Il nous est répété un peu partout qu’il faut « vieillir chez soi » et « rester acteur de son projet de vie ». Ces mots sont rassurants, presque moraux. Ils donnent l’impression que, collectivement, nous avons compris qu’une personne âgée reste avant tout une personne, avec sa dignité, son histoire et ses choix.
Mais, lorsque l’on regarde ce qui se passe concrètement, le tableau est beaucoup moins idyllique. Dans un billet récent, je montrais comment notre politique du grand âge pousse méthodiquement vers l’Ehpad. Les barèmes, les financements et les logiques de places disponibles sans oublier les arbitrages budgétaires ont laissé peu de place à la singularité des parcours. Au bout du chemin, il est plus simple d’aller dans un établissement, parfois en urgence, parfois faute d’alternative.
L’émission « Répliques » consacrée au grand âge, diffusée le 18 avril dernier sur France Culture, a mis précisément des mots sur ce paradoxe. Avec Véronique Fournier et Bertrand Quentin, Alain Finkielkraut nous avait interrogé : « la vieillesse est‑elle un rétrécissement ou une transformation de l’existence ? » Belle question ! Autrement dit : est‑ce l’âge lui‑même qui réduit la vie, ou le système dans lequel on fait vieillir les gens ?
Grand âge : l’écart entre les cases et les vies
Dans un autre article, je rappelais que l’on ignore réellement de quoi l’on parle quand on parle de « personnes âgées ». On fixe à 60 ans l’entrée dans la vieillesse pour les dispositifs, alors même que des chercheurs montrent qu’en moyenne, les vrais problèmes de santé, de fragilité et de dépendance se concentrent plutôt autour de 70–75 ans. Entre les deux, les situations sont extrêmement différentes.
Le « grand âge » n’est pas qu’un chiffre, c’est une épreuve de vie : le corps qui ralentit, les deuils qui s’accumulent, la fatigue qui arrive plus vite que par le passé… C’est aussi parfois, une autre manière d’habiter le temps, de se rapporter à l’essentiel, de délester ce qui pesait. De retrouver l’essence des choses.
Le problème est que nos institutions raisonnent en cases. On devient «vieux» au sens administratif dès que l’on entre dans les catégories qui ouvrent droit à telle allocation, à telle prise en charge. Pour les travailleurs sociaux, cela se traduit par une tension permanente : ils rencontrent des personnes et des histoires, mais doivent renseigner des grilles, des GIR, des rubriques qui ne savent mesurer que la perte et la dépendance.
Vieillophobie : ce mot qui dérange
Francis Carrier, dans son texte « Ma colère contre la vieillophobie », publié sur le site VIF (Vieux, inégaux et fous), propose un mot pour décrire une réalité que beaucoup ressentent confusément : la vieillophobie. Il y met d’abord quelque chose de très intime : la peur de notre propre vieillissement, celle aussi du corps qui change, du risque de la dépendance, voire de la mort. Tout cela nous pousse à dire « je ne suis pas vieux ». Cela conduit au déni et à une volonté de se cramponner aux apparences.
Mais il montre aussi que cette peur est socialement organisée. La vieillophobie, c’est le rejet collectif des vieux. C’est quand on réduit les personnes âgées à un coût, un problème ou une charge. Quand on les rend invisibles dans l’espace public, dans les médias. On parle d’eux sans eux. Francis Carrier n’hésite pas à parler d’une discrimination structurelle, comparable, dans sa logique, à l’homophobie ou au sexisme : un système de représentations et de pratiques qui rabaisse l’autre en raison de ce qu’il est non pas réellement mais de comment il est perçu.
Ce mot dérange, parce qu’il nous renvoie à ce que nous faisons vivre aux plus âgés. Il dérange aussi parce que nous craignons de devenir vieux. Cette « phobie intérieure » nourrit la « phobie sociale » : nous maltraitons l’image de la vieillesse parce qu’elle nous rappelle notre propre finitude.
De la catégorie subie à l’identité assumée : « nous, vieux et vieilles »
Le texte de Francis Carrier relie à sa façon l’intime et le politique. Il écrit en substance : nous ne voulons pas seulement d’un concept d’experts, nous voulons un mot qui dise la violence vécue. Nommer la vieillophobie, c’est déjà un acte politique. Mais il va plus loin : il appelle à assumer une « identité vieille ». Dire « nous, vieux et vieilles », non pas dans la honte ou l’auto‑dénigrement, mais dans une forme de fierté lucide.
« Vieillir n’est pas une maladie, ni un défaut, c’est une condition humaine universelle. » Là, on retrouve quelque chose que j’essaie souvent de porter dans mes billets : on passe à côté de l’essentiel tant que les personnes concernées ne parlent pas en leur nom, tant qu’elles restent des objets de politiques sociales et non des sujets.
Le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) s’inscrit dans ce mouvement : un collectif de personnes âgées et de soutiens qui affirme « Rien pour les vieux sans les vieux » et qui entend peser sur les décisions publiques concernant le grand âge. Cette parole-là n’est pas une option décorative : elle change la manière même de penser les politiques de la vieillesse.
Domicile, Ehpad, isolement : ce que les chiffres ne disent pas
Quand on parle de grand âge, on pense très vite à l’Ehpad. En France, notre politique du grand âge pousse, malgré les discours sur le maintien à domicile, vers l’institutionnalisation. La promesse est simple : « vieillir chez soi ». Mais, derrière, les financements, les conditions de travail des aides à domicile, l’inégale qualité des logements font que, très souvent, ce maintien à domicile est un maintien dans l’isolement.
