La revue Belge L’Observatoire
vient de publier un numéro qui aborde la question de l’isolement et de la solitude. Il m’avait été demandé de rédiger un article que j’ai intitulé « La solitude. Une épidémie silencieuse ?« . En voici un extrait de la version longue avec cette seconde partie qui pose la question centrale de son éventuelle épidémie.
Les fractures familiales, accélérateur d’isolement
Les transformations de la cellule familiale constituent un facteur majeur d’isolement social. Chaque année, la France enregistre 425.000 ruptures conjugales (divorces, ruptures de PACS ou d’unions libres) qui concernent 380.000 enfants mineurs. Ces chiffres traduisent une liberté de s’affranchir des canons de la famille traditionnelle. Ce n’est pas peut-être pas un mal mais les solidarités familiales sont émiettées. Elles s’accompagnent de difficultés sociales considérables.[1]
Dans 56% des situations, l’isolement est associé à une rupture familiale (décès, divorce, séparation ou départ des enfants du cocon familial). Cette donnée révèle l’importance de la famille comme dernier filet de sécurité. Pour 33% des personnes n’ayant qu’un seul réseau social, ce dernier est familial, ce qui explique pourquoi sa disparition peut précipiter de nombreuses personnes dans l’isolement le plus complet indique la Fondation de France.
L’impact différentiel des séparations selon le genre est particulièrement marqué. Le niveau de vie des femmes diminue en moyenne de 20% dans l’année qui suit la rupture, contre 10% pour les hommes. Cette chute des revenus s’accompagne d’un rétrécissement des cercles amicaux, familiaux et sociaux qui accompagnaient la vie de couple, accentuant l’isolement et le besoin de reconstruire des réseaux de soutien.[2]
L’impact de la monoparentalité
Elle est souvent la conséquence des ruptures conjugales. Elle constitue un terrain fertile pour l’isolement social. La séparation entraîne souvent une diminution des revenus, une répartition inégale des dépenses liées aux enfants avec l’ex-conjoint et des coûts de logement élevés. Elle peut également causer une difficulté sur le marché de l’emploi, en raison d’une faible flexibilité et disponibilité du parent qui reste seul avec ses enfants à charge. Il lui faut supporter seul l’éducation des enfants. Bien évidemment ce sont les femmes qui sont le plus concernées.
Cette pression financière est importante d’autant qu’elle est associée à d’autres facteurs inhérents : la charge mentale, les tâches ménagères, l’impossibilité de disposer de temps pour des engagements sociaux. La liste est longue dès lors que l’on subit un manque de soutien familial et social. Cela peut souvent affecter la vie personnelle et sociale du parent isolé qui en portant tout sur ces épaules vit une forme de solitude dont il est difficile de s’extraire[3].
La solitude selon les âges : un phénomène transgénérationnel aux visages multiples
Contrairement aux idées reçues qui associent spontanément la solitude aux personnes âgées, ce sont paradoxalement les jeunes générations qui sont les plus touchées par ce sentiment. Les chiffres sont sans appel et ne peuvent que modifier nos représentations collectives. En France, 62 % des jeunes de 18-24 ans se sentent régulièrement seuls, selon l’étude de l’Institut français d’opinion publique (IFOP) publiée en octobre 2024[4].
Ce taux surprenant et sans doute inquiétant contraste violemment avec celui des personnes âgées : seuls 7 % des plus de 65 ans déclarent une solitude chronique[5] L’écart est assez vertigineux : les moins de 25 ans sont ainsi 40 % à déclarer une solitude chronique, soit près de six fois plus que leurs aînés.
La Fondation de France, dans son rapport 2024 confirme cette réalité. Les jeunes témoignent plus souvent d’un sentiment de solitude (33 % contre 21 % en population générale) et un jeune sur deux (54 %) dit se sentir abandonné[6]. Ces données font état d’une fracture générationnelle inattendue : les moins de 25 ans sont 18 % à déclarer souvent se sentir seuls en hiver contre seulement 9 % des 60-69 ans, soit 9 points d’écart[7].
