Les pauvres, premiers écolos de l’histoire : ce que les préjugés nous cachent depuis trop longtemps

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le journal datd quart monde 563Ils recyclent depuis toujours, n’ont jamais pris l’avion, calculent chaque euro dépensé dans leur assiette, et subissent de plein fouet la pollution des incinérateurs, des autoroutes et des logements insalubres. Les personnes en situation de pauvreté sont à la fois les moins responsables du dérèglement climatique et ses victimes les plus exposées. Pourtant, le débat écologique continue de les ignorer, quand il ne les accuse pas carrément.

La sixième édition d’En finir avec les idées fausses sur la pauvreté, publiée par ATD Quart Monde le 9 janvier dernier et entièrement consacrée à l’écologie, vient nommer ce paradoxe : pendant des décennies, on a ignoré des comportements sobres chez les plus pauvres, que l’on célèbre aujourd’hui comme vertus environnementales chez les classes moyennes. Il est temps de regarder cette réalité en face.

Des préjugés qui résistent à la réalité

livre atd ecologieVingt idées reçues. C’est le cœur de ce livre, signé par la journaliste et écrivaine Isabelle Motrot. Elle s’est appuyée sur les travaux des membres d’ATD Quart Monde et sur les témoignages directs de personnes qui vivent la pauvreté. Ce sont vingt affirmations décortiquées, réfutées et nuancées à partir de faits incontestables. « Les pauvres ne sont pas intéressés par l’écologie. » « Riches ou pauvres, on est égaux face à la pollution. » « On a tous accès à la nature. » « Si les pauvres sont en mauvaise santé, ce n’est pas à cause de la pollution, mais de leurs mauvais comportements. » Chacune de ces phrases que l’on entend, que l’on lit, que l’on répète parfois sans y penser, est ici mise à l’épreuve. Aucune ne tient.

Ce que révèle ce travail n’est pas anodin. C’est une forme d’injustice épistémique – le terme est d’Anne-Marie De Pasquale, membre de la délégation nationale d’ATD Quart Monde – qui consiste à ne pas reconnaître aux plus pauvres leur capacité à penser et à produire un savoir. « Quand on entend le terme écologie, on l’associe à une certaine catégorie sociale et les pauvres en sont exclus », dit-elle. Ce n’est pas simplement une question de mots ou de représentations. C’est une question de pouvoir : qui a le droit de parler de la planète ? Qui est légitime pour porter ce combat ? Répondre à ces questions oblige à regarder les inégalités en face — et ce livre, le fait justement,.

La pollution n’est pas démocratique

Fatiha Ayad, militante en Alsace, est directe dans ses propos : « Les personnes en situation de pauvreté vivent souvent près des autoroutes, des usines, des endroits pollués. Elles subissent la pollution sonore, mais également la pollution de l’air. Ce n’est pas la même chose d’habiter dans une maison loin de la route ou dans une barre d’immeuble à côté d’un incinérateur. » Évidemment !

Cette inégalité géographique se double d’une inégalité de vulnérabilité : les enfants des familles défavorisées sont davantage admis aux urgences pour de l’asthme que les autres, et les plus démunis sont plus touchés par les pollutions professionnelles et domestiques. Une étude du ministère de la Santé publiée en 2024 cité par ATD Quart-Monde montrait certes que les jeunes enfants de familles favorisées, concentrées dans les grandes métropoles, respirent parfois un air moins bon — mais les inégalités sociales amplifient massivement la vulnérabilité des familles pauvres.

Ce n’est pas une fatalité. C’est une organisation sociale qui produit ces inégalités, comme le rappelle Patricia Daran, militante Quart Monde en Occitanie. Elle décrit ce qu’elle appelle « un rouleau compresseur qui fabrique des précaires ». La pollution n’est pas une malchance distribuée au hasard. Elle suit les lignes de la pauvreté avec une précision presque mécanique.

« On a toujours été écolos, sans le savoir »

Il y a dans cette phrase de Fatiha Ayad une lucidité qui coupe court à bien des discours bien-pensants. Aller à la recyclerie, acheter des vêtements de seconde main, refuser les plats préparés parce qu’ils coûtent cher, utiliser sa voiture au minimum, ne jamais prendre l’avion, ne pas changer de smartphone à chaque nouvelle sortie : tout cela, les personnes en situation de pauvreté le font depuis toujours, non pas par vertu écologique consciente, mais par nécessité économique.

« On nous prenait en pitié quand on faisait ça, on était montré du doigt. Maintenant, c’est devenu un phénomène de mode, les personnes aisées le font. On aurait dû être pris en exemple au lieu d’être stigmatisés », regrette Fatiha Ayad. Il y a dans cette observation quelque chose de « raide » qui résume à lui seul un impensé d’une partie du mouvement écologique dominant : ce qui était signe de misère est devenu signe de conscience. Mais, on a attendu que les classes moyennes s’y mettent pour le valoriser. Patricia Daran rappelle cette évidence : « Les plus pauvres sont les gens qui polluent le moins. » Ce sont eux les écolos de la première heure, pas par choix idéologique, mais parce que la sobriété forcée est leur quotidien depuis des décennies.

L’écologie ne doit pas creuser les fractures

Jean-Baptiste Comby, maître de conférences en sociologie au Centre nantais de sociologie est l’auteur de la préface du livre. Il nous lance une mise en garde qui mérite d’être entendue loin au-delà du cercle des militants. Oui, depuis 2019 et les Gilets jaunes, les discours sur la « transition juste » se sont multipliés. C’est un progrès. Mais, la manière dont les inégalités se forment reste rarement interrogée. « Celles-ci sont le fruit de la compétition entre les classes sociales et c’est à ce niveau qu’il conviendrait d’agir », dit-il.

