À l’occasion de la Journée mondiale du travail social, la Fédération des acteurs de la solidarité (FAS) a donné la parole à celles et ceux qui font vivre la solidarité au quotidien. Ce qu’ils disent est clair, direct, parfois amer. Et terriblement juste. La FAS en a réalisé un court document pour les réseaux sociaux que je vous invite à partager. Il m’a inspiré cet article…
Des voix du terrain qui ne mentent pas
Il y a quelque chose de rare dans le message de la FAS : la parole brute des professionnels, non filtrée par le discours institutionnel, non lissée par les communicants. Hélène, administratrice du collège intervention sociale au CA FAS Hauts-de-France, pose une question qui tient en quelques mots : comment donner envie à de jeunes travailleurs sociaux de s’inscrire dans des formations, d’y rester, d’évoluer, « avec les risques du métier en termes de pénibilité et surtout actuellement les enjeux autour des salaires versus le coût de la vie ? »
Sébastien, son homologue en Normandie, formule ce qui ressemble à une équation impossible : « On demande toujours de faire plus avec moins. Au bout d’un moment qu’est-ce qu’on va faire, comment on va faire notre travail ? » Ces questions ne sont pas anecdotiques.
Un paradoxe difficilement soutenable : aider sans être aidé
Anne-Morgane, administratrice au CA FAS Normandie, nomme avec lucidité ce que les chercheurs appellent parfois « le paradoxe de l’aide » : « L’aggravation de la pauvreté et de la précarité. Alors que les travailleurs sociaux ont pour mission de soutenir les plus précaires, leur propre métier se fragilise. Le paradoxe : ceux qui luttent en faveur des plus démunis se retrouvent eux-mêmes exposés à la même dynamique avec des conditions de travail qui se détériorent. »
Ce n’est pas une métaphore. En 2022, l’épuisement professionnel a affecté 2,5 millions de personnes en France, soit 10% des salariés. Les travailleurs sociaux figurent parmi les professions les plus exposées, confrontés à un investissement excessif, des conditions paradoxales et la gestion de situations humaines extrêmement complexes. JoRo, assistante de service social devenue cadre, témoigne de son burnout avec une certaine franchise : « C’est avoir son travail dans la tête H 24, c’est optimiser, rentabiliser le moindre espace-temps pour réussir à répondre aux objectifs […] c’est se lever le matin et avoir tout de suite l’envie de pleurer. »
L’INSEE relève que seulement 56% des professionnels de la fonction publique hospitalière déclaraient recevoir l’estime et le respect que mérite leur travail au vu de leurs efforts. Cette absence de reconnaissance, combinée aux exigences attendues, crée un terreau favorable à l’épuisement professionnel. Ses effets ricochent directement sur les personnes accompagnées. Il fort probable que ce soit aussi le cas dans la fonction publique territoriale.
Je me souvient une époque où, épuisé, c’étaient les personnes que j’accompagnais qui s’inquiétaient de mon état et me demandaient comment j’allais. Quel échec et quelle honte quand vous vous rendez compte que vous n’êtes plus dans l’aide et que c’est plutôt vous qui avez besoin d’être aidé.
L’injonction paradoxale du financement public
Éléonore, administratrice au CA FAS Nationale, ose nommer ce que beaucoup taisent par prudence : « Ce qui est très inconfortable, et qui me met très en colère, c’est qu’on nous finance pour exercer une mission de service public alors qu’on sait pertinemment qu’on ne te donne pas suffisamment pour la faire : si ce n’est pas une injonction paradoxale, ça ! C’est très pervers. »
Cette injonction paradoxale est documentée à l’échelle macro. Selon un rapport publié par le Conseil économique, social et environnemental (Cese) en juin 2024, « la part des subventions a baissé de 41% dans le budget des associations » en une quinzaine d’années. La ligne budgétaire consacrée à l’économie sociale et solidaire a chuté de 26,7 millions à 12,3 millions d’euros dans le budget 2026, soit une baisse de 54%.
Les associations de l’ESS, qui représentent plus de 85% du secteur, subissent des restrictions budgétaires de l’État et des collectivités territoriales qui se durcissent d’année en année. Pour les structures intervenant en milieu rural — comme le décrit Éléonore dans le document de la FAS —, cette contraction se traduit concrètement par des accès aux droits devenus « infaisables », des démarches qui n’aboutissent plus, des personnes perdues dans les méandres d’une dématérialisation administrative qui exclut autant qu’elle prétend inclure.
2050, deux futurs possibles
En janvier 2026, le HCTS a rendu public un rapport prospectif intitulé Le travail social à horizon 2050, co-construit avec le cabinet Futuribles International. Ce document, adopté en décembre 2025, dessine deux scénarios opposés. Le premier, redouté : un travail social ubérisé, absorbé par le sanitaire, piloté par des algorithmes, confié au marché privé. Le second, souhaité : des communautés d’action territoriales solides, une approche intégrée, des travailleurs sociaux reconnus comme « architectes de la cohésion sociale ».
Le rapport identifie trois défis structurants à horizon 2050 : les transitions climatiques et sanitaires, la révolution numérique, et les mutations géopolitiques et démocratiques. Il alerte sur un « effet-ciseau » particulièrement inquiétant entre l’augmentation des besoins sociaux avec le vieillissement démographique, la hausse des problématiques de santé mentale mais aussi la multiplication des crises et la pénurie croissante de professionnels. Ces bouleversements, rappelle le rapport, interviennent dans un contexte qui « met en doute la légitimité de la solidarité nationale et remet en question le rôle respectif de l’État et des collectivités territoriales ».
