Il y a des conflits familiaux que l’on finit par apprivoiser : les chambres pas rangées, les devoirs reportés ou encore les sorties qui s’éternisent. Et puis il y a quelque chose de nouveau, qui échappe, qui déborde tout : ces batailles quotidiennes autour du smartphone et des réseaux sociaux. Dans une enquête de Guillemette Faure publiée dans Le Monde, des parents parlent de « guerre technologique » avec leurs enfants, de négociations sans fin, de portes qui claquent, de promesses non tenues, de fatigue morale qui s’installe.
Ce qui change, ce n’est pas seulement la nature de l’objet des disputes, un écran plutôt qu’un poste de télévision, mais l’impression que la décision d’autoriser le smartphone est irréversible. Là où l’on peut toujours revenir sur des sorties trop tardives ou recadrer l’alimentation, beaucoup de parents ont le sentiment que, pour les écrans, « le dentifrice est déjà sorti du tube ». Retirer un téléphone ou couper un accès aux réseaux, ce n’est pas seulement interdire une activité : c’est, aux yeux de l’adolescent, retirer un morceau de liberté, de lien social, parfois même de sa dignité.
Quand l’autorité parentale se heurte à l’architecture des plateformes

Les scènes décrites sont très concrètes. Un père raconte qu’il a mis en place des règles strictes : téléphone rendu le soir, temps d’écran limité, contrôle parental généreux. Au début, tout semble tenable. Puis les enfants apprennent à contourner : changement de mot de passe, création de comptes en cachette, utilisation du téléphone d’un autre adulte. La bataille devient technique, puis émotionnelle. À un moment, ce père finit par dire qu’il a « abdiqué », non par conviction, mais par épuisement : les soirées entières passées à se disputer autour du téléphone ont fini par lui sembler plus destructrices que le maintien d’un cadre rigide.
D’autres parents, comme cette mère qui raconte avoir vu les notes de sa fille chuter après la levée du contrôle parental, se sentent pris dans une contradiction : laisser l’adolescente « gérer » et voir l’école en pâtir, ou reprendre la main au risque d’installer un climat de conflit permanent. Dans les commentaires des lecteurs, certains jugent ces adultes trop faibles, d’autres les défendent. Ce qui apparaît clairement, toutefois, c’est que l’autorité parentale se heurte à un système conçu pour résister aux limites : les algorithmes des grandes plateformes ne sont pas neutres, ils ont pour objectif de capter et retenir l’attention, y compris celle des plus jeunes, en misant sur la répétition, la gratification immédiate, la comparaison sociale.
L’institution scolaire, les services publics… et les injonctions contradictoires
Il y a au cœur de ces tensions, une contradiction majeure qui apparaît : d’un côté, les discours publics exhortent les parents à limiter le temps passé devant les écrans ; de l’autre, l’école et de nombreux services exigent l’usage des outils numériques. Dans le fil de commentaires du Monde, une mère explique par exemple que ses fils n’ont pas de smartphone, mais qu’on lui répète qu’au lycée, ce sera « indispensable » pour suivre Pronote, lire les mails des professeurs ou consulter les changements de salle de dernière minute.
D’autres lecteurs lui répondent qu’il est possible d’accéder à ces services depuis un ordinateur et qu’il ne faut pas « se cacher derrière Pronote » pour justifier l’achat d’un smartphone. Mais ce débat révèle des réalités sociales : tout le monde n’a pas un ordinateur à domicile, certains envoient leur adolescent à la bibliothèque lorsqu’il doit rendre un devoir en ligne. Dans certaines zones, la réservation d’un transport à la demande ne se fait que via une application mobile. Là encore, les familles les moins équipées sont celles qui se retrouvent le plus en difficulté.
Pour les travailleurs sociaux, cela peut changer la nature de l’accompagnement. Il ne s’agit plus seulement d’aider les parents à poser des règles, mais de prendre en compte des contraintes matérielles et institutionnelles : manque d’équipement, horaires imposés par l’école, accès aux droits… Tous ces aspects exigent une connexion permanente. La question devient : comment protéger sans exclure ? Comment limiter les usages sans pénaliser l’accès à l’éducation, aux droits, à la mobilité ?
Les lecteurs du Monde : entre « il suffit de dire non » et un sentiment d’impuissance
Les commentaires en ligne des lecteurs de ce journal constituent un matériau précieux. On y lit des parents qui se revendiquent d’une certaine ligne dure : pas de smartphone avant 15 ou 16 ans, téléphones « à clapet » pour appeler en cas de besoin et Wi‑Fi coupé le soir. Les écrans sont uniquement dans les pièces communes. Certains assurent n’avoir « jamais eu de problème » avec ce cadre, d’autres estiment au contraire que leurs enfants ont été stigmatisés par leurs pairs, vus comme des « ringards », des « marginaux », et que ce coût social n’est pas anodin.
