Un chiffre suffit parfois à comprendre un basculement : 960.000 contrôles de la recherche d’emploi ont été engagés en 2025 par France Travail, soit une hausse de 63,9% par rapport à 2024, elle-même déjà en hausse de 16,7% en comparaison à l’année précédente. Ces données proviennent directement de la publication officielle « Statistiques et Indicateurs » de France Travail parue début août. Voilà un document qui présente, chiffres à l’appui, ce que beaucoup de travailleurs sociaux et d’accompagnants observent depuis des mois sur le terrain : une administration qui resserre méthodiquement son emprise sur celles et ceux qu’elle est censée accompagner vers l’emploi.
Le décret du 30 mai 2025 marque une rupture nette dans l’histoire du contrôle de la recherche d’emploi. Depuis le 1er juin 2025 « est entré en vigueur le décret relatif aux sanctions applicables aux inscrits à France Travail en cas de manquement à leurs obligations, en parallèle à la généralisation du transfert de la gestion de la liste ».
Concrètement, cela signifie que ce qui relevait auparavant d’une gestion de proximité, en agence, avec un conseiller référent connaissant le dossier et la situation de la personne, bascule désormais vers des plateformes de contrôle centralisées, chargées d’analyser des « faisceaux d’indices ». Dès 2024, en amont de cette généralisation, l’ambition affichée était de gagner en efficience et promouvoir une appréciation plus globale et plus juste de la recherche active d’emploi. Le mot « efficience » mérite qu’on s’y arrête : il traduit une logique gestionnaire qui, une fois de plus, prend le pas sur une logique d’accompagnement humain.
Une mécanique du soupçon généralisé
Le dispositif repose sur quatre sources de déclenchement, dont la nature dit long des priorités de l’institution. Selon les chiffres de France Travail, 36% des contrôles proviennent de requêtes ciblées (dont 19% concernent spécifiquement les demandeurs d’emploi cherchant un poste dans un métier en tension), 17% sont déclenchés de façon aléatoire, 10% résultent d’un signalement du conseiller référent, et surtout, 37% désormais proviennent du « transfert de la gestion de la liste », c’est-à-dire du contrôle pour défaut d’assiduité alors que par le passé, les agences locales « gardaient la main » et pouvaient évaluer au plus près certaines situations litigieuses.
Ce dernier chiffre est le symptôme le plus parlant de la bascule opérée : plus d’un tiers des contrôles sanctionnent désormais, non pas une insuffisance de recherche d’emploi avérée, mais une absence à un rendez-vous ou à une action de formation. Le document précise que « l’absence à une action d’aide à la recherche d’emploi et celle à un rendez-vous avec France Travail ou un partenaire désigné sont les principales sources de déclenchement du contrôle (respectivement 71% et 19% des cas) ». Autrement dit, un simple empêchement, un oubli, un accident de la vie peut dorénavant déclencher une procédure de contrôle à part entière. Nombreux sont celles et ceux qui trouveront cela positif. Cela est méconnaître les conditions de vie de multiples personnes désinsérées qui peinent à respecter leurs rendez-vous même si elles en ont la volonté.
Ce document révèle aussi l’ampleur du décalage entre le soupçon institutionnel et la réalité vécue par les personnes accompagnées. 85% des contrôles clôturés en 2025 confirment que le demandeur d’emploi est en recherche active ou nécessite simplement une redynamisation. Cela veut dire que l’on a stressé inutilement une part massive des demandeurs d’emploi contrôlés.
Seuls 15% aboutissent à une sanction pour insuffisance de recherche. Ces proportions rejoignent celles évoquées par mabourse.fr à propos du bilan 2023, où seulement 17% des personnes contrôlées avaient été sanctionnées. Le constat est donc stable dans le temps : la très grande majorité des demandeurs d’emploi contrôlés sont de bonne foi et engagés dans leurs démarches. Faut-il alors, comme le suggère cette logique de contrôle de masse, faire peser un climat de surveillance généralisée sur près d’un million de personnes pour en sanctionner, au bout du compte, environ 144.000 ?
