À un an de l’élection présidentielle de 2027, la Fédération hospitalière de France (FHF) tire la sonnette d’alarme : près de trois Français sur quatre ont abandonné au moins un soin ces cinq dernières années, faute de rendez-vous ou d’accès lié à l’éloignement géographique. Ce chiffre, issu d’un baromètre FHF-Ipsos-BVA réalisé sur 2500 personnes, marque une dégradation continue depuis 2019, avec des délais qui s’allongent dramatiquement pour les spécialistes. Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF, insiste sur la nécessité d’une vision à long terme, alors que le déficit des hôpitaux publics frôle les 2,7 milliards d’euros fin 2025.
Une érosion mesurable des délais d’attente
Les chiffres parlent d’eux-mêmes et dessinent un tableau plutôt sombre. En 2019, un Français attendait en moyenne quatre jours pour un généraliste ; aujourd’hui, ce délai grimpe à douze jours. Pour un pédiatre, on passe de deux semaines et quatre jours à trois semaines et deux jours. Chez le cardiologue, l’attente a presque triplé, atteignant trois mois et deux jours contre un mois et trois semaines auparavant ; pour le dermatologue, elle a doublé à quatre mois et deux semaines. Ces allongements ne sont pas abstraits : ils renvoient à des vies quotidiennes entravées, où la maladie s’installe faute de consultation précoce.
Cette réalité pèse sur l’ensemble du système de santé, et particulièrement sur les urgences. Près d’un Français sur deux (49%) avoue s’y être rendu pour un motif non urgent, un recours de dernier ressort face à l’engorgement des cabinets. Les régions comme Centre-Val de Loire, Bourgogne-Franche-Comté ou Pays de la Loire concentrent ces tensions, où l’éloignement géographique amplifie le renoncement. Dans ce contexte, 63% des personnes interrogées expriment une peur d’être hospitalisées, au vu de la saturation des établissements.
Le renoncement, une fracture sociale qui s’élargit
73% des Français ont renoncé à au moins un acte de soin – consultation, analyses ou médicaments – ces cinq dernières années, contre 63% en 2024. Les raisons ? Lesdélais prohibitifs, les coûts dissuasifs pour les interventions hors convention, mais aussi les distances et les coûts liés à l’éloignement.
Ce phénomène n’épargne personne. Evidemment il frappe d’abord durement les plus vulnérables : familles monoparentales, personnes en situation de précarité, habitants des territoires ruraux ou périurbains.
Les hôpitaux publics à bout de souffle
Le communiqué de la FHF est clair : la crise de l’accès aux soins exerce une pression inédite sur les urgences. Un Français sur deux y recourt hors urgence vitale. Le déficit budgétaire des hôpitaux publics, à 2,5 milliards d’euros fin 2025 (2,7 milliards Ehpad inclus), mine leur capacité à absorber ces flux. Zaynab Riet appelle à un débat public élargi, soulignant que la santé transcende les clivages politiques. À l’approche de 2027, les candidats devront-ils enfin prioriser cette question, comme le demande la FHF ?
La FHF presse les candidats à l’approche des futures élections : saisissez-vous de ce thème, proposez des visions concrètes. Les délais triplés chez le cardiologue ne sont pas une fatalité ; ils traduisent des choix budgétaires, des déserts médicaux persistants.
Les services sociaux hospitaliers : au cœur de l’alerte et de l’action
Souvent occultés, les assistants sociaux hospitaliers incarnent l’indispensable lien social-médical. Ils facilitent l’accès aux droits – régularisation des dossiers de l’Assurance Maladie, aides diverses pour accéder à un appareillage ou aux médicaments à la sortie. Ils et elles préparent les retours à domicile ou orientations en structures adaptées lorsque les personnes sont totalement isolées.
Lors des hospitalisations tardives – fruit de renoncements –, les assistants sociaux hospitaliers décèlent les signaux : l’isolement, les violences domestiques, la précarité financière, les addictions et j’en passe. Ils déclenchent hébergements d’urgence, protègent mineurs ou majeurs vulnérables, mobilisent réseaux d’aidants. Leur intervention prévient les réhospitalisations : ce qui les conduit à travailler avec leurs collègues de secteur ou de services spécialisés. Sans eux, la situation serait encore plus grave.
Un baromère qui montre que le thermomètre monte inéluctablement
Ce baromètre interpelle : tolérerons-nous au fil du temps ce type de fractures ? Les services sociaux hospitaliers sont en première ligne. Ils agissant au jour le jour avec des actes concrets. Ils et elles bataillent pour que l’accès aux droits ne soit pas un vain mot.