Sa mise en garde est précise : il faut « veiller à ce que l’écologie ne vienne pas accentuer les fractures au sein des classes populaires, qui sont de plus en plus divisées. Il y a des tensions, des concurrences, des luttes internes qui les affaiblissent politiquement. » Des politiques écologiques mal calibrées comme les taxes sur le carburant, ou encore les normes de rénovation inaccessibles financièrement, peuvent en réalité punir ceux qui n’ont pas les moyens de s’adapter rapidement.

Ce sont pourtant ces mêmes populations qui seront « les plus durement touchées par les conséquences des changements climatiques, les canicules, les incendies, les tempêtes ». L’enjeu est donc collectif, et Jean-Baptiste Comby appelle à des orientations politiques radicalement différentes, fondées sur une « réévaluation démocratique et radicale de tout ce qui doit croître et décroître ».

Des quartiers populaires, une force ignorée

Saitouli SanaaSanaa Saïtouli, cofondatrice de l’association Banlieues Climat et auteure de l’ouvrage Enracinée, porte un regard qui bouscule les catégories habituelles. Elle ne vient pas dire que les habitants des quartiers populaires ont besoin qu’on leur enseigne l’écologie. Elle vient dire qu’ils en sont déjà les praticiens les plus aguerris. Alors que personne ne les attend là.

« On a toujours été les « écolos de la hess » , dit-elle, reprenant cette expression qui désigne l’écologie de la galère. C’est celle qui force à être économe de toutes les ressources pour ne pas faire flamber la facture d’eau, d’électricité, de chauffage ou d’alimentation. Ce savoir-faire du quotidien, forgé dans la contrainte, est en réalité une ressource précieuse que le mouvement écologique dominant continue d’ignorer. Banlieues Climat a décidé de casser cette barrière de la légitimité. L’École populaire du climat, labellisée par le ministère de l’Enseignement supérieur, a déjà formé plus de 1 200 jeunes qui deviennent à leur tour acteurs et actrices du changement sur leurs territoires.

couv enracineeLa démarche de Sanaa Saïtouli s’inscrit dans un refus explicite du registre victimaire. « Nous ne voulons pas être les petites victimes des quartiers populaires qui veulent aborder la question du climat. Notre volonté est de mobiliser en travaillant sur le volet scientifique et la recherche, parce qu’on ne nous attend pas là. » C’est là quelque chose d’important pour les travailleurs sociaux : la posture d’accompagnement ne peut pas se fonder sur une vision condescendante des personnes accompagnées. L’expertise des habitants, forgée dans l’expérience concrète de leur territoire, est une ressource que les politiques sociales et environnementales ont tout intérêt à intégrer.

Ce que les travailleurs sociaux ont à entendre

ATD Quart Monde propose d’ailleurs un outil concret en ce sens : des « balades exploratoires ». Ce sont en quelque sorte des déambulations en groupe organisées avec des habitants en situation de pauvreté dans leur quartier, pour observer le cadre de vie et recueillir les vécus face aux évolutions environnementales.  Cette démarche permet de préparer un plaidoyer collectif. L’objectif de ces balades est de pouvoir construire un diagnostic territorial qui parte de ceux qui y vivent – pas des experts qui les regardent de l’extérieur.

C’est là où le rôle des professionnels du travail social devient central. Ils sont souvent les premiers à côtoyer les réalités de terrain que ni les politiques ni les médias ne voient. Ils peuvent devenir des passeurs entre la parole des personnes accompagnées et les espaces de décision, à condition de ne pas tomber dans la tentation d’agir pour plutôt que avec.  Jean-Baptiste Comby le formule clairement : « Il faut faire avec les populations des milieux populaires, et non pour elles, et leur redonner confiance dans leur capacité à modifier collectivement le cours de leurs vies. » Cette formule n’est pas nouvelle dans le travail social, mais elle prend ici une dimension supplémentaire : elle s’applique désormais à la question environnementale.

Une alliance à construire

Sanaa Saitouli parle de « l’alliance entre une écologie urbaine, portée par des diplômés des grandes écoles ayant bifurqué ou des personnes aisées pleines de bonnes intentions, et une écologie des quartiers populaires ». Elle prévient : cette alliance « ne se décrète pas. Elle se construit ». Et elle ajoute quelque chose de précieux dans un monde saturé d’angoisse climatique : « l’écologie commence par les premiers concernés et se nourrit de la joie de faire ensemble, de partager ».

Olivier Morzelle, président d’ATD Quart Monde signe l »éditorial du journal d’ATD N°563 : il y a là « une formidable opportunité de faire reconnaître les plus pauvres comme des partenaires susceptibles de proposer de vraies solutions, qu’ils ont déjà mises en pratique, et dont l’ensemble de la société devrait s’inspirer au bénéfice de tous ». La rencontre Respire 2026, prévue du 11 au 14 juillet près de Reims, sera une étape vers ce plaidoyer commun.

La justice sociale et la justice environnementale ne sont pas deux combats parallèles que l’on mènerait chacun de son côté en espérant qu’ils se rejoignent un jour. Elles forment une seule et même exigence, et ce livre d’ATD Quart Monde le démontre avec rigueur une humanité dont le monde du travail social aurait tout à gagner à s’emparer.

 

Sources :

 


Photo en une générée par intelligence artificielle via Perplexity AI. Cette image ne représente pas de personnes réelles.

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