Au cœur de Marciac, célèbre pour son festival international de jazz, un rituel se joue chaque été loin de la grande scène grâce à un pianiste incroyable. C’est une parenthèse singulière où l’effervescence laisse place à l’intime : Pascal Neveu, assis pieds nus sur le gazon, pose son piano Yamaha Grand Concert dans l’herbe, sous le regard bienveillant du clocher octogonal de Notre-Dame de l’Assomption. Il a acheté son nouveau piano, il y a un peu plus de trois semaines, à une grande salle de concert à Paris.
Les festivaliers se pressent sur le rebord de pierre qui borde l’église. Tous ou presque sont curieux et avides d’une expérience musicale qui ne ressemble à aucune autre. Le promeneur s’arrête dès les premières notes qui portent la promesse d’une rencontre entre fragilité et beauté. À chaque fois que je viens au festival, je suis enchanté par la musique de cet ancien éducateur.
La rumeur du festival s’estompe, remplacée par le souffle du vent dans les cèdres. À 15h précises, Pascal Neveu se glisse dans un dialogue secret avec les éléments et le public ; il s’inspire d’un rire dans la rue Saint-Jean, d’un enfant qui danse. Il laisse la ville, la nature et les spectateurs nourrir sa musique. Cette co-création vivante, comme il se plait à le dire, rassemble depuis 20 ans les curieux et les fidèles dont je fais partie. Il réinvente le rapport entre l’artiste et ceux qui écoutent. Ici, l’improvisation est reine. Et c’est harmonieux
Une improvisation partagée
La démarche artistique de Pascal Neveu, loin d’être anodine, apparaît comme une extension de parcours. C’est un fil tendu entre le monde du soin et celui de la création musicale. Pour lui, l’improvisation n’est pas une recherche de perfection, mais plutôt la quête d’une authenticité. “Ma musique est forcément imparfaite… et c’est cela que vient chercher le public”, confie-t-il.
Dans cette posture de vulnérabilité, le pianiste évoque la fragilité comme une porte vers le partage. Il revendique le rôle actif de la communauté dans l’élaboration de chaque concert. Les festivaliers écoutent, parfois chantent, recomposant la frontière entre scène et parvis, artiste et public.
Pédagogie invisible et soin du collectif
Assis pieds nus sur l’herbe, Pascal Neveu ne joue pas seulement du piano : il perpétue une longue tradition de pédagogie invisible, héritée de son parcours d’éducateur spécialisé et de psychologue clinicien. Avant la musique, il y eut l’engagement : plus de trente ans au service de la protection de l’enfance, veillant la nuit dans les foyers. Mais il a aussi à cette époque inventé des espaces d’expression musicale pour les enfants les plus vulnérables.
Son rêve, longtemps porté en silence entre deux rondes ou deux angoisses d’enfant, était d’introduire la musique dans toutes les écoles. Il voulait ouvrir une brèche par laquelle la parole pourrait surgir sans crainte. À force de ténacité, il a créé des salles de musique dans des services de pédopsychiatrie, là où dit-il, la note précède la parole, où le piano devient médiation, langage, passerelle vers les autres. “La musique précède la parole” nous dit-il dans son dossier de presse.
Quand la création rencontre la réparation.
Le parcours atypique de Pascal Neveu force mon admiration, non seulement pour ses qualités d’improvisateur chevronné, mais également pour ce qu’il incarne : un dialogue vivant entre culture, art-thérapie et action sociale. La musique, loin d’être une parenthèse, incarne ici un mode d’intervention autant qu’un espace de ressourcement. Elle offre un terrain émotionnel où enfants, adolescents et adultes peuvent éprouver le goût de la confiance et du partage. Les professionnels en protection de l’enfance, trop souvent confrontés à la dureté du quotidien, peuvent aussi y découvrir une source d’inspiration, une invitation à renouveler les pratiques de soin.
Des psychomotriciens aux éducateurs, en passant par les psychologues et les artistes intervenants, une chaîne de solidarité s’organise autour de ces dispositifs innovants, où l’art fait office de fil d’Ariane. Des politiques publiques incitent d’ailleurs les institutions spécialisées à s’ouvrir à des formes nouvelles d’accompagnement, qui reconnaissent la place du sensible, de l’émotion — et de la beauté — dans les processus de résilience (cf. rapport HAS “Les interventions artistiques et culturelles en santé”, 2021).
