La réforme du diplôme d’État d’assistant de service social (DEASS), entérinée par l’arrêté du 6 octobre 2025, entre en vigueur le 1er septembre 2026. Les premiers étudiants qui suivront la totalité du nouveau cursus sortiront diplômés à l’été 2029. Derrière ces dates administratives, c’est une véritable redéfinition de la formation qui se joue : un nouveau référentiel professionnel, une architecture en blocs de compétences, une épreuve finale unique, et une forte mutualisation avec les autres diplômes de niveau licence du travail social.
Le texte de cet arrêté est dense, techniquement très construit, et se veut porteur d’une ambition : former des assistants de service social capables de conduire un accompagnement global, réflexif, ancré sur un territoire et armé face aux enjeux numériques et écologiques. Mais le débat est vif : syndicats, collectifs et associations professionnelles dont l’ANAS nous ont alerté sur le risque de dilution des spécificités du métier. Cette réforme serait synonyme de fragilisation de la formation initiale et de creusement des inégalités entre territoires. Pour comprendre ce qui se joue, il faut entrer dans le détail du référentiel… et ne pas perdre de vue les conditions réelles d’exercice du travail social.
Un nouveau cadre : quatre blocs, 180 ECTS, trois ans de formation
L’arrêté du 6 octobre 2025 inscrit le DEASS au niveau 6 du cadre national des certifications professionnelles et fixe la durée de la formation complète à 3 442 heures sur trois années, soit six semestres. Cette durée se répartit en 1 517 heures de formation théorique (dont 12 heures d’accompagnement individualisé) et 1 925 heures de formation pratique, soit 55 semaines sur des sites qualifiants. Comme pour les autres diplômes de travail social réformés (ES, EJE, CESF, ETS), la certification repose désormais sur quatre blocs de compétences totalisant 180 crédits ECTS, capitalisables et transférables.
Les quatre blocs du DEASS sont les suivants :
- concevoir et conduire un accompagnement social global favorisant l’insertion sociale et l’amélioration des conditions de vie ;
- favoriser et soutenir l’autodétermination des individus et des collectifs dans un but d’émancipation ;
- s’inscrire dans une dynamique partenariale et territoriale en lien avec les politiques de cohésion sociale ;
- s’inscrire dans un contexte professionnel du travail social.
Chaque unité d’enseignement est rattachée à un bloc, dotée de crédits ECTS. La validation du bloc suppose la validation de toutes les UE qui le composent, sans compensation possible entre blocs.
La formation pratique est encadrée. La première période de stage (9 à 13 semaines) est centrée sur la découverte du monde professionnel, les deuxième et troisième périodes totalisent entre 42 et 46 semaines, sur deux ou trois sites qualifiants. Chaque période fait l’objet d’une convention tripartite, d’au moins une visite pédagogique, et d’un bilan partagé entre référent professionnel, étudiant et cadre pédagogique. Les référents doivent être, pour l’essentiel, titulaires du DEASS, ce qui reconnaît pleinement le rôle des assistants de service social de terrain comme co‑formateurs des générations futures. mais vu la difficulté de trouver des référents issus du métier, des dérogations sont possible.
Un référentiel professionnel exigeant sur le cœur du métier
L’annexe I du décret décrit un assistant de service social intervenant dans le champ de l’action sociale et médico‑sociale, garant du secret professionnel et du respect des droits et libertés des personnes. Son intervention se déploie dans une logique d’accompagnement social global, visant à favoriser l’insertion sociale, améliorer les conditions de vie, prévenir les ruptures, lutter contre les discriminations, et soutenir l’autodétermination des personnes et des groupes.
Le bloc 1 incarne ce cœur de métier : instauration d’une relation d’aide, analyse globale des situations, co‑construction de réponses à des situations complexes de cumul de vulnérabilités, accompagnement dans l’accès et l’exercice des droits, lutte contre le non‑recours, médiation et interface entre personnes, services et institutions, coordination de l’accompagnement social global, y compris en tant que référent de parcours. Le texte insiste sur la fonction d’interface et de médiation, sur la protection des personnes vulnérables et sur la capacité à mobiliser les ressources du territoire dans le respect du secret professionnel.
Le bloc 2, centré sur l’autodétermination et l’émancipation, met en avant la mise en œuvre d’accompagnements individuels et collectifs dans un cadre confidentiel, sécurisant et bientraitant. On y retrouve la co‑construction du projet personnalisé, la co‑évaluation des actions, la prévention et le traitement des situations d’urgence, de risque ou de danger, ainsi qu’une forte exigence de démarche réflexive et éthique : analyse des enjeux de la relation, régulation de son implication, repérage et gestion de l’épuisement, prise en compte de l’intime et de la pudeur.
