Sommes-nous tous devenus égoïstes ?

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« Espèce d’égoïste ! » qui n’a pas entendu ou proféré cette affirmation à un moment ou à un autre ? Cette affirmation est assez dérangeante parce qu’elle correspond à un jugement moral. Pourtant, à y regarder de plus près cette question « sommes-nous tous devenus égoïstes »  est justifiée si l’on en croit le sociologue Camille Peugny, interrogé par le Journal du CNRS. Il nous invite à déplacer notre regard. Pour lui, l’égoïsme n’est pas un défaut individuel : il peut être le produit d’une organisation sociale qui met les personnes en concurrence et les pousse à défendre leurs places. Cette façon de voir change tout. Sans nous exonérer de nos responsabilités, cela nous oblige à examiner ce qui se passe aujourd’hui dans notre société.

L’égoïsme ne désigne pas ici une pratique individuelle. Camille Peugny nous explique qu’il a choisi ce terme pour rendre compte de phénomènes qu’il juge plus larges qu’une simple évolution de l’individualisme. Son analyse s’appuie notamment sur deux recherches : une enquête auprès de femmes de ménage travaillant seules chez des particuliers, et une étude d’opinion sur la manière dont les inégalités sont perçues.

Quand la lutte des places remplace la lutte des classes.

Son analyse ne dit pas que chacun serait devenu indifférent aux autres. Sans paraphraser le géographe Michel Lussault, Il suggère que des mécanismes sociaux peuvent rendre plus difficile la défense du collectif, même chez des personnes qui ne se pensent pas égoïstes. Le sociologue de l’Université de Saclay relie cette évolution à la montée, depuis les années 1980, d’une logique néolibérale qui réoriente l’action publique vers la compétitivité.  C’est elle qui fragilise certaines protections sociales. Face à la peur du déclassement, explique-t-il, les groupes sociaux sont incités à mobiliser leurs ressources pour préserver leur place.

La compétition ne se joue pas seulement dans les petites et grandes entreprises soumises à la concurrence. Non, elle s’insinue dans les choix scolaires, les trajectoires professionnelles et les manières de raconter la réussite. à l’heure des révoltes lycéennes, Camille Peugny décrit ce que porte en elle la transformation des inégalités scolaires : après l’élargissement de l’accès aux études, les écarts se manifestent davantage dans les filières et les établissements fréquentés.

couv triomphe des egoismesLorsque la réussite est présentée comme le seul résultat du mérite, les avantages hérités ou les conditions de départ disparaissent du récit. Les gagnants peuvent alors tenir leur position pour entièrement légitime ; les personnes en difficulté, intérioriser la responsabilité de leur échec. C’est pourquoi le sociologue a écrit « Le Triomphe des égoïsmes », publié cette année. Il ne constitue pas, à lui seul, une démonstration exhaustive de toutes les évolutions de la société française. Il donne une grille de lecture, étayée par ses recherches qu’il est utile de confronter à d’autres données.

Des solidarités qui ne se laissent pas réduire au « chacun pour soi ».

Il ne faudrait surtout pas confondre individualisation et disparition de la solidarité. Le Baromètre d’opinion de la DREES, enquête annuelle menée auprès d’environ 4.000 personnes, suit depuis 2000 les opinions de la population sur la santé, la protection sociale et les inégalités. Dans ses résultats pour l’année 2023, 69% des personnes interrogées estimaient que l’État et les pouvoirs publics devaient prendre en charge financièrement les personnes âgées. La proportion variait selon le niveau de vie : 59% parmi les 20% les plus aisés, contre73 % parmi les 20% les plus modestes. Ce chiffre nous rappelle que l’attente d’une responsabilité collective demeure présente.

La solidarité existe aussi dans les relations ordinaires, sans toujours faire la une des médias. Elle aurait même parfois tendance à disparaitre, car elle ne fait pas vendre.  L’Insee avait recueilli des données en 2021 indiquaient que 92% des personnes majeures pensaient pouvoir compter sur quelqu’un pour un soutien moral. Elles étaient 86% qui pensaient pouvoir bénéficier  d’une aide matérielle non financière de la part d’un proche ( 73% pour une aide financière). Ces résultats, consultables dans France, portrait social, ne prouvent pas que tous peuvent être aidés par leur entourage, ni qu’ils suffiraient à compenser les inégalités. Ils nous invite à comprendre  que  la société n’est pas un désert de relations et d’entraide même si la solitude progresse.

