Comment les psychologues sauvent des vies en Ukraine

À Kiev et dans les grandes villes d’Ukraine, les secouristes ont appris à arriver très rapidement sur les lieux des bombardements russes, là où sont les habitations où vivent des civils. Ils sont depuis quelques mois systématiquement accompagnés de psychologues qui apportent une aide non moins urgente aux victimes : parler à des personnes qui viennent de vivre un événement peut laisser des effets potentiellement dévastateurs sur leur santé mentale. Certains d’entre eux ont perdu un être cher ou leur maison. Pour beaucoup, le stress de survivre à une attaque potentiellement mortelle peut être énorme et conduire à perdre la raison.

Daria Shulzhenko est journaliste au Kyiv Independent, ce journal ukrainien qui relate au jour le jour la situation dans le pays depuis le début de la guerre engagée par la Russie. Elle s’est penchée avec intérêt sur les pratiques des professionnels du soin que sont les psychologues auprès des populations traumatisées par les bombardements. Comment travaillent-ils ? Quelles sont leurs pratiques et leur organisation. C’est ce que cet article va tenter de vous expliquer.

« Nous allons là où c’est dangereux. C’est effrayant, comme pour tout le monde. Mais nous savons pourquoi nous y allons », déclare à la journaliste, Nataliia Andriushchenko, 27 ans, qui travaille comme psychologue au Service d’urgence de l’État depuis 2017. « Nous y allons pour aider. Nous y allons pour sauver les gens », ajoute-t-elle. Il est vrai que l’on parle peu des services de psychiatrie dans le pays alors que leur rôle reste essentiel pour la population.

L’organisation du temps de travail qui a été modifié

Les attaques quasi incessantes de la Russie contre les infrastructures civiles depuis le début de l’invasion à grande échelle en février ont mis les psychologues du service d’urgence de l’État en alerte permanente. Avec d’autres secouristes, ils arrivent sur les scènes de frappes de missiles et de drones, d’incendies massifs et d’autres conséquences désastreuses de ces attaques. Par le passé, ils intervenaient de la sorte lorsque des accidents industriels survenaient. Il y avait aussi des accidents domestiques important comme ce fut le cas en 2020 à Kyiv (Kiev) avec une fuite de gaz qui avait provoqué la destruction de plusieurs habitations.

Mais aujourd’hui c’est tout autre chose. Les services de l’État disposent d’unités de psychologues dans toutes les régions administratives (Oblast). Dans la capitale, c’est une équipe de 6 psychologues qui se relaient 24h sur 24. L’équipe a modifié son organisation de travail. Par le passé, elle travaillait en journée. Désormais, chaque psychologue assure des rotations pour pouvoir intervenir à tout moment. Engagés à aider les autres, ils ont commencé à travailler en mode « amélioré » dès le premier jour de l’invasion à grande échelle le 24 février dernier, passant de l’horaire de 8 à 17h à des quarts de 24 heures.

Si rien ne se passe pendant un quart de travail, ils font leur travail « normal », qui comprend la paperasserie, l’inspection de différentes unités à Kyiv et des exercices d’entraînement. Mais chaque fois que leur aide est nécessaire, les psychologues se rendent immédiatement sur les lieux d’une attaque ou d’autres accidents, même s’ils ne sont pas de service. En effet, selon la gravité et le nombre de victimes, ils se relaient de façon importante et interviennent à plusieurs.

Les interventions s’adressent aussi à des foules en détresse

« Ce n’est pas le genre de travail dans lequel vous pouvez rentrer chez vous, passer à autre chose et ne pas y penser », explique Nataliia Andriushchenko, . « Nous devons être prêts à tout moment. » Selon la psychologue Ivanna Davydenko, âgée de 28 ans, non seulement, il faut faire avec des quarts de travail plus longs et plus d’appels, mais il leur faut aussi être « très prudents » sur les sites, en tenant compte des risques de répétition d’attaque sur un même lieu « Nous devons être vigilants pour nous protéger et protéger les victimes », dit-elle.

La psychologue explique comment son équipe a été conduite à travailler auprès des foules qui se retrouvaient dans la gare de Kyiv pour être évacuées. Une priorité avait été donnée aux enfants, car ils étaient nombreux. Il a été créé une zone spéciale pour eux avec des jouets et des crayons pour les distraire. Les psychologues ont travaillé avec des dizaines de personnes à la gare, utilisant diverses techniques pour les aider à soulager leur stress. Ils expliquent que lors de leur présence là-bas, ils ont vu la douleur inimaginable que la guerre de la Russie a pu infliger aux civils.

Les psychologues vont aussi dans les villages aux alentours de la capitale. Ils tentent d’apporter ainsi un soutien aux personnes « dans des conditions de chagrin et de souffrance totales ». Le travail était également physiquement dangereux, car les troupes russes dispersent des mines dans les alentours à la suite de leur retraite.

Ne pas se figer dans un certain état émotionnel

Une situation clinique peut permettre de mieux comprendre comment agissent ces psychologues. Elle est présentée par Liubov Kirnos, 32 ans, qui dirige l’unité de Kyiv.  « Il y avait une femme dont le fils, la belle-fille et la petite-fille ont été tués dans une frappe aérienne russe sur un immeuble résidentiel », explique-t-il. « Elle a dû attendre quelques jours jusqu’à ce que leurs corps soient retrouvés sous les décombres. » « Elle était dans une stupeur profonde. Elle s’est assise sur un banc, s’est étreinte et a fermé les yeux. » Les médecins ne pouvaient pas lui donner de médicaments, Elle ne leur répondait pas et gardait les yeux fermés.  Les psychologues ont dû agir rapidement : en lui parlant, le professionnel a fait ouvrir les yeux à la femme et l’a aidée à reprendre une respiration normale. Au bout de cinq minutes environ, la femme a éclaté en sanglots. Une fois qu’elle a commencé à répondre, les médecins ont finalement pu lui donner les médicaments dont elle avait besoin.

Liubov Kirnos rappelle que le manque de premiers soins psychologiques à des moments aussi critiques peut entraîner une dépression et des troubles de stress post-traumatique. Ivanna Davydenko ajoute que sa priorité est de veiller à ce qu’une personne ne se fige pas dans un certain état émotionnel parce que si cela se produit, cela peut affecter leur vie pendant très longtemps. »

La plus haute récompense qui puisse exister

Pour rester sain d’esprit après avoir vu toutes les horreurs de la guerre en Russie, les psychologues s’engagent dans une assistance mutuelle en santé mentale. Elle est nécessaire pour eux, mais aussi pour leurs collègues sauveteurs. La psychologue estime que l’art-thérapie et l’activité physique l’aident également à soulager le stress. Néanmoins, elle dit ne pas regretter d’avoir choisi ce métier.

« Oui, c’est un travail dangereux, très risqué qui nécessite une grande stabilité émotionnelle », dit-elle. « Mais c’est pour le bien des autres. » Elle dit aussi qu’elle a souvent la « chair de poule » lorsqu’elle entend des « merci » de la part des personnes qu’elle a aidées. « C’est peut-être la plus haute récompense qui puisse exister » conclut-elle.

 

 

 

Photo de   Алесь Усцінаў Алесь Усцінаў Sauveteurs devant un immeuble détruit à Kiev prise de 15 mars 2022

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