Le bloc 3 déplace le regard vers les politiques de cohésion sociale et le territoire. L’assistant de service social y est décrit comme un acteur de veille, de diagnostic partagé, de coopération interinstitutionnelle et de réduction des inégalités sociales et environnementales. Le texte lui demande explicitement d’intégrer les questions environnementales et la vulnérabilité écologique dans la compréhension des conditions de vie et dans la construction de réponses adaptées, en inscrivant sa pratique dans une démarche “coresponsable”.
Enfin, le bloc 4 remet en lumière ce qui structure le quotidien : gestion autonome et concertée de ses activités, travail d’équipe, écrits professionnels, communication adaptée aux publics et aux interlocuteurs, maîtrise des outils numériques, respect du cadre juridique des données, accompagnement des personnes en situation de précarité numérique, identification des enjeux liés à l’usage de l’intelligence artificielle. L’assistant de service social est aussi attendu sur la participation aux démarches qualité, à l’amélioration continue des pratiques, et à la réflexion sur les évolutions des services et des organisations.
Ce référentiel ne réduit donc pas le métier à de la gestion de dispositifs. Il en réaffirme au contraire la dimension relationnelle, éthique, politique et territoriale.
Une certification resserrée autour d’une épreuve conclusive
Sur le plan de l’évaluation, l’arrêté prévoit un contrôle continu et une épreuve conclusive en fin de parcours. Les modalités du contrôle continu sont laissées aux établissements (travaux écrits, études de cas, analyses de situation, entretiens, etc.), mais restent encadrées par un référentiel d’évaluation national. Chaque bloc fait l’objet d’une validation distincte, un bloc étant validé lorsque toutes les UE qui y sont rattachées sont acquises avec une moyenne au moins égale à 10/20, les notes étant compensables à l’intérieur de chaque bloc.
L’épreuve conclusive, elle, concentre beaucoup d’enjeux. Pour le bloc 1, elle prend la forme d’un dossier d’analyse du parcours de formation et de réflexion sur le métier (25 à 30 pages) accompagné d’une soutenance de 40 minutes (15 minutes de présentation, 25 minutes d’échanges). Le candidat doit y montrer qu’il appréhende la profession dans sa globalité et sa complexité, qu’il s’approprie l’expertise en accompagnement social global, qu’il articule enjeux institutionnels et posture éthique, et qu’il dégage des perspectives pour sa trajectoire professionnelle.
Le jury de l’épreuve conclusive est composé d’un formateur et d’un professionnel titulaire du DEASS. Ce qui associe directement les assistants de service social à la certification de leur propre profession. La note finale combine l’écrit (coefficient 2) et l’oral (coefficient 3). C’est une configuration très différente de l’ancien modèle de mémoire professionnel, souvent plus long et plus centré sur une enquête de terrain : la nouvelle formule vise davantage une synthèse réflexive sur le parcours et le métier que la production d’un travail de recherche. Personnellement je trouve cela regrettable.
Une réforme critiquée : mutualisation, spécialisation et reconnaissance
Plusieurs organisations syndicales et professionnelles ont parlé d’une réforme “lourde de conséquences” pour l’ensemble des diplômes de travail social. Elles dénoncent la disparition progressive des spécificités des métiers de niveau 6. L’un des reproches majeurs tient à la structure même en blocs de compétences communs à plusieurs diplômes : la mutualisation des blocs 2, 3 et 4 entre les diplômes d’assistant de service social, d’éducateur spécialisé, d’éducateur de jeunes enfants, de conseiller en économie sociale familiale et d’éducateur technique spécialisé est apparue comme une menace pour l’identité professionnelle de chacun.
La réforme apporte la possibilité de passer d’un diplôme à l’autre en ne validant “qu’un bloc complémentaire”, ce qui traduit une inquiétude réelle : on ne devient pas éducateur spécialisé, assistante sociale ou EJE en quelques modules supplémentaires. Derrière cette critique, il y a la crainte d’un diplôme “poly‑usage” qui sert surtout les besoins d’une gestion de ressources humaines flexible, au détriment de la profondeur des savoirs et des savoir‑faire propres à chaque métier.
La baisse relative de la part de formation vraiment spécifique au DEASS est également pointée. Plusieurs analyses estiment que les contenus communs (éthique, politiques sociales, partenariat, contexte professionnel, etc.) prennent une place croissante, tandis que les enseignements strictement centrés sur le service social — tel qu’il s’exerce dans les différents secteurs — sont ramenés à une fraction plutôt modeste du volume global. Cette orientation générale est difficile à contester : les blocs transversaux structurent désormais l’architecture de la formation.