La question n’est donc peut-être pas de savoir si la solidarité a disparu, mais qui peut compter sur elle et à quelles conditions. Les proches, les voisins, les associations et les services publics ne disposent pas des mêmes ressources. Elles ne peuvent pas se substituer les uns aux autres. Une aide familiale peut être précieuse, mais elle dépend de l’existence d’un entourage disponible. Une solidarité publique, elle, repose sur des droits et des institutions qui ne devraient pas dépendre de la proximité affective ou de la capacité à se faire entendre.

Pourquoi les allocataires des minimas sociaux sont-ils si souvent mis en cause ?

Nicolas Duvoux
Nicolas Duvoux dans l’émission « à l’air libre » sur Médiapart 16 décembre 2025

La critique des aides sociales s’inscrit dans ce climat de concurrence et de peur du déclassement. Elle peut naître d’un sentiment d’injustice : lorsque des personnes peinent elles-mêmes à vivre de leur travail ou à faire face aux dépenses, elles peuvent avoir l’impression que les ressources collectives sont distribuées à d’autres. Les règles d’attribution ne leur paraissent pas claires et leur semblent inéquitables. Le sociologue Nicolas Duvoux, dont les analyses sont reprises dans un rapport du Sénat sur la lutte contre la pauvreté, décrit comment des classes moyennes fragilisées peuvent chercher à se distinguer des personnes les plus précaires, accusées de se complaire dans l’assistance. Cette piste éclaire un mécanisme possible mais elle ne suffit pas à expliquer toutes les critiques ni tous les choix politiques.

Les opinions mesurées par la DREES confirment que les réserves envers les aides sociales se sont renforcées. Dans son Baromètre d’opinion 2025, la DREES indique que la part des personnes estimant que l’État « fait trop pour les plus démunis » est passée de 9 % en 2021 à 20 % en 2025. La proportion favorable à une hausse du RSA atteint 46 %. C’est le niveau le plus bas depuis 2000.

Le discours sur l’« assistanat » transforme souvent une question de droits en jugement moral. Il oppose les personnes qui « travaillent » à celles qui « profiteraient » du système, comme si les situations étaient simples et les frontières nettes. Or les aides sociales répondent à des réalités diverses : faibles revenus, chômage, handicap, perte d’autonomie ou pauvreté. La DREES rappelle que le RSA est un minimum social, soumis à des conditions d’éligibilité ; il ne constitue pas, à lui seul, une description de l’ensemble des ressources ou des parcours d’une personne. Réduire les bénéficiaires à une étiquette efface les situations concrètes et les obstacles auxquels ils font face.

Il peut y avoir une forme d’égoïsme dans le fait de fustiger les allocataires du RSA. Pour autant on ne peut pas en faire l’unique explication. Quand on refuse la solidarité à des personnes au motif qu’elles seraient moins méritantes, on peut défendre avant tout son propre intérêt, sa tranquillité ou sa position sociale. Mais certaines critiques naissent aussi d’un sentiment d’injustice, d’inquiétudes économiques ou d’une défiance envers les institutions. Comprendre ces ressorts ne revient pas à justifier la stigmatisation.

Camille Peugny nous aide à éclairer cette tension. Le sociologue décrit une société où la concurrence et l’explication des inégalités par le mérite individuel prennent davantage de place. Dans cette logique, la réussite est facilement attribuée aux qualités personnelles de la personne, tandis que les difficultés sont renvoyées à la responsabilité de chacun. Les personnes qui reçoivent une aide peuvent alors être jugées comme si leur situation résultait nécessairement d’un manque d’effort, sans tenir compte des parcours, des contraintes ou de leurs accidents de la vie.

Luc Rouban
Luc Rouban © site Science PO – CEVIPOF

Dans un entretien publié par Sciences Po sur la sociologie du vote d’extrême droite, le chercheur Luc Rouban a étudié les électeurs du Rassemblement National. Ils font souvent référence à leur situation sociale, la précarité et la mondialisation. Leurs discours qui opposent les « méritants » aux « assistés » peuvent s’inscrire dans ce paysage, mais cela ne suffit pas pour expliquer l’esemble du phénomène.

Le travail social, observatoire et acteur du collectif

C’est ici que le travail social prend toute sa portée politique, au sens le plus concret du terme. Les travailleurs sociaux rencontrent les effets des inégalités dans des situations singulières : accès aux droits, isolement, précarité, difficultés familiales ou professionnelles. Leur rôle ne se réduit pas à orienter une personne vers un dispositif. Il consiste aussi à comprendre avec elle ce qui entrave ses choix, à rendre les droits accessibles et à soutenir son pouvoir d’agir, sans transformer les difficultés sociales en fautes individuelles.

