Livre ouvert : Classe

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Depuis 2019, les éditions Anamosa ont publié 33 opus d’une collection d’ouvrages courts et incisifs qui s’emparent à chaque fois d’un mot différent pour le passer au crible du sens critique. Tout l’été cette rubrique en présente quelques-uns. Aujourd’hui : « Classe »

Classe Couleur 300dpi 1000px RVB2 600x1038 1Qui dit classe sociale, dit lutte des classes et donc remise en cause de l’ordre dominant. Ce concept a permis de rendre visibles et audibles à travers le monde toutes les luttes contre les inégalités qui ont cessé d’être considérées comme naturelles, apparaissant dorénavant injustes. Il est le symbole d’un combat qui les a notablement fait reculer sans toutefois jamais réussir à les abolir. Mais il a permis de grandes conquêtes sociales.

Ce terme émerge au XVIIIᵉ siècle sous la plume des physiocrates. Cette école de pensée économique établit une distinction entre les classes productives, stériles (les marchands) et les propriétaires. A la même époque, Saint-Simon répartit la société entre les classes féodales, intermédiaires et celles qu’il désigne lui aussi comme productives. Il dénonce l’exploitation d’une immense majorité de travailleurs par une faible minorité.

Karl Marx définit les caractéristiques d’une classe en fonction de sa position dans la division du travail. Il considère la prise de conscience et l’action collective des prolétaires face à leur exploitation comme porteuses d’un projet politique d’émancipation. Il doit apporter la fin de l’aliénation et l’avènement d’une société égalitaire. Le monde ouvrier devient le pivot du langage de la lutte des classes.

Les classes sociales vont vivre leur âge d’or entre 1945 et 1970. Ce concept se banalise et se généralise. L’État le fait sien en intégrant dans ses statistiques officielles la notion de catégorie socio-professionnelle. Mais bientôt de profondes mutations sociologiques interviennent qui brouillent les cartes.

Car bien d’autres catégories opprimées sont alors encore invisibilisées. La soumission des femmes dans une situation de subordination à leur mari n’est pas remise en cause. Une loi votée en 1884 interdit aux salariés étrangers de se constituer en syndicat. Aux USA, la classe ouvrière ignore le sort des esclaves. Le code de l’indigénat, qui infantilise en 1881 les colonisés, n’est pas dénoncé.

C’est en réaction à ces situations d’oppression qu’émergeront d’autres concepts. Aux rapports sociaux de genre, au pouvoir masculin, à la domination des pays riches sur les pays pauvres répondent de nouveaux acteurs, eux aussi, victimes des inégalités : les chômeurs, les exclus, les migrants, les jeunes de banlieues. Les partis de gauche et les syndicats auront beaucoup de mal à intégrer que l’exploitation au travail ne soit pas le seul horizon de l’oppression.

La figure de l’entrepreneur que chacun peut potentiellement envier remplace celle du patron. Une certaine fluidité sociale se manifeste. La classe ouvrière est écartelée entre ses membres qui basculent du côté des couches moyennes et ceux qui sont les plus précarisés. L’individualisation menace la cohérence collective.

La solidarité de classe se heurte à de multiples oppositions s’éloignant de la seule dénonciation de l’exploitation. Ce sont ces divisions qui confrontent les précaires aux stables, l’industrie au secteur des services, les blancs aux arabes, les métropoles au rural, les femmes aux hommes. Le langage des classes qui monopolisait la compréhension du social tend à se dissoudre ou à devenir trouble.

Progressivement l’extrême droite récupère le combat des classes populaires. Elle les enferme dans des représentations nationalistes, racialistes et masculinistes. Il est temps de remettre l’ouvrage de classe sur le métier, en faisant la promotion de la démarche intersectionnelle. Il faut le proclamer haut et fort : la dénonciation de la domination de race, de genre, de nationalité ne peut avancer indépendamment des rapports de classe.

 


 

Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »
Il est signé Jacques Trémintin
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Photo : Etienne Penissat sur le site de l’éditeur

 

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