Point de vue | Ludwig Maquet : réflexions sur la place du travail dans les métiers de l’action sociale et de la santé

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Mes fonctions de formateur et de superviseur, d’acteur de la santé au travail m’amènent depuis longtemps à observer la souffrance en travail social. Déjà en tant qu’éducateur, cette thématique m’animait tant je constatais la perte de sens, les risques psychosociaux présents au cœur du travail social. Au-delà des causes multifactorielles pouvant provoquer du mal-être au travail, la notion même de travail, sa représentation, ce que nous y mettons, m’interroge. Cette réflexion trouvera certainement aussi sa place dans la nouvelle édition de mon livre « Prévenir les violences et les risques psychosociaux en travail social.

Pourquoi travaille-t-on ? Quelle est la place du travail dans notre vie ? Quel sens ou utilité y mettons-nous ? Comment équilibrer ce pilier central avec nos autres piliers fondamentaux que sont la famille, la santé et les loisirs ? Le travail est-il source d’émancipation ou bien d’aliénation ? Tripalium, source de torture ou gage de liberté ? Peut-on s’en passer, quel est son rôle ? S’interroger ainsi permet de mettre en perspective ce que représente le travail pour nous, d’autant plus dans un secteur de l’action sociale et de santé où le sens de l’engagement dans des professions d’aide est profond et source, aussi, d’épuisement. Les apports, bien qu’incomplets, qui suivent, ont pour objectif de mettre avant quelques réflexions pour nous amener, à réfléchir notre propre rapport au travail.

Le travail comme élément central

Charlot les temps modernes 3Le travail serait central dans notre vie. Pour Christophe Dejours, cette centralité du travail est en lien avec les questions de santé mentale. Ce dernier ne peut être neutre et provoquer le pire comme le meilleur. En effet, « le travail peut devenir tellement important dans une vie que c’est grâce au travail que non seulement on solidifie, on renforce sa santé, mais peut-être même, on la constitue. C’est le travail comme médiateur de la construction de la santé. Personne n’échappe à cette centralité du travail pour le psychisme. Si on est au chômage, on ne peut plus apporter sa contribution à la société via le travail. On perd alors tous les avantages de la rétribution en termes de reconnaissance et, là, du point de vue psychique, c’est très scabreux ». Dans son dernier livre, « Pratiques de la démocratie », la thèse de la centralité politique du travail est que si le travail vivant permet d’ouvrir la voie à une démarche favorisant l’émancipation, il faut toutefois comprendre l’ambiguïté de l’humain qui balance entre le désir d’émancipation et la servitude volontaire. D’où la nécessité d’espaces pour conflictualiser les points de vue, des espaces pour parler du travail, du réel, du vécu, du vivant, afin d’apporter chacun des pistes de résolutions.

Le travail source de santé ou de souffrance

Dans la même veine, Dominique Lhuilier, professeure en psychologie du travail s’intéresse au travail comme source de santé ou de souffrance. Elle aide à comprendre et à analyser les situations de malaise individuel ou collectif en appréhendant les fonctions psychologiques et sociales du travail. Travailler est-il une condition d’une bonne santé ou au contraire, son ennemi ? Poser cette question ainsi peut masquer la dualité entre la santé et le travail. En effet, « celles et ceux qui en sont privés ou qui, malgré leur maladie, travaillent, nous rappellent qu’elle est un processus ». Les enquêtes sur les personnes privées d’emploi rappellent bien l’importance des fonctions psychologiques et sociales de l’emploi, de l’activité et des professions. L’activité est un facteur de santé et les dégâts du désœuvrement imposé que ce soit avec le chômage, la « placardisation », la mise en invalidité pour « inaptitude » ou le départ en retraite, sont majeurs. La fragilisation de la santé des chômeurs constitue un problème de santé publique des plus important

Mais où va le travail ?

Charlot les temps modernes 1Différemment, Dominique Méda, philosophe et sociologue française dont les travaux portent notamment sur le travail, incite à repenser la nature et la place du travail dans nos vies. Où va le travail ? Si nos sociétés occidentales sont fondées sur le travail qui détermine ainsi la place de chacun dans la société, il est un moyen de subsistance, une utilité, des droits et une protection. La modification du monde du travail vient remettre en cause le sens et l’utilité même de ce travail. Face à la question du rôle que tiennent l’échange économique et le travail dans la fabrique du lien social, trois chantiers seraient nécessaires afin de repenser le travail : les conditions de travail, les classifications des métiers et la démocratisation des entreprises. Objectif ? Permettre à tous d’accéder non seulement au travail décent ou du moins soutenable, mais aussi à l’ensemble de la gamme des activités, amicales, politiques, parentales ou de développement personnel, qui constituent le bien-être individuel et social<

La complexité du travail

Vincent De Gaulejac, sociologue, revient quant à lui, sur la complexité du travail, oscillant entre souffrance et libération, servitude et aliénation, conquête sociale et épanouissement. Si le travail est présenté comme une activité concrète, source de subsistance, de reconnaissance et d’identité, il peut aussi être un facteur de crise quand la reconnaissance fait défaut. Le travail est donc multidimensionnel : il construit le « faire, l’avoir et l’être de l’individu ». Il souligne que les mutations profondes du monde du travail entraînent autant de manifestations pathologiques que sont le stress, le burn-out, les dépressions, les suicides, le mal-être au travail en général. Le désenchantement du travail résulterait d’une idéologie gestionnaire qui « transforme l’humain en ressource au service de la rentabilité de l’entreprise. La souffrance au travail manifeste une nouvelle exploitation psychique, tout aussi réelle que l’ancienne exploitation du prolétariat dans le capitalisme industriel ». Il en appelle à travailler mieux pour vivre mieux.

