Livre ouvert : Antisémitisme

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couv livre antisemitismeEn un temps où l’accusation d’antisémitisme fait l’objet des pires instrumentalisations, la radiographie de cette notion s’avère des plus utiles.

Ce concept a été créé de toute pièce, en 1879, par Wilhelm Marr un journaliste allemand raciste convaincu. Cette expression ne tardera pas à supplanter celle d’antijudaïsme, apparaissant dans les pages de l’Encyclopædia Britannica, en 1910. « L’antisémitisme est la discrimination et l’hostilité manifestées à l’encontre des Juifs en tant que groupe ethnique, religieux ou supposément racial. » Comment cette définition a-t-elle pu muter au point d’y inclure toutes les formes de critique du sionisme et toute dénonciation des crimes perpétrés par l’État d’Israël assimilée à une incitation à la haine contre les juifs ? C’est ce cheminement que nous décrit Mark Mazower.

Le sionisme émerge dans la même période historique que les autres nationalismes, aspirant à la même ambition : la création d’un État-nation. Il se construit à la croisée de deux forces : la promesse du retour à Sion (l’une des collines de Jérusalem) et le repoussoir d’un antijudaïsme qui n’a jamais cessé de persécuter le peuple juif depuis 2 000 ans. Le rêve du sionisme se concrétisa avec la création d’Israël le 14 mai 1948.

Mark Mazower explore cette époque, en évoquant les dissensions entre le tout jeune État et la communauté juive américaine. D’un côté, le gouvernement d’Israël n’a alors de cesse de proclamer que jamais les juifs ne seront libres au sein de sociétés étrangères qui ne peuvent que les haïr. De l’autre, leurs coreligionnaires sont nombreux à leur dénier le droit de parler au nom d’une diaspora qui revendique son intégration et sa loyauté aux pays où ils vivent.

Les sociétés européennes, comme celles d’outre atlantique, ont proclamé les unes après les autres, dès le 19ème siècle, le principe d’une citoyenneté universelle allant au-delà des ethnies, des religions et des autres appartenances. Mais, il a fallu beaucoup de temps avant qu’elles combattent  effectivement le racisme en général et l’antisémitisme en particulier. Après la victoire sur le nazisme, les discriminations contre les juifs ont perduré tant en Europe de l’ouest et de l’est, qu’aux USA.

Dans ses guerres de conquête, Israël n’a cessé d’affronter les populations locales qui cohabitaient pourtant pacifiquement avec les communautés juives, depuis des millénaires. L’antisémitisme était alors surtout le fait du colonisateur chrétien européen venu envahir ces régions, non des populations locales qui y habitaient. L’hostilité grandissante de ces dernières n’a cessé de grandir au fur et à mesure où elles étaient chassées de leur terre, nourrissant un antisémitisme certes réactionnel, mais illégitime, aucune forme de racisme ne pouvant se justifier.

Plusieurs facteurs ont concouru à faire basculer l’opinion publique juive américaine, explique l’auteur. La persistance de l’antisémitisme en occident et la persévérance d’Israël à se présenter comme le seul espace de sécurité pour les juifs ; la dissociation d’un seul et même combat contre toutes formes de racismes, pour ne privilégier que la lutte contre le seul antisémitisme ; cette « new ethnicity » envahissant toutes les minorités se concrétisant par une affirmation identitaire tournant le dos à l’universalisme au profit du repli sur des catégories raciales.

L’expansionnisme triomphant d’Israël finit par convaincre la diaspora. Aucun peuple n’étant immunisé par la rhétorique raciste, pas même celui qui en avait été une terrifiante victime, une majorité d’israéliens et de juifs américains s’enferma dans la haine anti-arabe. David Ben Gourion, premier ministre d’Israël cité par Nahum Goldman, président du congrès juif mondial, le justifie à sa manière : « pourquoi les arabes feraient-ils la paix ? Si j’étais, moi, un leader arabe, jamais je ne signerais avec Israël. C’est normal : nous avons pris leur pays. »

Le débat s’enflamma au niveau international entre l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (AIMH) et les auteurs de la Déclaration de Jérusalem sur l’antisémitisme. En 1996, la première intégra dans sa définition de l’antisémitisme les attaques contre Israël. La seconde considéra que critiquer Israël en tant qu’État, soutenir le droit des palestiniens et s’opposer au sionisme n’en relevaient pas. « Pour les juifs d’Israël ; il n’y a qu’une  seule façon de combattre l’antisémitisme : c’est de ne pas l’imiter » affirmait en 1988 Hail Cohn, juge de la Cour suprême  israélienne.

Et Mark Mazower de conclure que parler de racisme, de nettoyage ethnique, de génocide, de crime contre l’humanité … quand de telles accusations désignent non un peuple ou une religion, mais la politique menée par un État, ne relève pas de l’antisémitisme. Les 23 États qui, en 2023, ont adopté la définition de l’AIMH se montrent complices de l’amalgame assimilant la nécessaire  et inconditionnelle lutte contre les préjugés ethniques et raciaux et la politique d’un gouvernement criminel.

 


 

Cet article fait partie de la rubrique « Livre ouvert »

Il est signé Jacques Trémintin

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Photo : Mark Mazower sur site de l’éditeur La Découverte

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Une réponse

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