Comment expliquer ce paradoxe ? Les jeunes générations évoluent pourtant dans un monde hyperconnecté où les outils de communication n’ont jamais été aussi nombreux et accessibles. Mais c’est précisément cette hyperconnexion numérique qui semble creuser le fossé de la solitude réelle. Plus de la moitié des 18-25 ans (58 %) considèrent que les réseaux sociaux contribuent à accroître le sentiment de solitude[8]. Le télétravail, qui s’est généralisé depuis la pandémie, illustre également cette ambivalence : 28 % des télétravailleurs fréquents déclarent une solitude chronique, contre 17 % dans la population générale[9]. La digitalisation accélérée de nos modes de vie a certes multiplié les contacts virtuels, mais au détriment des interactions humaines authentiques.
Les 25-39 ans : la solitude des années charnières
Une autre tranche d’âge émerge comme particulièrement vulnérable : plus d’un tiers des personnes âgées de 25 à 39 ans se sentent fréquemment seuls, selon les données 2024 de la Fondation de France[10]. Cette période de la vie, traditionnellement associée à la construction d’une vie familiale et professionnelle, révèle des fragilités profondes.
Les 20-34 ans représentent 20 % des personnes se sentant seules[11], une proportion qui témoigne des difficultés à créer et maintenir des liens sociaux durables dans une société caractérisée par la mobilité géographique, l’instabilité professionnelle et l’éclatement des structures familiales traditionnelles.
Les personnes âgées : des « morts sociales » en nette augmentation
Nous avons vu que les personnes âgées ne sont plus les premières victimes du sentiment de solitude. Elles demeurent néanmoins confrontées à une autre réalité tout autant dramatique : l’isolement objectif extrême. Les Petits Frères des Pauvres, dans leur 3ᵉ baromètre de l’isolement des personnes âgées publié en septembre 2025, en dressent un constat qui ne peut que mobiliser les services sociaux : 750 000 personnes âgées sont aujourd’hui en situation de « mort sociale », une augmentation dramatique de 150 % en huit ans (contre 300.000 en 2017)[12].
Cette « mort sociale » désigne une situation d’isolement extrême : des personnes âgées qui ne rencontrent quasiment jamais, ou très rarement, d’autres personnes. Elles vivent recluses, sans contacts amicaux, familiaux, associatifs ou de voisinage. Le nombre d’aînés coupés des cercles familiaux et amicaux a plus que doublé (+122 %), passant de 900.000 en 2017 à 2 millions en 2021[13].
Il convient toutefois de nuancer : certaines personnes âgées parviennent à vivre un isolement objectif sans en souffrir nécessairement, par choix ou par adaptation. Leur rapport plus familier à la sphère domestique et une acceptation différente de la solitude peuvent expliquer partiellement pourquoi elles déclarent ne pas se sentir seules.
Peut-on parler d’« épidémie » de solitude ?
L’utilisation de ce terme « épidémie » pour qualifier la montée de la solitude en France trouve sa légitimité dans plusieurs éléments convergents :
Il y a premièrement, la reconnaissance institutionnelle internationale : le 15 novembre 2023, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a créé une Commission sur le lien social, plaçant officiellement la solitude au cœur des politiques de santé publique[14]. En créant cette commission, l’OMS a déclaré que le monde était entré dans une « épidémie de solitude », reconnaissant ainsi l’ampleur d’un phénomène qui dépasse largement les frontières françaises. Le rapport mondial publié en juin 2025 par la Commission sur les liens sociaux de l’OMS indque qu’une personne sur six dans le monde est touchée par la solitude, ce qui a des répercussions importantes sur sa santé et son bien-être[15].
Deuxièmement, on ne peut que constater une progression statistique constante : en France, 17% des Français déclarent souffrir aujourd’hui de solitude chronique, contre 13 % avant la crise sanitaire. Cette augmentation de 4 points en quelques années nous montre une accélération du phénomène. De plus, en 2024, 24 % des Français de plus de 15 ans affirmaient se sentir régulièrement seuls, contre 21 % en 2023[16], soit une progression de 3 points en une seule année.
