Le Danemark vient de prendre une sacrée décision : ce pays vient de tourner le dos à Microsoft pour ses services publics, au profit de solutions de logiciels libres et ouverts. Ce choix, rapporté par Les Numériques, n’est pas qu’une affaire technique. Il s’agit d’un acte politique. C’est la volonté d’un pays de reprendre la main sur ses données, sur ses outils et au final sur sa capacité à décider sans dépendre d’intérêts extérieurs. Précisons que ce pays n’est pas le seul à avoir fait ce choix pour son administration et ses services. L’Allemagne en a déjà fait tout autant.
Ce geste questionne en profondeur notre rapport aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon Microsoft). Nous leur confions nos données, nos échanges, voire notre mémoire collective dès lors que nous utilisons leurs services. Le Danemark, en optant pour les logiciels libres que sont Linux et, par exemple, LibreOffice, montre qu’un autre chemin est possible, celui de la maîtrise et de la transparence.
Cette décision n’arrive pas seule. Elle s’inscrit dans un contexte dans lequel la confiance dans le numérique est mise à mal. Les scandales liés à la gestion des données personnelles se multiplient. Dans les faits, la question de la sécurité numérique – individuelle comme collective – devient centrale. Ce choix danois interroge aussi nos propres pratiques, dans le secteur social comme ailleurs : sur quels outils travaillons-nous ? À qui appartiennent les informations que nous collectons, partageons, analysons ? Où vont-elles et qui peut en prendre connaissance ?
Deepfakes : quand notre identité devient une marchandise numérique.
À ces questions s’ajoute celle de notre identité numérique. Le journal Libération nous apprend que le Danemark innove aussi en proposant d’inscrire dans la loi que chaque citoyen est propriétaire de son corps, de sa voix et de son visage. Une sorte de droit d’auteur sur sa propre identité, pour lutter contre la prolifération des deepfakes – ces vidéos truquées qui usurpent l’apparence ou la voix d’une personne grâce à l’intelligence artificielle.
Ce projet est inédit. Il vise à donner aux citoyens une base légale solide pour faire retirer des contenus qui portent atteinte à leur intégrité, bien au-delà des seuls deepfakes à caractère pornographique qui font régulièrement la une des journaux. Il s’agit de redonner du pouvoir à chacun, face à la montée en puissance des outils de manipulation numérique. Mais, comme souvent, la réalité est plus complexe.
Les limites d’une loi nationale face à un phénomène global
Deux écueils majeurs apparaissent. D’abord, la portée territoriale : une vidéo portant atteinte à l’intégrité d’une personne supprimée au Danemark pourra toujours circuler ailleurs, sur des serveurs étrangers, hors de portée de ses lois nationales. Ensuite, vient la question de la satire : la loi danoise prévoit une exception pour les usages parodiques. Mais qui décidera si une vidéo relève de la satire ou du harcèlement ? Les frontières sont floues, et le risque d’arbitraire bien réel, explique le journal The Guardian.
Ce débat n’est pas anodin. Il touche à la liberté d’expression, à la protection de la vie privée, à la capacité de chacun à se défendre dans l’espace numérique. Et il interroge la capacité de nos sociétés à réguler des technologies qui évoluent plus vite que le droit. En tant que travailleur social soucieux de la protection de la vie privée et de la dignité de chacun, ce qui se passe ne peut que nous interpeler.
Le rôle pivot des travailleurs sociaux et de leurs alliés
Face à ces mutations, les travailleurs sociaux sont encore une fois concernés. Certes, ils ne peuvent pas tout assumer. Mais ils peuvent se trouver à accompagner des personnes victimes d’usurpation d’identité, de harcèlement en ligne, de diffamation par deepfake, etc. Ils sont souvent les premiers à entendre la détresse et à percevoir l’ampleur des dégâts. Mais ils ne sont pas seuls. Juristes, psychologues, enseignants, associations spécialisées forment un maillage indispensable pour soutenir les victimes, les informer de leurs droits, les aider à porter plainte mais aussi à se reconstruire. Cela demande du temps et des moyens.
Ce travail de l’ombre est essentiel. Il demande des nouvelles compétences assorties d’une veille constante. Il nous faut comprendre ce qui se passe dans ce monde numérique chaotique. Nous avons intérêt à nous former et à nous adapter si nous voulons aider les victimes des prédateurs qui sévissent sur internet. Cela suppose aussi des moyens, du temps, de la reconnaissance. Car l’accompagnement social ne s’arrête pas aux portes du numérique : il s’y déploie et il y trouve de nouveaux terrains d’action.
Vers une Europe protectrice et solidaire ?
L’initiative danoise, si elle est pionnière, ne pourra porter ses fruits qu’à l’échelle européenne. Les frontières du numérique sont très poreuses et seule une coopération internationale permettra de garantir une protection effective des citoyens. Le Danemark, qui prendra bientôt la présidence du Conseil de l’Union européenne, veut porter ce débat à Bruxelles. Il s’agit de construire un cadre commun, respectueux des droits fondamentaux, protecteur sans être liberticide. Comment va se positionner la France sur ce sujet ?
Mais au-delà des institutions, c’est à chacun de nous de s’emparer de ces questions. De refuser la résignation, de défendre la dignité des personnes que nous accompagnons. Il s’agit aussi de promouvoir une culture du respect et de la vigilance. Les travailleurs sociaux, leurs partenaires, les associations, les citoyens engagés ont un rôle déterminant à jouer pour que le numérique reste un espace d’émancipation, et non de domination.
Conclusion : reprendre la main, ensemble
Le Danemark nous montre qu’il est possible d’agir, d’innover, de résister à la fatalité. Sa démarche interroge nos propres choix, nos propres responsabilités. Elle invite à la réflexion, mais surtout à l’action. Car la protection de l’identité de chacun et la lutte contre les dérives technologiques ne sont pas des affaires lointaines : elles nous concernent tous, ici et maintenant.
À nous, professionnels du social, citoyens, décideurs, de prendre la mesure de ces enjeux. D’accompagner, de soutenir, de se former, d’alerter. Et de construire, pas à pas, un numérique au service de l’humain. Pour l’instant, nous en sommes encore loin.
Sources :
- “On ne peut plus dépendre de Microsoft” : ce pays européen claque la porte et choisit Linux | Les Numériques
- Deepfakes et arnaques IA : le Danemark en passe d’accorder à ses citoyens un droit d’auteur sur leur propre corps | Libération
- Deepfakes porno de collégiennes : on vous explique cette nouvelle forme de violence en ligne qui cible les femmes | RTL