Marciac, un laboratoire à ciel ouvert
Le rendez-vous annuel avec Pascal Neveu n’est pas seulement un petit miracle urbain pour les festivaliers ; il est une illustration vivante de ce que peut apporter la rencontre entre les artistes et les professionnels du soin. Si, à Marciac, la magie opère depuis deux décennies devant l’église, c’est aussi parce qu’un public de plus en plus large se reconnaît dans ce projet intensément humain.
Ces expériences de terrain rappellent, avec force, l’importance d’offrir aux travailleurs sociaux des espaces de respiration et de créativité. Ils jonglent chaque jour avec les urgences, les situations très tendues et les récits de vie cabossés. Les dispositifs mêlant art et soin peuvent leur donnent la possibilité de retrouver du sens et de l’énergie. Des formations intègrent d’ailleurs désormais ces dimensions artistiques. Elles favorisent la transmission des savoir-faire entre artistes engagés, soignants et éducateurs.
Pieds nus, mais enraciné dans la réalité
L’image du pianiste pieds nus dans l’herbe n’est donc pas qu’une anecdote pittoresque ou une fantaisie de « bobos ». Elle incarne la capacité à s’enraciner au carrefour de la sensibilité et du partage. Pascal Neveu, par son passage du foyer de l’enfance à la scène improvisée de Marciac, donne une voix à celles et ceux que l’on n’écoute pas assez. Il s’adresse aussi à toutes les professions qui “prennent soin, mais que personne ne soigne”.
Ce positionnement singulier interroge aussi le sens même du travail artistique : doit-il être réservé à l’élite ou au monde marchand ? Non bien sûr. Il peut, comme ici, irriguer le tissu social en offrant des points d’ancrage et de résilience.
Quelle place pour l’art dans le secteur social ?
Face à la multiplication des crises sociales, sanitaires et environnementales, la pratique de Pascal Neveu pose une question : souhaitons-nous donner à chacun la possibilité d’exprimer son histoire, d’explorer ses ressources créatives, de trouver sa propre musique ? En marge du festival, dans ce jardin de l’église, une pratique éthique silencieuse a pris place. Une éthique faite d’écoute, d’attention à la diversité, et de respect du chemin singulier de chacun.
La protection de l’enfance, comme le travail social en général, ne se limite pas, vous le savez bien, à des protocoles ou à des procédures. Elle suppose — exige même — la faculté d’imaginer, de rêver, de s’inventer un avenir. Les espaces de Pascal Neveu, à Marciac comme ailleurs, démontrent qu’une seule personne, engagée et résolue, peut ouvrir la voie à des initiatives qui font bouger les lignes, bousculent les habitudes, et invitent à l’audace collective.
Ce n’est qu’en osant sortir des sentiers battus que l’on redonne souffle, espoir et santé à nos pratiques sociales. Cela nous rappelle que la musique et l’art de façon plus générale sont essentiels à la réparation et à l’émancipation.
Que vous soyez travailleur social, éducatrice, festivalier ou simple promeneur, chaque été à Marciac, venez écouter Pascal Neveu : nul doute que vous repartirez avec, au fond de vous, la conviction rafraîchie que la musique, pieds nus sur l’herbe, demeure une source intarissable de bien être et de lien. Ouvrez l’oreille : il se pourrait bien que la musique vienne aussi à vous. Écoutez-la ici :
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Sources :
- Jazz in Marciac 2025 : une parenthèse ensoleillée, conviviale et hors du temps. La 47e édition du festival est lancée | La Dépêche
- PASCAL NEVEU | Dossier de presse
- Pour une éducation à la prise de risque et à la responsabilité chez l’enfant et l’adolescent | Revue de l’enfance et de l’adolescence
Photos DDubasque
Une réponse
Oui ! Il faut retrouver les passerelles entre l’art et le travail social ! Musique, cinéma, théâtre, écriture. Ne pas oublier la force de ce qui s’appelle « éducation populaire « .