Troisièmement, l’impact sanitaire semble comparable à celui d’une épidémie : l’isolement social et la solitude augmentent significativement le risque de maladie cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, de trouble dépressif, d’anxiété, de démence et de décès prématuré. Plus de 871.000 décès par an dans le monde sont associés à la solitude, selon l’OMS[17]. En France, près des deux tiers des personnes en solitude chronique ont déjà envisagé de mettre fin à leurs jours, tandis que leur consommation de psychotropes est deux fois plus élevée que la moyenne (46 % ont consommé des antidépresseurs ou anxiolytiques, contre 27-28 % en population générale)[18].
Quatrièmement, on peut retenir le caractère transgénérationnel et la diffusion sociale : contrairement à une pathologie qui toucherait un groupe spécifique, la solitude frappe désormais toutes les générations, tous les territoires et toutes les catégories sociales, même si certaines populations sont plus vulnérables que d’autres. Cette universalité du phénomène rappelle bien la logique épidémique d’une contagion qui ne connaît pas de frontières.
Pour autant tous ces arguments ne veulent pas obligatoirement dire que nous sommes face à une épidémie, bien que j’aie utilisé ce terme en début d’article. Cette utilisation du mot « épidémie » quand on parle de la croissance du sentiment de solitude ne peut que faire débat et susciter des réserves assez légitimes.
Nous sommes d’abord face à une confusion sémantique problématique : le mot « épidémie » renvoie étymologiquement à la propagation d’une maladie infectieuse transmissible, ce qui n’est pas le cas de la solitude. Utiliser ce terme pour qualifier un phénomène social et psychologique peut conduire à une médicalisation excessive d’une question qui relève avant tout d’évolutions sociétales profondes.
Il faut aussi noter que nous assistons à une stabilisation relative de certains indicateurs : si le sentiment de solitude reste élevé, le taux d’isolement relationnel objectif s’est stabilisé à 12 % entre 2023 et 2024[19]. Cette stabilisation, voire légère diminution, suggère que nous ne sommes pas face à une progression exponentielle comparable à celle d’une véritable épidémie, mais plutôt face à un nouveau niveau structurel de solitude dans notre société.
N’oublions pas aussi l’effet de style. Les médias ont tendance à dramatiser un situation ou un phénomène afin d’attirer l’attention. Ce n’est pas sans risques : parler d’« épidémie » peut conduire à une forme de « panique morale » qui occulte les nuances et la diversité des situations. En effet, tous les isolements ne sont pas subis : certaines personnes choisissent délibérément la solitude sans en souffrir. Ainsi, la solitude choisie, bien que minoritaire, existe et mérite d’être distinguée de la solitude subie.
Nous sommes aussi face à un affaiblissement paradoxal de l’attention collective sur ce sujet : il a bénéficié d’une visibilité importante pendant la crise du Covid-19. L’attention collective sur ce sujet s’érode aujourd’hui : 82 % des Français considéraient la solitude comme un problème important en 2020, contre seulement 74 % aujourd’hui. De surcroît, seulement 15 % pensent qu’il s’agit d’un problème « très important »²⁴. Ce recul de la vigilance collective suggère que le terme d’« épidémie », s’il est utilisé trop fréquemment, pourrait perdre de son impact et conduire à une forme de banalisation.
Pour conclure : un phénomène social plutôt que sanitaire
Au terme de cette réflexion, il me semble que l’utilisation du terme « épidémie » peut éventuellement se justifier, mais à condition de préciser sa nature : il s’agit d’une « épidémie sociale » et non sanitaire.
La solitude se propage effectivement dans notre tissu social. Elle frappe de manière croissante et transgénérationnelle et produit des effets sanitaires majeurs comparables à ceux d’une véritable pathologie. Le fait que l’Organisation Mondiale de la Santé elle-même ait qualifié la situation d’« épidémie de solitude » confère une légitimité scientifique et institutionnelle à cette terminologie.