On voit également apparaître des critiques très dures envers les parents jugés incohérents, scotchés eux‑mêmes à leur téléphone, incapables d’incarner ce qu’ils demandent à leurs enfants. Un lecteur compare explicitement le smartphone à la cigarette : comment demander à un adolescent de ne pas fumer quand le parent sort sur le balcon à chaque pause pour allumer une cigarette ? De la même manière, comment exiger de l’ado qu’il lâche son téléphone si l’adulte répond à ses mails professionnels au dîner ou scrolle machinalement sur son canapé ?
Mais d’autres voix, dans ces mêmes commentaires, refusent la réduction à la « faiblesse parentale ». Elles soulignent le rôle des algorithmes, conçus pour créer de la dépendance, et comparent la situation à celle de l’alcool ou du tabac : on n’a jamais demandé aux seules familles de gérer la publicité pour l’alcool dans les stades ou l’accès aux cigarettes en grande surface. On a fini par encadrer, interdire, réguler. Pourquoi les réseaux sociaux échapperaient‑ils à cette logique de santé publique ?
Addiction ou usage problématique ? Une question de santé publique
Le mot « addiction » fait débat. Certains lecteurs estiment qu’il est exagéré, qu’on parle au mieux d’usage abusif, qu’il ne faut pas confondre un adolescent collé à son écran avec une personne dépendante à une substance psychoactive. D’autres, au contraire, s’appuient sur des comportements très concrets : impossibilité de réduire le temps d’utilisation malgré la prise de conscience des effets négatifs accompagné d’une détresse lorsqu’on coupe l’accès. Sans parler des nuits blanches passées sur des vidéos ou des jeux. Tout cela a un impact avéré sur la scolarité ou la vie sociale hors écran.
Les travaux de psychologie du développement cités dans l’article rappellent que le cerveau adolescent est particulièrement vulnérable à ces mécanismes : les circuits de récompense et de gestion de la frustration ne sont pas encore stabilisés, ce qui rend la résistance aux sollicitations répétées beaucoup plus difficile. Pour le dire simplement : même informé, même « sensibilisé », un adolescent ne joue pas à armes égales avec une plateforme dont le modèle économique repose sur la prolongation de chaque minute de connexion.
C’est là que la dimension de santé publique apparaît clairement. On ne peut pas se contenter de moraliser les comportements individuels. La question devient : quel environnement numérique construisons‑nous pour les enfants et les adolescents ? Avec quelles limites, quels interdits, quels espaces protégés, quels droits effectifs à la déconnexion ?
La voix de Sarah El Haïry : nommer la « captivité algorithmique »

Dans ce paysage, Sarah El Haïry, haut‑commissaire à l’enfance tente de faire bouger les lignes. Dans son entretien au Monde, elle décrit certains environnements numériques comme des espaces de « captivité algorithmique », où des mineurs se retrouvent enfermés dans des flux de contenus qui exploitent leur vulnérabilité. Qu’il s’agisse de vidéos violentes, sexualisées, ou de sollicitations prédatrices, il faut agir. Elle rappelle les affaires de cyberproxénétisme sur TikTok et la responsabilité des plateformes lorsqu’elles laissent prospérer des contenus mettant en danger des adolescents.
Elle évoque les dispositifs de vérification d’âge, les lois en cours sur l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Elle évoque aussi les discussions autour d’un « couvre‑feu numérique » pour les mineurs. Mais surtout, elle ouvre une perspective forte : celle d’une possible responsabilité pénale des dirigeants de ces entreprises lorsque leurs produits, sciemment laissés sans garde‑fous, exposent massivement des enfants à des risques graves. Mais l’Etat a-t-il les moyens de s’opposer aux plateformes de la Silicon Vallée ?
Pour les travailleurs sociaux, la portée de ces propos est double. D’une part, ils reconnaissent la réalité des violences numériques et des mécanismes d’emprise qu’ils observent sur le terrain. D’autre part, ils posent clairement que l’enjeu n’est pas seulement de « mieux éduquer » les parents ou les enfants, mais aussi de transformer en profondeur l’architecture et le fonctionnement des plateformes.
