Quand les différentes générations de travailleurs sociaux ne se comprennent plus

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Les temps changent, les professionnel(le)s aussi. Ayant « roulé ma bosse » pendant des années, c’est dire si j’ai pu rencontrer tant de travailleurs sociaux différents même lorsqu’ils portent les mêmes valeurs. Il peut y avoir des moments où, en tant qu’assistant(e) social(e) ou éducateur chevronné, avec plus de vingt ans d’expérience, vous regardez avec une certaine incompréhension un(e) jeune collègue qui parle de ses compétences et de ses projets.

Et réciproquement, ce jeune professionnel perçoit chez son aîné une nostalgie d’un temps révolu qu’il ne partage pas. Par exemple une mémoire de luttes qui lui semble appartenir à un autre monde. Cette situation est finalement banale et logique. Mais elle mérite qu’on s’y arrête vraiment. Parce qu’elle n’est pas anodine. Elle dit quelque chose de profond sur ce que nous sommes devenus, sur ce que nos formations ont fait de nous, sur ce que le travail social produit comme identités générationnelles distinctes.

Pierre Dugue
Pierre Dugué – LinkedIn

C’est précisément ce que documente Pierre Dugué, Docteur en Sciences de l’Éducation et responsable de site de formation à l’AFERTES dans le Bassin Minier du Pas-de-Calais. Il est l’auteur d’un article publié dans les Cahiers du Travail Social (n° 109, 2025). Son propos est rigoureux, nuancé, et il touche juste. Que nous dit-il ?

Ce que les réformes ont changé et que les anciens ne reconnaissent plus

Pour comprendre les fractures générationnelles, il faut remonter à la source de ce qui a posé le problème. Les formations en travail social ont opéré un virage décisif depuis la réingénierie des diplômes engagée à partir de 2004. Là où l’on formait autrefois des professionnels selon un modèle que Stéphane Rullac qualifie de « vocationnel, empirique et réflexif », les référentiels actuels valorisent l’autonomie, l’efficacité, la responsabilité et surtout la compétence entendue comme une aptitude mesurable et certifiable.

Ce fut une rupture dans la manière de penser le métier. L’éducateur spécialisé d’avant 2007 était, pour reprendre la formulation du rapport de la DGCS, « son propre outil de travail ». Il intervenait depuis sa personne, depuis ses valeurs, depuis un engagement souvent hérité des mouvements d’éducation populaire ou de traditions caritatives.

Aujourd’hui, l’éducateur spécialisé formé après les réformes se définit davantage comme un coordinateur de projet, un opérateur compétent au service d’une organisation. tableau RullacLe tableau que Pierre Dugué emprunte à Stéphane Rullac est éloquent : entre le modèle caritatif (1942-1965), où l’éducateur était guidé par son « bon sens » et un militantisme de valeurs individuelles et collectives, et le modèle stratégique d’aujourd’hui, où la pédagogie scientifique dominent, il y a bien plus qu’une évolution. Il y a une transformation des identités professionnelles.

Le paradoxe du recrutement : on forme à la compétence, on recrute l’altruisme

Un rapport d’évaluation remis à la Direction Générale de la Cohésion Sociale en 2013 est particulièrement instructif à ce sujet. Les nouveaux diplômés arrivent sur le marché du travail en valorisant leurs compétences professionnelles telles qu’énoncées dans les référentiels. Les employeurs, eux, recherchent toujours la même chose qu’autrefois : un engagement préalable auprès d’enfants, d’associations, de causes humanitaires. L’offre et la demande ne parlent plus tout à fait la même langue.

On aurait pu croire que les employeurs, habitués depuis vingt ans à des diplômés formés à la logique des référentiels de compétence, auraient adapté leurs critères de recrutement. Ce n’est pas le cas. Il persiste, selon Pierre Dugué « l’idée selon laquelle le travailleur social doit prioritairement apporter la preuve de ses qualités de bienveillance et d’altruisme ».

C’est un paradoxe structurel : nos institutions forment des professionnels selon un modèle et elles en recrutent selon un autre. Ce télescopage n’est pas anodin pour les jeunes entrants dans le métier : ils arrivent avec leurs référentiels en poche et se heurtent à des attentes implicites qu’on ne leur a pas appris à formuler.

Générations X, Y, Z : ne pas réduire les jeunes professionnel(le)s à des étiquettes

Pierre Dugué le rappelle avec soin : une génération ne se résume pas à une tranche d’âge. Le terme vient du latin generationem qui veut dire engendrer et donner filiation. Il renvoie à une réalité bien plus complexe qu’un simple critère calendaire. Ce qui fait une génération professionnelle, c’est l’exposition à des expériences de socialisation communes et à une période historique partagée. Or nous sommes tous quelque soit notre âge confrontés à des mutations économiques, culturelles et institutionnelles. Elles forgent le rapport de chacun au travail et à l’engagement.

En s’appuyant sur les travaux de Richard et Margaret Braungart (1989), Pierre Dugué propose la notion de « génération politique » : il y a génération lorsqu’un groupe d’âge historique se mobilise collectivement en vue d’un changement social. Cette définition a le mérite de ne pas figer les individus dans des cases, mais de les appréhender comme des sujets construits par leur époque. Les générations de travailleurs sociaux ne sont pas des caricatures marketing. Elles sont des réponses à leur temps.