Cependant, cette épidémie ne se transmet pas par contagion biologique. Nous n’avons pas à faire avec un virus mais à des comportements humains inscrits dans une histoire. Elle s’inscrit dans un affaiblissement structurel du lien social, de l’individualisation croissante de nos modes de vie, de la précarisation économique, de l’éclatement des structures familiales traditionnelles et de la digitalisation de nos relations. Elle est le symptôme visible d’une société en transformation profonde, où les liens humains authentiques se raréfient au profit de connexions virtuelles souvent superficielles.
Parler d’« épidémie silencieuse » comme je l’ai écrit dans mon introduction ouvre un débat : Comment les professionnels de l’aide et du soin vont-ils traiter ce sujet ? Cette épidémie ne se combat pas avec des antibiotiques, mais par une reconstruction patiente et volontaire du tissu social et par des politiques publiques ambitieuses.
Le chemin est difficile, envahi d’obstacles. Les travailleurs sociaux seront d’autant plus nécessaires et utiles à la société pour tenter d’éviter cette lente dégradation de notre rapport à l’autre dans des sociétés minées par l’incertitudes et la recherche de solutions simplistes que les gouvernements autoritaires tentent aujourd’hui de nous imposer.
Notes :
[1] Note Terra Nova, Kenza Tahri, « Séparations conjugales et reconfigurations familiales : un angle mort de l’État providence » janvier 2025
[2] Ibid note 10
[3] Eléments issus de l’étude Solitudes 2022 de la Fondation de France
[4] Le Monde, « Une « épidémie de solitude » se répand chez les jeunes », 8 octobre 2024. https://www.lemonde.fr/campus/article/2024/10/08/une-epidemie-de-solitude-se-repand-chez-les-jeunes_6346484_4401467.html
[5] Baromètre de l’IFOP sur la solitude (vague 5) publié en janvier 2025
[6] Fondation de France, « Le temps des solitudes », Rapport Solitudes 2024, page 11.
[7] Idem note 12 page 14
[8] Le Dauphiné Libéré, « Un certain nombre de Français, notamment les jeunes, se sentent toujours seuls », 23 janvier 2025. https://www.ledauphine.com/societe/2025/01/23/un-certain-nombre-de-francais-notamment-les-jeunes-se-sentent-toujours-seuls
[9] IFOP, « Baromètre sur la solitude (vague 5) », 23 janvier 2025
[10] Fondation de France, communiqué « 35 % des jeunes âgés de 25 à 39 ans se sentent seuls » 22 janvier 2025 https://www.fondationdefrance.org/images/pdf/2025-cp/cp_fdf_solitudes_2025.pdf
[11] Ces données font partie des conclusions de l’enquête réalisée par l’institut IFOP pour l’association Astrée à l’occasion de la Journée des Solitudes 2021
[12] Petits Frères des Pauvres, « 3ᵉ baromètre de l’isolement des personnes âgées en France 2025 : augmentation dramatique de la mort sociale », 1ᵉʳ octobre 2025.
[13] Petits Frères des Pauvres, « Rapport isolement et solitude 2021 : 530 000 personnes en mort sociale », 30 septembre 2025
[14] Rapport de la commission de l’OMS sur le lien social « De la solitude aux liens sociaux » https://cdn.who.int/media/docs/default-source/who-commission-on-social-connection/whocsc-plainlanguage-fr.pdf
[15] OMS, « Le lien social est associé à un meilleur état de santé et à un risque réduit de décès prématuré », 30 juin 2025 https://www.who.int/fr/news/item/30-06-2025-social-connection-linked-to-improved-heath-and-reduced-risk-of-early-death
[16] Idem note 1
[17] OMS, « Solitude et isolement – la menace cachée pour la santé mondiale que nous ne pouvons plus ignorer », 14 juillet 2025 https://www.who.int/fr/news-room/commentaries/detail/loneliness-and-isolation-the-hidden-threat-to-global-health-we-can-no-longer-ignore
[18] Idem note 11
[19] Fondation de France, « Le temps des solitudes », Rapport Solitudes 2024, page 10 et 11
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