Les professionnels ne sont pas seulement les témoins d’une société fragmentée. Ils contribuent à fabriquer des réponses collectives. Ils font le lien entre les personnes, les droits, les institutions et les ressources du territoire. Cette fonction rejoint la pensée du socilogue Michel Chauvière. Son « carré des intelligences » articule le droit, les institutions, les théories et les savoirs de métiers. Cette approche rappelle qu’une intervention sociale ne se résume pas à une procédure ni à une bonne intention : elle mobilise des connaissances, une expérience professionnelle et une réflexion sur les rapports entre les personnes et les institutions qui mettent en action des politiques publiques parfois discutables.

Sortir du procès moral

La critique de l’égoïsme devient stérile si elle se contente de désigner des coupables. Camille Peugny insiste sur le fait que les individus ne sont pas, à eux seuls, la cause des phénomènes qu’il décrit. Cette précaution est importante : accuser les personnes de ne pas être assez solidaires peut masquer les contraintes qu’elles subissent ou qui les isolent. Elles vivent comme tout un chacun dans un monde où la concurrence peut être épuisante.

Cette « explication sociale » ne doit pas non plus devenir une excuse générale au sujet de toutes les situations rencontrées. Elle ouvre plutôt une question politique : qu’est ce qui encourage la coopération et la solidarité et qu’est ce qui favorise la mise à distance avec les autres au point de les blâmer ?

Regardons aussi les médias qui sont en quelque sorte une fabrique de l’opinion. Combien de reportages anxiogènes dans les journaux télévisés qui mettent en cause des pratiques réprhensibles ? Combien de reportages qui nous montrent les solidarités ? Le résultat sera très différent selon le canal d’informations que vous choisissez. En tout cas une chose est certaine. Les informations qui provoquent de l’émotion négative tels l’indignation ou la peur de l’autre sont particulièrement mises en avant sur certaines chaines. Des informations qui ne parlent que des arnaques, des vols ou des crimes horribles font le lit de la peur de l’autre. Le traitement des violences urbaines lors des manifestations lycéennes ont aussi de quoi interroger. Mais là je m’égare peut-être un peu.

Les résistances collectives existent, même lorsqu’elles sont peu visibles. Camille Peugny nous parle aussi des conflits du travail et des mobilisations solidaires qui n’ont pas disparu. Elles peinent parfois à se fédérer autour d’un discours commun. Les collectifs professionnels, les syndicats, les associations et les espaces de débat peuvent contribuer à rendre visibles des expériences dispersées. Ces démarches ne résolvent pas à elles seules les tensions, mais elles rappellent que le travail social est aussi un lieu de débat sur les choix de société.

Une question à reprendre ensemble

Alors, sommes-nous tous devenus égoïstes ? il n’es pas possible de répondre par un oui ou un non général. Le sociologue Camille Peugny décrit une progression de logiques concurrentielles et individualistes, particulièrement marquéedans certains groupes sociaux. Les données de la DREES et de l’Insee montrent, en parallèle, que l’attente de solidarité publique et les soutiens entre proches restent bien présents. Ces constats ne s’annulent pas : ils dessinent une société où l’entraide coexiste avec des mécanismes qui peuvent fragiliser le collectif.

Peut-être faut-il alors se poser la question autrement : quelles institutions voulons-nous pour ne pas laisser chacun se débrouiller seul ? La réponse ne tient ni à une injonction à la générosité ni à la seule bonne volonté des professionnels. Elle suppose des droits effectifs, des services publics accessibles. Cela ne peut se déployer qu’avec des collectifs de travail reconnus et soutenus dans des espaces où les personnes concernées peuvent participer aux décisions. Les travailleurs sociaux ont une expertise précieuse pour éclairer ces choix, à condition de leur donner les moyens d’exercer leur métier autrement qu’en courant après l’urgence.

Le débat nous concerne tous, mais il ne doit pas nous faire oublier les responsabilités inégales. Nous ne disposons pas des mêmes ressources pour nous protéger, choisir ou peser sur les décisions collectives.Il nous faut aussi reconnaître cette asymétrie. La solidarité ne peut reposer uniquement sur l’engagement individuel. À vous qui lisez ces lignes, une question demeure : dans votre quotidien, qu’est-ce qui vous aide à faire confiance aux autres et qu’est-ce qui vous pousse, au contraire, à vous replier sur vous ?

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Photo : Camille Peugny © site de l’Université de Paris Saclay

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