Leur présence indispensable humanise les hôpitaux saturés. Elle protège les personnes les plus vulnérables qui n’ont pas les moyens ni de se défendre ni d’accéder à leurs droits. Mais combien de temps pourront-ils tenir comme cela ? Il apparait particulièrement juste de prioriser de l’accès aux soins pour tous dans un cadre humain et rassurant.
Le message envoyé par les Français est très clair : 90 % d’entre eux se disent en colère face au manque de moyens de l’hôpital public, et autant craignent une dégradation majeure si des investissements ne sont pas réalisés rapidement. Et, en l’état, 7 Français sur 10 craignent de ne pas pouvoir accéder à des soins de qualité en cas de besoin urgent. Une telle situation est absolument inacceptable explique Zaynab Riet, déléguée générale de la FHF.
Et maintenant, que fait-on ?
La question mérite d’être posée sans détour. Derrière chaque renoncement aux soins, il y a une personne réelle qui diffère un rendez-vous, minimise son mal et espère que ça passera. Et souvent, ça ne passe pas. Ce que ce baromètre révèle, ce n’est pas seulement une statistique inquiétante ; c’est l’échec progressif d’un pacte républicain fondamental : celui de garantir à chaque citoyen, quelle que soit sa condition, son lieu de vie ou son revenu, un accès digne aux soins.
Face à ce constat, les réponses ponctuelles ne suffiront plus. Il ne s’agit pas d’annoncer un nouveau plan de santé lors d’une campagne électorale, puis de l’oublier sitôt les urnes refermées. Il s’agit d’engager une réforme structurelle, patiente et courageuse, articulée autour de quelques priorités claires.
Reconnaître et renforcer les services sociaux hospitaliers
Premier chantier : rendre visible ce qui est invisible. Les travailleurs sociaux hospitaliers ou dédiés aux soins ne figurent dans aucune grande promesse de campagne. Leur métier n’est pas « bankable » électoralement. Pourtant, leur rôle de détection, d’alerte et d’accompagnement évite chaque jour des situations dramatiques et des dépenses colossales pour le système.
Il serait temps d’inscrire dans la loi une norme minimale de présence de travailleurs sociaux dans chaque service hospitalier, en proportion des lits et de la complexité des publics accueillis. Il serait également juste de revaloriser leurs grilles salariales, à la hauteur de leurs responsabilités réelles, aujourd’hui sans commune mesure avec leur rémunération.
Construire de vraies maisons médico-sociales de territoire
Deuxième piste : arrêter de traiter le sanitaire et le social comme deux mondes parallèles qui ne se croisent pas suffisamment. Les maisons de santé pluriprofessionnelles ont le vent en poupe, mais elles intègrent encore trop rarement des travailleurs sociaux dans leur équipe de base.
Imaginer des structures où médecin, infirmier, assistant social ou éducateur prévention partagent le même espace, les mêmes situations, les mêmes réunions, c’est possible. Certains territoires l’expérimentent. Il faut généraliser, financer, évaluer.
Imposer la santé comme thème de la présidentielle 2027
Troisième levier : l’espace démocratique.Il appartient aux professionnels – soignants, travailleurs sociaux, associations de patients – de peser collectivement pour que 2027 ne soit pas une nouvelle occasion manquée. Des états généraux citoyens sur l’accès aux soins, organisés dans chaque région d’ici la fin 2026, permettraient de porter des propositions concrètes, ancrées dans les réalités vécues, et non dans les seuls calculs technocratiques.
Ce baromètre, répété chaque année depuis 2019, est une chance : il rend le problème mesurable, donc incontestable. Servons-nous en comme d’un outil politique au sens noble du terme. Non pour faire peur, mais pour agir. Parce qu’une démocratie qui laisse 73% de ses citoyens renoncer à se soigner n’est pas seulement une démocratie malade. C’est une démocratie qui se fragilise elle-même.
Source
- Accès au soin : près de 73 % des Français disent avoir renoncé à un rendez-vous depuis cinq ans en raison du délai trop long, du coût ou de la distance | Le Monde
- Depuis 2019, la dégradation continue de l’accès aux soins conduit un nombre croissant de Français à renoncer à se soigner et fait peser une pression toujours plus forte sur les urgences publiques | FHF
- Le communiqué de presse de la Fédération Hospitalière de France
- Baromètre de l’accès aux soins BVA IPSOS FHF
Photo : « Illustration générée par IA / Perplexity »