La polémique ne cesse pas concernant l’Aide sociale à l’enfance. Que ce soit l’accusation de passivité face à la prostitution des mineur(e)s accueilli(e)s ou la tête rasé d’un enfant, il y a de quoi, pensent certains. C’est pourquoi l’avis de Joy Martinez nous est précieux. Parce qu’elle sait de quoi elle parle. C’est l’auteure de « Vous ne me ferez plus jamais mal », un livre choc qu’il faut lire. Elle s’est engagée dans le collectif des anciens/actuels enfants de la protection de l’enfance. Voici sa contribution
Avant de juger l’Aide sociale à l’enfance, regardons d’où viennent les enfants.
Avant de noircir l’Aide sociale à l’enfance, il faut avoir le courage de repartir au début.
Pas au milieu du système.
Pas à la fin des parcours.
Au départ.
Les enfants et les familles n’entrent pas à l’ASE par hasard.
Ils n’y entrent pas “par enchantement”.
Ils y arrivent parce que quelque chose, quelque part, a déjà échoué.
Je le sais intimement.
J’ai été une enfant accueillie.
J’ai été placée.
Déplacée.
Replacée.
Pour des violences.
Avant d’être un “dossier ASE”, j’ai été une enfant exposée, une enfant en danger, une enfant que personne n’a su – ou pu – protéger à temps.
Et c’est là que le débat se trompe de cible.
L’ASE n’est pas le point de départ, c’est le dernier recours.
L’Aide sociale à l’enfance n’est pas une porte d’entrée.
C’est une porte de sortie d’urgence.
Quand un enfant arrive à l’ASE, cela signifie que :
- la prévention n’a pas suffi,
- le soutien à la parentalité n’a pas fonctionné,
- les alertes n’ont pas été entendues ou prises à temps,
- la coordination entre institutions a failli,
- et que la violence, la négligence ou le danger ont déjà laissé des traces.
Faire porter à l’ASE seule la responsabilité des parcours cabossés, c’est oublier tout ce qui se passe avant.
C’est regarder l’ambulance sans questionner l’accident.
Oui, l’ASE doit être questionnée. Mais pas isolée.
Oui, il existe des dysfonctionnements.
Oui, certains placements sont traumatiques.
Oui, des enfants sont baladés, déplacés, épuisés par l’instabilité.
Je l’ai vécu.
Mais réduire le débat à “l’ASE dysfonctionne” est non seulement simpliste, mais dangereux. Car cela empêche de poser les vraies questions :
- Pourquoi les situations dégénèrent-elles autant avant d’être prises en charge ?
- Pourquoi la prévention est-elle si tardive, si fragile, si inégale ?
- Pourquoi laisse-t-on des parents seuls, épuisés, dépassés, jusqu’au point de rupture ?
- Pourquoi les signaux faibles sont-ils si souvent ignorés ?
- Pourquoi les enfants doivent-ils parfois être arrachés plutôt que protégés progressivement ?
–
Repartir des enfants. Repartir des parents. Repartir du réel.
Repenser la protection de l’enfance, ce n’est pas désigner un coupable.
C’est reprendre la chaîne à la racine.
Repartir des besoins fondamentaux de l’enfant.
Repartir des réalités parentales.
Repartir des conditions sociales, psychiques, économiques.
Repartir de la prévention, du soutien, de l’accompagnement en amont.
Parce que chaque placement évitable est un échec collectif.
Et chaque placement nécessaire doit être pensé comme un soin, pas comme une sanction.
Je ne parle pas contre l’ASE. Je parle pour les enfants.
Je ne noircis pas l’ASE.
Je refuse qu’on l’utilise comme bouc émissaire.
Je parle en tant qu’ancienne enfant accueillie.
En tant qu’adulte qui a survécu à la violence.
En tant que citoyenne qui refuse les réponses faciles à des problèmes complexes.
Si nous voulons vraiment protéger les enfants,
alors cessons de regarder uniquement là où ils arrivent.
Regardons pourquoi ils arrivent.
Et agissons avant qu’il ne soit trop tard.
Mon placement m’a sauvé , dans tous les sens du terme , et malgré les déplacements , les services ont fait un travail extraordinaire car rien n’était gagné .
Le mien était inévitable et il aurait mieux fallu briser les liens plutôt que vouloir absolument enchaîner et qui ont finalement étaient coupé.
Je ne cracherais jamais sur l’aide sociale à l’enfance .
Joy Martinez février 2026
Note : Si, comme Joy Martinez, vous souhaitez publier une tribune sur un sujet de votre choix dans ma case intitulée « point de vue », n’hésitez pas à me contacter à l’adresse mail suivante : didier[@]dubasque.org (retirez les crochets « [ » et « ] » mis là pour éviter que des robots s’en emparent). J’étudierai avec plaisir votre proposition de texte. Merci à vous.



Une réponse
Tout à fait d’accord avec ce point de vue avec deux remarques : 1/ l’autrice ne dit pas comment, avec quels moyens, quels « outils », quelle méthodologie, nous (et qui derrière ce nous ? ) pourrions agir réellement, efficacement, en amont du placement à l’ASE; 2/ sans vilipender et/ou salir l’ ASE, puisque ce recours même s’il arrive, tard, trop tard parfois ou souvent, est le dernier, interroger ses défauts, ses éventuels manques, proposer des améliorations restent utiles et nécessaires, non ? Je pose la question.