entretien-avec-serge-paugam-158136

[6] Miguel Benasayag «  le mythe de l’individu » La Découverte Poche  Sciences humaines et sociales n°168 02/2004

[7] Turkle, Sherry. « Seuls ensemble » : Pourquoi nous attendons plus de la technologie et moins les uns des autres. Paris : Éditions de l’Aube, 2012 lire aussi à ce sujet l’article de Nadia Veyrié « Sherry Turkle, Seuls ensemble. De plus en plus de technologies, de moins en moins de relations humaines » in Sciences et Actions Sociale N° 7 2017 : https://shs.cairn.info/revue-sciences-et-actions-sociales-2017-2-page-147?lang=fr

[8] Andrée-Anne Légaré  « Les jeux de hasard et d’argent en ligne et le sentiment de solitude : un examen systématique des facteurs de risque et de protection » Université de Sherbrooke 26 mars 2025 : https://frq.gouv.qc.ca/app/uploads/2025/05/rapport_andree-anne-legare-2024-0jxs-339042-legare.pdf lre aussi cet entretien avec Andrée Anne Légaré : « La relation entre l’utilisation des écrans et le sentiment de solitude » décembre 2024 https://iud.quebec/fr/actualite/la-relation-entre-lutilisation-des-ecrans-et-le-sentiment-de-solitude

[9] OpenAI & MIT Media Lab, « ChatGPT making its most frequent users more lonely, study suggests », Fortune, 23 mars 2025, https://fortune.com/2025/03/24/chatgpt-making-frequent-users-more-lonely-study-openai-mit-media-lab/

[10] « Quand l’ado discute avec l’IA : entre curiosité, solitude et inquiétude », Ecole branchée, 22 juillet 2025, https://ecolebranchee.com/quand-lado-discute-avec-lia-entre-curiosite-solitude-et-inquietude/ et « Talk, Trust, and Trade-Offs: How and Why Teens Use AI Companions » © Common Sense Media 2025. https://www.commonsensemedia.org/sites/default/files/research/report/talk-trust-and-trade-offs_2025_web.pdf

[11]  article « IA générative et étudiants canadiens : de nouveaux dilemmes »  KPMG, octobre 2025 https://kpmg.com/ca/fr/home/media/press-releases/2025/10/generative-ai-boom-among-canadian-students-raises-dilemmas.html

[12] https://heconomist.ch/2024/10/03/la-solitude-dans-un-monde-hyperconnecte/

 


Photo : depositphotos

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