Le rôle des travailleurs sociaux : tiers de confiance, tiers politique
Les professionnels de l’aide sont déjà au cœur de ces tensions. En entretien familial, en accompagnement éducatif en milieu ouvert, dans les services de protection de l’enfance, les centres sociaux, les foyers, les maisons des adolescents ce sont les mêmes histoires qui reviennent : un jeune harcelé en ligne, une adolescente dont les photos circulent sans consentement, un parent qui découvre des messages inquiétants en fouillant dans un téléphone, une fratrie qui se déchire autour d’une confiscation d’écran.
Votre position est singulière. Vous n’êtes ni juge, ni parent, ni plateforme. Vous êtes ce tiers qui peut entendre la souffrance des parents sans les culpabiliser, la colère ou la détresse des adolescents sans les réduire à un « caprice d’enfant roi »,. Vous avez la capacité d’articuler ces vécus avec les enjeux institutionnels et politiques plus larges. Vous pouvez aider à redonner du sens là où tout semble se résumer à un bras de fer autour d’un objet.
Concrètement, cela peut passer par des temps collectifs avec des parents sur les usages numériques. Il est possible d’envisager des groupes de parole avec des adolescents où l’on discute des algorithmes, des vidéos qui marquent, des comparaisons incessantes aux influenceurs. Cela peut aussi signifier de travailler en équipe pluridisciplinaire avec des enseignants, des psychologues, des médiateurs numériques. Et, au‑delà, d’alimenter les diagnostics partagés des territoires : combien de situations en protection de l’enfance ont une dimension numérique ? Quels types de contenus reviennent le plus souvent dans les récits des jeunes ? Quels effets sur le sommeil, la scolarité, la santé mentale ?
De l’accompagnement individuel au plaidoyer
Les débats autour de ces articles du Monde montrent qu’il n’est pas possible de se contenter du simple accompagnement individuel. Certes, chaque situation est singulière, chaque famille compose avec ses valeurs, ses contraintes, ses ressources. Mais l’ampleur du phénomène impose de passer aussi par le plaidoyer : faire remonter, à partir du terrain, ce que les politiques publiques doivent entendre.
Les travailleurs sociaux peuvent avoir une parole précieuse pour décrire les effets très concrets des réseaux sociaux sur les trajectoires des jeunes : décrochage scolaire lié à des nuits passées en ligne, troubles anxieux amplifiés par la comparaison permanente aux autres, risques d’exploitation sexuelle facilitée par l’anonymat, violences intrafamiliales déclenchées par des conflits autour des écrans. Ces éléments ne sont pas de simples anecdotes : ils doivent nourrir les débats parlementaires, et les stratégies des collectivités locales.
Il ne s’agit pas de plaider pour une interdiction totale et définitive. On peut aussi reconnaitre que beaucoup de jeunes trouvent aussi dans le numérique des espaces de soutien, d’expression et de lien. Il s’agit de dire que l’on ne peut pas continuer à laisser des acteurs économiques organiser la captation de l’attention des mineurs sans garde‑fous, puis reprocher aux seules familles de ne pas « tenir ».
Reconnaître la fatigue des parents, soutenir leur pouvoir d’agir
Les articles et les commentaires du journal Le Monde centrés sur ce sujet nous montrent une immense fatigue parentale, faite de culpabilité, d’auto‑accusation, mais aussi d’un sentiment d’être pris dans un jeu perdu d’avance. Certains avouent avoir renoncé « pour préserver la paix familiale », d’autres se sentent jugés par les « bons parents » qui affirment sans nuance qu’« il suffit de dire non ».
Votre rôle, comme travailleur social, est peut être de réhabiliter une forme de légitimité parentale, mais sans naïveté. Oui, les parents ont encore la responsabilité de poser un cadre. Non, ils ne sont pas tout‑puissants. Les encourager à parler de leurs propres usages, à reconnaître leurs difficultés, à chercher des alliances (avec l’autre parent, avec l’école, avec le réseau de proximité) est déjà un levier de changement.
En même temps, il est nécessaire de rappeler que l’on ne peut pas réduire la question à un déficit d’autorité individuelle. Si nous voulons vraiment protéger les adolescents, il nous faudra des règles collectives plus exigeantes pour les plateformes, des espaces éducatifs pour travailler sur le sens des usages, et des services publics qui ne mettent pas les familles devant ce dilemme insoluble : être de « bons parents » en limitant les écrans tout en utilisant les smartphones pour l’accès aux devoirs, aux services, aux transports et j’en passe.
Sources :
- Retirer les réseaux sociaux aux ados, une mission impossible ? « Ça a ouvert une sorte de guerre technologique avec mon fils » | Le Monde
- Sarah El Haïry, haut-commissaire à l’enfance : « Confronter des enfants à des systèmes de captivité algorithmique, c’est aussi de la prédation » | Le Monde
Photos : depositphotos et Qwen studio