Le poids disproportionné du signalement par le conseiller référent
Un chiffre du tableau statistique de France Travail mérite une attention particulière : lorsque le contrôle est déclenché par un signalement du conseiller référent, le taux de sanction grimpe à 45%, contre 9% pour les contrôles aléatoires. Cette différence considérable interroge directement la place et le rôle des professionnels de l’accompagnement au sein de ce dispositif. Le conseiller référent, censé être l’allié du demandeur d’emploi dans son parcours, devient ici, de fait, un rouage du contrôle, avec une capacité de déclenchement dont l’issue est nettement plus punitive que les autres canaux.
Cette tension n’est pas nouvelle : elle avait déjà été pointée par Christophe Moreau, du bureau national du Syndicat national unitaire (SNU) de France Travail. Dans ce même article de mabourse.fr signé Justin Malraux , il déclare qu’il « craint que l’évaluation basée sur un faisceau d’indices multiples ne soit moins protectrice pour les demandeurs d’emploi et induise une pression accrue sur les agents de France Travail ». Cette alerte syndicale méritait à l’époque d’être prise au sérieux : elle documente une réalité vécue par les professionnels eux-mêmes, pris en étau entre une mission d’accompagnement et une injonction de contrôle qui pervertit la relation de confiance nécessaire à tout travail d’accompagnement digne de ce nom. Nous sommes ici dans ce que les travailleurs sociaux appellent « l’aide contrainte ».
Les moyens humains alloués à cette politique de contrôle en disent long sur les priorités budgétaires de l’institution. France Travail prévoyait 300 recrutements supplémentaires d’ici fin 2025, portant les effectifs dédiés au contrôle à 900 agents. Cette professionnalisation du contrôle, aussi légitime soit-elle, pose une question de fond : dans un contexte où les moyens dédiés à l’accompagnement de terrain, à l’écoute individualisée, à la prise en compte des freins périphériques à l’emploi (logement, santé, mobilité, garde d’enfants) restent structurellement sous-dotés, l’investissement massif dans les capacités de surveillance interroge sur la hiérarchie des priorités. Gabriel Attal, alors chef du gouvernement, avait d’ailleurs affiché l’ambition de « presque tripler le nombre de contrôles annuels à 1,5 million d’ici 2027 », ambition rapportée par le même article. Avec 960.000 contrôles réalisés en 2025, l’institution est en passe d’atteindre, voire de dépasser, ce cap annoncé.
Une procédure plus rapide, mais à quel prix humain ?
Le document de France Travail signale une baisse de la durée moyenne des contrôles, passée de 22 à 15 jours entre 2024 et 2025. Cette accélération, présentée comme une « simplification des procédures », cache une réalité plus contrastée selon l’issue du contrôle : 10 jours quand la recherche d’emploi est avérée, 13 jours en cas de besoin de redynamisation, mais 34 jours lorsque le contrôle débouche sur un constat d’insuffisance de recherche.
Cette dernière durée, plus de trois fois supérieure à la première, signifie concrètement que les personnes les plus fragiles, celles pour qui le contrôle tourne à la sanction, restent plus longtemps dans une incertitude administrative. Avec toute l’angoisse que cela suppose lorsque l’on dépend d’une allocation pour vivre. La rapidité de traitement n’est donc pas uniformément répartie : elle bénéficie d’abord à ceux dont le dossier ne pose pas de problème, et pénalise doublement, par la sanction et par l’attente, les situations les plus complexes.
La question du profil des personnes sanctionnées mérite également d’être posée avec précision, à partir des données disponibles. Le tableau du document France Travail montre que les demandeurs d’emploi sanctionnés sont plus souvent des hommes (63% contre 47% de femmes parmi l’ensemble des contrôlés), plus âgés (31% ont 50 ans ou plus, contre 25% pour l’ensemble des contrôlés), et paradoxalement mieux indemnisés que la moyenne des inscrits (54% sont indemnisés contre 46% pour l’ensemble des demandeurs d’emploi en catégories ABC). Ce dernier point interroge : les personnes sanctionnées ne sont donc pas majoritairement les plus précaires parmi les précaires, mais des profils indemnisés, ce qui pourrait suggérer que le dispositif de contrôle vise, au moins en partie, des considérations d’économie budgétaire sur l’assurance chômage plutôt qu’une action de réinsertion pure.
L’accompagnement, grand oublié du dispositif ?