Le diagnostic est posé avec clarté. La question, douloureuse, est celle de la volonté politique d’en tirer les conséquences.
Le numérique : allié potentiel sous condition d’être capable de discernement
Parmi les mutations en cours, l’intelligence artificielle occupe une place croissante dans le débat du travail social. Vous le savez, la direction générale de la Cohésion sociale (DGCS) a organisé en juin 2025 un webinaire sur la conception d’une convention professionnelle encadrant les usages de l’IA dans le secteur. Selon Yann Ferguson, directeur scientifique du LaborIA – laboratoire de recherche de l’Inria et du ministère du Travail -, l’IA pourrait réduire « l’inflation des tâches administratives » et permettre aux travailleurs sociaux de se recentrer sur le cœur de leur métier. Personnellement je n’y crois pas pour plusieurs raisons. L’arrivée du numérique dans les années 2000 nous faisaient les mêmes promesses. Celles d’alléger le travail administratif au profit du travail relationnel. On a pu voir ce que cela a donné. Une surcouche qui a provoqué de nouvelles difficultés.
Mais les limites éthiques et pratiques sont réelles. L’irruption de l’IA dans les écrits professionnels interroge profondément les pratiques, les compétences et l’éthique du métier. Si l’IA peut « soulager » les professionnel(le)s de tâches fastidieuses, il n’est pas certain que l’IA soit à terme bénéfique aux besoins des usagers. L’outil, pour être pertinent, doit être intégré avec discernement, dans le respect des valeurs du secteur ( dignité, autonomie, justice sociale ) que le HCTS a en quelque sorte codifié dans son document de référence éthique et déontologique.
Dans notre monde réel la dématérialisation des services publics continue de faire des ravages en termes d’accès aux droits pour les populations vulnérables. Faut-il encore rappeller que le numérique mal pensé aggrave les inégalités qu’il prétend réduire ?
Ce qui fait encore sourire
Il serait injuste, de ne raconter que ce qui est négatif dans le travail. La FAS le reconnait aussi. il existe bien ces moments qui résistent à l’épuisement. Clémence, éducatrice spécialisée en CHRS, évoque « les pauses déjeuners avec les collègues, ce sentiment de cohésion et de soutien dans un environnement qui ne va pas toujours bien ». Anne-Morgane parle d’un groupe de femmes accueillies qui lui ont dit se sentir « libres, écoutées et en sécurité ». Camille décrit un homme qui, après vingt ans d’errance, a eu les larmes aux yeux en regardant sa première télévision dans son premier logement à lui.
Ces moments ne sont pas des anecdotes marginales. Ils sont le moteur réel de l’engagement, ce qui fait que des professionnels épuisés, sous-payés, soumis à des injonctions contradictoires, continuent quand même. Et c’est précisément pour cela qu’il est urgent de les entendre vraiment. Car quel plaisir quand les personnes voient leurs soucis s’éloigner grâce à votre intervention.
Résister, mais aussi transformer
Il y a des appels à la résistance qui traversent le document de la FAS : « Ne lâchons rien ! », « Battez-vous ! », « Continuons le combat ! ». Celà nous dit quelque chose d’essentiel sur l’état d’esprit d’un secteur sous presssion. La résistance seule ne suffit plus. Le Livre blanc du HCTS avait formulé 14 recommandations concrètes en 2023 : revalorisation salariale indexée sur l’évolution du SMIC, révision des ratios d’encadrement, réinterrogation des modes de financement etc. etc. Deux ans plus tard, les travailleurs sociaux attendent toujours des mesures fortes.
Les mutations du travail social avec la complexification des publics, nouveaux besoins liés aux crises écologiques, économiques, sanitaires et géopolitiques exigent la présence de professionnel·les aptes à appréhender une plus grande complexité des situations. Cette exigence croissante se heurte à une reconnaissance sociale et institutionnelle qui, elle, ne progresse pas. C’est cette dissonance que les voix recueillies par la FAS rendent si palpable.
Anne-Morgane, dans son message final aux collègues, formule ce qui ressemble à un programme politique autant qu’à une éthique professionnelle : « Nous sommes l’un des ciments de notre société. Nous contribuons à maintenir le lien social, à soutenir les personnes les plus vulnérables et, à travers cela, à préserver l’équilibre collectif par notre engagement quotidien. » Reconnaître la valeur du travail social, insiste-t-elle, c’est renforcer notre modèle de solidarité.
La Journée mondiale du travail social aurait pu être l’occasion de mesurer la distance entre ce que ces professionnels donnent et ce que la société leur rend. En 2026, cette distance parait abyssale. Le combler n’est pas seulement une question de justice sociale. C’est une question de survie collective.
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Une réponse
Bonjour,
Je travaille actuellement sur un projet de plate-forme pour répondre à cette problématique et soutenir les acteurs sociaux autour de trois axes : l’epuisement, la perte de sens et l’innovation sociale. Le concept : mettre en relation les travailleurs sociaux avec des personnes qui ont des solutions pour eux tout en trouvant des financements grâce à la Finance Solidaire. N’hésitez pas à me contacter lionelvuit@gmail.com pour demande d’infos. Il faut qu’on s’organise !!!!