Les chiffres des Petits Frères des Pauvres sur la « mort sociale » des personnes âgées sont, de ce point de vue, assez consternants : plusieurs centaines de milliers de personnes de plus de 60 ans vivent sans relations significatives, et les projections parlent d’un million d’ici 2030 si rien ne change. Rester chez soi, pour elles, ce n’est pas forcément rester vivant socialement.
Lorsque le domicile n’est plus tenable, pour des raisons de santé, de sécurité ou de fatigue des proches, l’entrée en Ehpad arrive généralement au terme d’un long processus de renoncements et de culpabilité. Les travailleurs sociaux connaissent bien ces situations où l’on « n’a plus le choix ». Il faut alors rappeler une évidence : l’institution peut aussi être un lieu de protection, de présence, de soins. La question n’est donc pas d’opposer domicile et Ehpad, mais de savoir dans quelles conditions on y arrive, et avec quelle place laissée à la parole des premiers concernés.
Le regard des professionnels : entre cases à cocher et personnes à rencontrer
Dans un article publié à propos de la bureaucratisation du travail social, je racontais comment les travailleurs sociaux ont progressivement été transformés en « cocheurs de cases ». Ils sont prisonniers d’une logique comptable qui les éloigne de l’écoute des récits de vie. Il me semble que sur le grand âge, cette tension est encore plus visible.
D’un côté, il y a les exigences de sécurité, les protocoles, les évaluations de la dépendance, les tableaux de bord. De l’autre, il y a des personnes qui avancent à petits pas, se répètent, hésitent, se contredisent parfois. Une personne très âgée qui refuse d’entrer en Ehpad tout en appelant au secours, un conjoint épuisé qui dit « je n’en peux plus », une famille divisée sur ce qu’il faut faire…
Ensuite, il y a ce paradoxe : nos institutions sont construites pour aller vite, le grand âge impose une lenteur. Accepter cette lenteur, c’est une manière de reconnaître la personne comme sujet. C’est aussi, soyons honnêtes, un défi au quotidien pour des professionnels pris entre le temps humain et le temps de la « productivité ».
Travail social et grand âge : tenir le fil de la subjectivité
Vieillir ne fait pas disparaître la subjectivité. Les personnes âgées continuent à avoir des préférences, des refus, des colères, des envies et des moments de plaisir. Elles continuent à être traversées par des enjeux très politiques : place dans la cité, accès aux droits, façon dont les ressources sont distribuées.
Les travailleurs sociaux sont souvent les derniers à tenir ce fil. Ils sont là pour expliquer une entrée en Ehpad, pour préparer un retour à domicile après hospitalisation, pour évaluer un besoin d’aide à domicile. Ils sont aussi là pour entendre la détresse d’une personne isolée. Souvent en lien avec les familles, ils sont parfois témoins de leurs disputes. Leur rôle ne se limite pas à remplir des formulaires. Ils sont au croisement de l’intime et du politique, parfaitement placés pour repérer les effets de la vieillophobie, nommer les discriminations, soutenir la parole des personnes âgées.
Quand une personne de 88 ans dit : « On décidera pour moi, comme d’habitude », le travailleur social peut, à sa mesure, rouvrir un espace de choix : « Qu’est‑ce qui est important pour vous ? Qu’est‑ce que vous ne voulez pas ? ». Ces questions, parfois très simples, sont déjà une résistance à la tendance à parler à la place de.
Ce que la lutte contre la vieillophobie change pour nous tous
Les situations du quotidien nous obligent à regarder la vieillesse en face. La vieillophobie n’est pas qu’un problème des « vieux », c’est une manière de refuser d’anticiper nos propres besoins de demain et de continuer à penser que la norme, c’est la jeunesse autonome, mobile, et surtout performante.
En ce sens, lutter contre la vieillophobie, c’est aussi se préparer, individuellement et collectivement, à des sociétés où les plus de 75 ans seront de plus en plus nombreux. C’est interroger nos priorités budgétaires, la place des aidants, la reconnaissance des métiers du care. C’est se demander ce que l’on veut faire de ces années gagnées d’espérance de vie : en faire un long couloir de rétrécissement ou un temps où l’on aménage des conditions dignes pour continuer à exister pleinement.
Les travailleurs sociaux, les soignants, les bénévoles, les aidants familiaux, mais aussi les personnes âgées organisées en mouvements comme le CNaV, ont ici un rôle commun à jouer. Ensemble, ils peuvent déplacer la question du grand âge du champ étroit de la gestion de la dépendance vers celui, plus large, de la démocratie sociale : qui décide pour qui ? qui parle pour qui ? qui a voix au chapitre quand les corps deviennent fragiles ?
« La vieillesse est‑elle un rétrécissement ou une transformation de l’existence ? » Une partie de la réponse dépend des politiques publiques, des moyens et du regard de institutions. Une autre partie se joue dans nos pratiques professionnelles, nos engagements, nos façons de nommer et de regarder. Et une troisième, peut‑être la plus décisive, se loge dans la capacité des personnes âgées elles‑mêmes à dire « nous » et à se faire entendre.
Un vieux : c’est un ancien jeune, ne l’oublions pas ! Pour vous détendre, voici l’épisode 11 de Télé Vioc avec Laure Adler et Jean-Pierre Darroussin
Sources :
- Le grand âge | Répliques sur France Culture
- L’esprit CNaV
- Télé Vioc
- Ma colère contre la vieillophobie | VIF Fragile
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