Les chiffres relatifs au changement de modalité d’accompagnement après un contrôle sont révélateurs d’un accompagnement encore trop marginal. Selon le document de France Travail, seuls 9% des demandeurs d’emploi contrôlés en 2024 ont changé de modalité de suivi dans les trois mois suivant la clôture du contrôle, et ce taux monte à 12% pour ceux ayant fait l’objet d’une redynamisation.
Autrement dit, dans l’immense majorité des cas, même lorsque le contrôle révèle un besoin de redynamisation clairement identifié par le conseiller CRE, cela ne se traduit pas systématiquement par un changement concret dans l’accompagnement proposé à la personne. Ce chiffre pose une question dérangeante : à quoi sert de qualifier un besoin de redynamisation si celui-ci ne débouche pas, dans la majorité des cas, sur une évolution tangible du parcours d’accompagnement ? Le contrôle produirait-il alors davantage de constats que de solutions ?
Sur l’accès à l’emploi lui-même, les résultats méritent d’être lus avec nuance. Le document indique que 37,4% des demandeurs d’emploi contrôlés en 2024 ont accédé à un emploi d’au moins 78 heures (!) dans les six mois suivant leur contrôle, et que la mise en œuvre d’un contrôle aléatoire accroît l’accès à l’emploi de 2,3 points par rapport aux personnes non contrôlées.
France Travail y voit une preuve d’efficacité du dispositif. Mais, cette corrélation, aussi intéressante soit-elle statistiquement, ne dit rien des conditions dans lesquelles cet accès à l’emploi s’est fait : sous la contrainte, dans la précipitation, avec un risque accru de reprise d’emploi précaire ou inadapté au projet professionnel de la personne ? Le document ne fournit aucune donnée sur la qualité ou la pérennité de ces emplois au-delà du distinguo CDI/CDD de six mois ou plus, et aucune donnée qualitative sur le vécu des personnes concernées par cette mise sous pression. Là n’est pas la question, direz-vous, mais le fait qu’une institution ne se préoccupe pas de l’impact de ces orientations sur les personnes et sur la qualité de l’emploi n’arrange rien.
Conclusion : quelle place pour la confiance ?
France Travail présente son « contrôle de la recherche d’emploi rénové » comme une avancée, plus juste, plus individualisée, fondée sur l’analyse globale de la situation des personnes plutôt que sur l’automaticité aveugle des sanctions d’hier. Les chiffres eux-mêmes, tirés du document officiel d’août 2026, nuancent cette présentation : la multiplication par 1,6 du nombre de contrôles en une seule année et la place croissante prise par le contrôle du défaut d’assiduité peut déjà interroger.
Il y a aussi le rôle ambigu du conseiller référent transformé en déclencheur de sanctions dans près d’un cas sur deux lorsqu’il signale un dossier. Cela donne à voir les contours d’une institution qui investit massivement dans la surveillance de celles et ceux qu’elle devrait avant tout accompagner.
La question posée en creux par ces données est simple : peut-on réellement accompagner quelqu’un vers l’emploi tout en le plaçant, en permanence, sous la menace d’un contrôle ? Les 85% de demandeurs d’emploi dont la bonne foi est confirmée à l’issue du contrôle témoignent d’une réalité que les travailleurs sociaux connaissent bien : la très grande majorité des personnes sans emploi cherchent activement à en retrouver un.
Faire peser systématiquement, le poids du soupçon sur les demandeurs d’emploi au nom d’une meilleure efficacité, c’est prendre le risque de fragiliser durablement la relation de confiance qui devrait être au cœur de tout accompagnement socio-professionnel digne de ce nom. Ce débat mérite d’être porté haut et fort par les acteurs du secteur, et j’invite chacune et chacun d’entre vous, lectrices et lecteurs engagés dans ces métiers de l’accompagnement à l’emploi, à partager votre propre expérience de ce dispositif, sur le terrain, au contact quotidien des personnes qui en vivent, très concrètement, les effets.
Sources :
- Le contrôle de la recherche d’emploi en 2025 | France Travail
- France Travail intensifie encore le contrôle des demandeurs d’emploi | Le Monde
La photographie a été générée avec une IA : les personnages sont fictifs comme le lieu.