De nouvelles formes de domination au travail

Ces propos de Vincent De Gaulejac renvoient à ceux de la sociologue du travail Daniele Linhart, pour qui de nouvelles formes de domination au travail sont à l’œuvre. Le management individualise, culpabilise et fragilise. Une nouvelle subordination est réinventée, « la permanence du lien de subordination salarié joue un rôle majeur puisque celui-ci rend impossible une véritable mise en débat de la qualité et de l’utilité sociale du travail ». Il s’agirait de permettre aux salariés de reprendre la main sur leur travail en passant par une transformation structurelle de l’organisation du travail, véritable enjeu de société. Le renforcement de la solidarité, l’appartenance à un métier utile socialement, reconnue et son attachement, devraient aider les salariés à retrouver du pouvoir d’agir de façon collective.

La qualité de vie au travail

Charlot les temps modernes 4Un autre point de vue des plus intéressants est celui de Marie Pezé, docteur en psychologie, responsable du réseau de consultation souffrance et travail. Celle-ci s’interroge sur la notion de travail et la qualité de vie au travail. Il faudrait ainsi s’occuper des liens entre le bien-être au travail et la performance de l’entreprise. Poser la question de l’utilité du travail, à quoi sert-il, amène forcément à s’interroger sur notre identification à celui-ci, à son sens. En cela, le travail peut soit être construction identitaire comme il peut être objet de destruction. Sans psychanalyser ici le travail, soulignons que le travail est une rencontre entre soi et ce que l’on nous demande d’effectuer. C’est un acte, avec sa symbolique, qui amène à la reconnaissance, ce dont tout le monde a besoin pour grandir et s’épanouir.

D’où le besoin de comprendre notre niveau d’investissement dans le travail et les feed-back qui en émanent. « Travailler, ce n’est pas seulement produire, c’est se transformer soi-même. Le travail n’est pas seulement un rapport individuel à la tâche, mais un rapport de soi à soi », affirme-t-elle sur son site. Il est d’ailleurs dit, à propos de la reconnaissance, que celle-ci se fonde sur un double mouvement : l’utilité et la beauté, et que, quel que soit le but, on y met toujours quelque chose de soi.

Mais une autre question se pose, « comment décliner la reconnaissance alors que l’organisation du travail pense que le travailleur n’a rien à dire sur son travail ? Comment décliner la reconnaissance lorsque les normes de qualité sont celles du marché et plus celles des règles de métier ? », s’interroge-t-elle.

La qualité empêchée

Cette réflexion sur la place du travail dans notre vie ne saurait être complète, si tentée qu’elle le soit, je ne le crois pas, sans évoquer Yves Clot. Il se démarque des autres approches du travail en instituant, notamment, une controverse sur la qualité même du travail, qui a une grande importance pour les travailleurs français, alors qu’ils s’en plaignent de plus en plus. Pour lui, d’abord, considérons ce qu’il appelle « la qualité empêchée », à la base du malaise. Les prescriptions, les pressions temporelles, les injonctions contradictoires, l’impossibilité de respirer, l’absence de temps de controverse, amènent à une perte des repères et provoquent une insatisfaction toujours grandissante.

Il distingue ainsi le « travail de qualité » et la « qualité du travail ». Il considère que ce seraient les organisations qui n’ont plus les ressources pour répondre aux exigences des salariés de faire un travail de qualité. En effet, la souffrance trouverait son origine dans les activités empêchées. Conflictualiser autour de la qualité replacerait le collectif de travail au centre du dispositif et viserait à contrer l’isolement des individus.

Le milieu de travail sur le plan psychosocial

Charlot les temps modernes 2À l’heure des discours accusateurs et des attaques contre les arrêts de travail, l’Organisation internationale du travail (OIT) fait un utile rappel dans son rapport 2026 « le milieu de travail sur le plan psychosocial ». Les mauvaises conditions de travail en matière psychosociale ne sont pas un enjeu anecdotique, alimentées par les exigences fantaisistes des travailleurs, mais un important facteur de décès et de maladie : les risques psychosociaux font plus de 840.000 morts par an !

En définitive, alors que le travail reste présenté comme une valeur indispensable mais qu’il engendre de plus en plus d’insatisfactions, de mal-être et de précarité, faut-il en finir avec cette question de la centralité du travail indispensable à nos vies ? Faut-il réduire la place du travail dans la vie ? Comment changer de regard sur les organisations du travail social comme en appelle Roland Janvier dans son livre ? Il interroge les modalités d’organisation et de management, soulignant que la « vision des organisations du travail social par leurs stocks occulte une approche plus qualitative qui s’intéresserait plutôt aux capacités d’échanges et d’interactions que génèrent les établissements et services au profit de leurs bénéficiaires et avec leur environnement ».

D’où cette nécessaire question du travail dans nos vies et de la compréhension, également, des différences entre ce que l’on nomme le travail prescrit, le travail réel, le travail vécu ou vivant. Mais ce sera pour un autre article. Pour l’instant, au regard des éléments ci-dessus, tentons chacun de répondre à la question : qu’est-ce que le travail pour moi ?

 


Note : Si, comme Ludwig, vous souhaitez publier une tribune sur un sujet de votre choix dans ma case intitulée « point de vue », n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.

Photos : Charlie Chaplin dans « les temps modernes »

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