Comment les travailleurs sociaux peuvent-ils contribuer à développer le pouvoir d’agir des personnes et des collectivités ?

Yann Le Bossé universitaire Québécois (université de Laval)  était à la Roche sur Yon (85) lundi à l’invitation de l’Union Régionale  des Centres Sociaux. Ce fut l’occasion de revisiter avec lui le concept du « pouvoir d’agir » des personnes et des collectivités. En effet il est des termes qui sont régulièrement utilisés dans le champ du travail social et de l’animation sans qu’ils soient utilisés à bon escient. C’est le cas du « aller vers » ou du « pouvoir d’agir ». Ces mot qui traduisent un mouvement ont le grand avantage d’être compréhensibles par tous mais chacun y met un peu ce qu’il veut. Aussi il est utile de se mettre d’accord sur ce dont nous parlons.

Sortir des approches simplistes

Yann Le Bosse dans son ouvrage « soutenir sans prescrire » nous explique qu’il existe deux grandes visions des problèmes sociaux.

La premiere consiste à incriminer le mode de répartition des richesses qui crée des sociétés à plusieurs vitesses. Les personnes pauvres sont en quelque sorte victimes du partage inéquitable des ressources qu’il faut rééquilibrer. il faut donc remplacer l’ordre établi par un nouveau pour que cela change. C’est l’attente du « grand soir » ou l’idée que seul un changement politique majeur de type révolution peut apporter le changement. L’attente de ce « grand soir » conduirait à une forme d’impuissance et d’attentisme, alors qu’il est nécessaire d’agir.

La seconde vision explique l’existence des problèmes sociaux par la déficience personnelle qui constituerait des obstacles à l’intégration de chacun au sein du la société. C’est, nous dit Yann Le Bossé, « l’hypothèse des carences ». Il s’en explique à travers cette vidéo :

Bien évidemment il existe toute une palette d’analyses entre ces deux extrêmes.

« Ignorer la question première de la répartition des ressources est une aliénation ». Elle revient à faire assumer aux seules personnes la responsabilité de leur situation. Considérer que leur situation est la conséquence de leurs carences est tout autant une illusion qui satisfait particulièrement « les nantis », ceux qui possèdent et dirigent.

Yann Le Bossé nous propose de faire un pas de côté en sortant de ce dualisme qui conduit à une forme d’impuissance pour le travail social. Il nous propose une conception pragmatique de la mise en oeuvre du processus de changement. En résumant 4 idées force sont à retenir :

  1. Bien définir le problème vu de la part de chacun des acteurs concernés : ce qui peut poser problème pour certains peuvent ne pas en poser du tout pour d’autres. Nous sommes sujets à des représentations liées à notre histoire et nos valeurs.
  2. Si le problème est partagé et bien énoncé, il s’agira d’y répondre en mesurant les enjeux pour chacune parties prenantes.  ( enjeu veut dire ce que l’on a à gagner et ce que l’on a à perdre)  Tous les enjeux sont légitimes, même ceux qui nous choquent ou sont peu avouables…
  3. Reconnaitre que nous sommes tous des personnes avec des visions et des expériences différentes. Nous apprenons beaucoup des autres et disposons tous d’un savoir d’expérience qu’il est bon d’identifier. « Souvent les personnes ne savent pas qu’elles savent ». Elles se déconsidèrent et croient peu en leur pouvoir d’agir.
  4. L’action est libératrice, émancipatrice et contribue à accumuler de l’expérience. L’action est médiatrice et favorise la prise de conscience que rien n’est figé ni inéluctable. Toute situation évolue en fonction des actes posés mais aussi des contraintes de l’environnement. Cela nous permet aussi de comprendre qu’agir nous donne du pouvoir.

Se méfier des postures  professionnelles inadaptées

Si l’expertise est utile, les travailleurs sociaux et les animateurs sont parfois tentés à suivre des modèles peu efficients. Yann le Bossé en identifie 3 fort différents les uns des autres : le policier, le sauveur et le militant.