J’ai aussi l’habitude de dire à certains employeurs qu’ils ont les salariés qu’ils méritent. Je sais, c’est un peu provocant. Mais moins vous laissez d’autonomie à votre subordonné, moins il sera en capacité de prendre des initiatives. Plus il sera dans l’attente de vos consignes et plus il deviendra malgré lui un professionnel dénué de réflexion. Il sera alors démotivé et sera peut-être tenté d’en faire le moins possible. Quant aux éléments valeureux, qui ne peuvent exprimer leurs compétences, ils s’en iront voir ailleurs.

Ce qui rassemble encore, malgré tout

Pierre Dugué ne cède pas à la facilité de penser que tout revient à du conflit générationnel. Il identifie une constante remarquable, valable pour toutes les générations rencontrées dans ses recherches : les métiers socio-éducatifs sont toujours envisagés comme une activité à forte valeur politique.

Peu importe la génération, les travailleurs sociaux interrogés expriment une même ambition : celle de transformer, d’influer, de produire du changement individuel et social pour réduire la souffrance des personnes accompagnées. Jacques Ladsous le formulait déjà clairement : « L’action sociale n’est pas neutre, elle n’est pas seulement aidante, elle s’inscrit dans un combat idéologique, elle est politique ».

Mais voilà, les manières de vivre cet engagement divergent profondément. Pour les professionnels les plus anciens, cette conviction politique est un héritage chargé d’histoire, une mémoire vivante des conquêtes sociales qui ont façonné le secteur. Pour les plus jeunes, cet héritage est devenu une sorte de patrimoine lointain, une « histoire biblique » de la profession qui ne produit plus les mêmes effets de mobilisation collective. Ce n’est pas de l’indifférence. C’est plutôt une autre manière d’habiter le métier.

Quand les anciens parlent aux nouveaux venus dans la profession.

Le constat que dresse Pierre Dugué est ici d’une grande lucidité. Il observe que « la mythification des réussites sociales, entretenue par les plus anciens, ne trouve actuellement plus d’auditoire susceptible de transmettre cette doctrine professionnelle ». La transmission entre générations est en panne. Elle ne va plus de soi.

Pour les anciens, les dilemmes éthiques sont vécus comme des blessures identitaires, des trahisons face à ce que le métier a été. Pour leurs nouveaux arrivants, les mêmes tensions sont perçues comme des contraintes conjoncturelles à gérer, des problèmes contextuels à résoudre pragmatiquement.

Ce n’est pas cynisme contre engagement. Ce sont deux manières différentes de se positionner dans l’histoire d’une profession. Et c’est précisément à cet endroit que se produisent « les télescopages identitaires les plus saillants au sein de la communauté professionnelle ».

Ce que cela nous dit du travail social aujourd’hui

En analysant le rapport au travail sous l’angle générationnel, l’auteur identifie trois dimensions qui se reconfigurent différemment selon les générations : la satisfaction procurée par l’activité (réalisation, reconnaissance), la signification attribuée au travail (finalité, éthique), et la place que le travail occupe dans l’existence humaine.

Les chercheuses Dominique Méda et Patricia Vendramin (2010) rappellent que le rapport au travail articule trois dimensions : instrumentale (salaire, sécurité), sociale (relations humaines) et symbolique (développement personnel, autonomie, utilité sociale). Ce qui change entre générations, c’est l’ordonnancement de ces dimensions, la hiérarchie que chaque professionnel établit entre elles.

Les jeunes travailleurs sociaux d’aujourd’hui ne sont pas moins engagés que leurs aînés. Comme j’ai pu l’expliquer dans ce blog, des jeunes comme Alice, 23 ans, monitrice éducatrice, ou Louis, en formation d’éducateur spécialisé, expriment une quête de justice, une volonté de « se rendre utile à la société ». Mais ils veulent aussi « faire ce qu’ils aiment » sans s’y perdre, équilibrer engagement professionnel et qualité de vie personnelle. C’est une aspiration que les réformes des formations ont en quelque sorte rendue légitime, et que les employeurs du secteur peinent encore à entendre vraiment.

Pour une transmission qui reconnaît les différences

Pierre Dugué nous dit que finalement, il est urgent de cesser de lire les différences générationnelles comme un problème à résoudre ni à déplorer. Il nous faut savoir comprendre cette réalité. Les formateurs ont, eux aussi, intérêt de bien comprendre ce phénomène : ces différences sont la trace vivante des transformations du travail social lui-même. Elles disent quelque chose de nos formations, de nos politiques sociales et de nos institutions.

La vraie question n’est pas : comment faire en sorte que les jeunes ressemblent davantage aux anciens ? La vraie question est : comment construire des espaces professionnels où ces différentes manières d’habiter le métier se parlent, s’informent mutuellement et se complètent ? Il est inutile et contreproductif de se confronter sur les modalités « d’habiter son métier ».

C’est une question de management, certes. Mais c’est aussi une question politique au sens le plus noble du terme. Celui que toutes les générations de travailleurs sociaux, chacune à sa façon, semblent prêtes à revendiquer.

Source :

 


Photo : générée avec perplexity. Les personnages ne sont pas réels

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