  • Le policier : c’est la fonction du contrôleur. Celui qui vérifie en permanence que la personne répond bien aux exigences de l’Etat providence. Cette logique de contrôle au sein des familles à certes existé par le passé mais perdure aujourd’hui notamment dans notre regard sur le comportement des personnes et des familles. Problème : ce positionnement infantilise la personne aidée qui vivra le contrôle comme quelque chose à laquelle il faut échapper.
  • Le sauveur :  cette position vocationnelle issue du monde médical se traduit par des prescriptions de celui qui sait face à celui qui ne sait pas. le sauveur agit. Il plonge s’il voit une personne qui se noie et compte sur sa propre force d’action pour la sauver. Cette posture est à double tranchant car le sauveur endosse aussi la responsabilité de l’échec. Il est sous pression et tente en permanence de tenir parfois à bout de bras celui qui va mal. C’est aussi épuisant.
  • Le militant : Il considère que la personne aidée est une victime d’un système oppressant ou opprimant. Le militant a déjà la réponse au problème posé en fonction de sa vision du système social. La parole individuelle dissidente a peu de place face à la parole collective et la construction d’un rapport de force. Cette posture est toutefois bénéfique sur bien des aspects comme par exemple la déculpabilisation. Mais elle reste prescriptive et manque souvent de souplesse.

« On ne fait pas pousser une fleur en tirant sur sa tige »

Personne ne peut développer le pouvoir d’agir de l’autre nous dit Yann Le Bossé : « on ne peut que contribuer à créer les conditions de son émergence ». Il nous propose alors un cadre d’analyse en guise de guide d’accompagnement. 4 axes sont ainsi définis. Il s’agit de répondre à plusieurs questions :

  • axe 1 : Il est proposé de construire une grille d’analyse des acteurs confrontés à un problème. Il s’agit de répondre à la question de « qui veut changer quoi, pourquoi et pour qui ? »
  • axe 2 : Il porte sur les personnes concernées : que pensent-elles réellement du problème tel qu’il est posé ? posent-elles le problème différemment ?
  • axe 3 : C’est la prise en compte du contexte de la situation. Compte tenu des éléments en jeu et du contexte, que pouvons nous tenter ici et maintenant ?
  • axe 4 : Qu’est-ce qui a déjà été tenté ? Quelles analyses en tirons nous ? Cette expérience passée peut-elle nous aider ?  Cet axe contribue à se mettre en distance le problème et permet la prise de conscience de l’intérêt (ou du risque) d’agir ici et maintenant mais aussi des moyens à engager.

« Celui qui fait sans moi, agit contre moi » nous expliquent les militants d’ATD quart Monde. J’aime bien cette phrase qui nous explique que le travail avec l’autre ne peut se faire sans lui ni en dehors de lui. A l’heure où continuent de se tenir de multiples réunions sans la présence des personnes concernées, il est temps de contribuer à développer ce pouvoir d’agir des personnes et des collectivités en respectant les attentes de chacun.

Si vous souhaitez en savoir un peu plus je ne peux que vous conseiller ce petit livre de Yann Le Bossé intitulé « soutenir sans prescrire«  dont je me suis inspiré pour cet article.

note : je n’ai pas repris les échanges de l’après midi de la rencontre avec Yann Le Bossé  à la Roche sur Yon, d’autant que j’y ai aussi participé en tant qu’intervenant tout comme  Francoise Cornet – Guerra directrice de la CAF Vendée.

la roche sur yon fede centre sociaux 2

les photos sont de Martine Guilloteau (ancienne collègue de promo d’assistant social) que j’ai retrouvé à cette occasion après plus de 35 ans ! merci à toi Martine.

Merci également à Annie Lamballe présidente de la Fédération des Centres Sociaux et Socioculturels de Vendée. Merci pour votre accueil et l’organisation de cette journée…

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2 réponses

  1. Super article qui retrace bien la pensée « le bossé ».
    Le plus difficile pour nous travailleurs de ce champs est de faire comprendre au personnes le phénomène qu’ils subissent et qu’ils admettent que ce n’est pas normal.
    Des moments dur mais dès victoire aussi.

  2. bonjour, professionnel de l’action sociale depuis de nombreuses années et même à l’aube d’une fin de carrière je trouve nécessaire et fondamentale cette approche de notre accompagnement auprès de nos publics plutôt qu’un formatage servi sur un plateau par d’autres professionnels qui se croient supérieurs et qui veulent de tout leur savoir les dominer et leur imposer le bon vivre et ce qu’il faut pour devenir un bon mouton avec du cerveau disponible pour boire du coca-cola!!
    bruno janvier

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