La transformation de l’épreuve finale a aussi de quoi susciter des réserves. Pour beaucoup de formateurs et d’étudiants, le mémoire professionnel constituait un espace de production de connaissances sur les pratiques sociales, de mise en mots fine de situations complexes, et de rencontre avec la dimension “recherche” du travail social. Le passage à un dossier centré sur l’analyse du parcours de formation est perçu comme un appauvrissement de cet espace, même si le référentiel maintient des exigences élevées en matière de réflexion, de posture et de compréhension du contexte institutionnel.
Enfin, plusieurs organisations ont alerté sur les disparités territoriales. La latitude laissée aux établissements de formation pour décliner la maquette en UE, organiser le contrôle continu, articuler partenariats universitaires et locaux et accompagner les parcours individualisés risque de produire des formations de qualité très inégale selon les régions. Dans un contexte de pénurie de travailleurs sociaux et de tensions sur les sites qualifiants, cette inquiétude n’a rien d’abstrait.
Des critiques plutôt justifiées… mais un enjeu de mise en œuvre
Ces critiques ne sortent pas de nulle part. La mutualisation des blocs est explicitement organisée par les arrêtés, la structure en 180 ECTS est commune, et le contenu des blocs 2, 3 et 4 du DEASS montre des formulations très proches de celles des autres diplômes de niveau licence. De ce point de vue, l’idée d’un socle transversal très important, entouré d’une spécialisation plus limitée, est bien inscrite dans l’architecture réglementaire.
De même, le basculement vers une épreuve conclusive unique, en lieu et place d’un mémoire de type “recherche”, est clairement assumé par le texte. Il serait difficile de soutenir que rien ne change sur la nature de la production finale attendue des étudiants, même si l’épreuve reste exigeante et fortement réflexive.
Pour autant, dire que la réforme “affaiblit mécaniquement” le métier serait aller plus loin que ce que permettent les textes. Le référentiel professionnel du DEASS reste riche et précis. Il insiste sur la protection des personnes vulnérables, la lutte contre le non‑recours, la co‑construction de projets d’émancipation, la délibération éthique, l’analyse des vulnérabilités écologiques, l’accompagnement de la transition numérique, et la participation aux dynamiques de territoire. Il confirme aussi la place centrale des assistants de service social comme référents de parcours, experts du social au sein des équipes et partenaires des politiques publiques.
L’enjeu se déplace alors : ce sont les conditions de mise en œuvre qui vont décider si ce référentiel sert réellement la qualité de la formation et la reconnaissance du métier. Risque-t-il de devenir un cadre de normalisation à moindre coût ? Si les centres de formation disposent de moyens, de temps et de marges pédagogiques suffisants, ils peuvent faire de ce cadre une opportunité pour renforcer les articulations entre théorie, pratique, territoire, éthique et recherche‑action. Si, au contraire, ils doivent gérer simultanément sous‑dotation, pénurie de sites qualifiants et injonctions gestionnaires, la logique de blocs mutualisés risque de se traduire par un lissage des contenus et une fragilisation de la spécificité des métiers.
Pour les assistant(e)s de service social eux‑mêmes, la réforme ouvre toujours une responsabilité : en tant que référent(e)s de stage, membres de jurys, contributeurs à des projets de territoire, ils restent en première ligne pour faire vivre — ou pas — l’ambition d’un accompagnement social global, émancipateur et respectueux des droits. Loin d’être un détail, la manière dont ils s’empareront de cette réforme dira beaucoup de la capacité du travail social à rester, dans un contexte institutionnel instable, un espace de résistance et d’invention au service des personnes les plus exposées. Et vous qu’en pensez-vous ?
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Une réponse
Merci pour cet article très complet, qui permet de mettre en perspective les ambitions portées par la réforme du DEASS (et des autres diplômes en travail; social gradés licence) et les inquiétudes qu’elle suscite. Le sujet mérite en effet une analyse approfondie, tant il touche à l’identité du métier et aux conditions réelles de formation des futurs professionnels.
Quelques éléments complémentaires peuvent utilement être rappelés.
La possibilité de dispense ou d’allègement n’est pas nouvelle : dans le référentiel de 2018, les diplômés d’un autre métier de niveau licence pouvaient déjà être dispensés de certains domaines de compétence. Désormais, les titulaires des référentiels antérieurs bénéficieront d’une dispense du BC3 ainsi que d’allègements sur les BC2 et BC4. Il est important de souligner que la mise en œuvre de ces allègements relèvera de la responsabilité pleine et entière des EFTS.
Concernant les spécificités métiers, leur maintien ne dépend pas seulement du volume d’enseignements dédiés, mais également de l’expérience de terrain. La place déterminante des stages demeure, et c’est sans doute là que se joue une part essentielle de la professionnalisation. À cet égard, la difficulté récurrente à identifier des terrains d’accueil est un enjeu collectif : les structures doivent pouvoir ouvrir des lieux, et les professionnels s’engager dans la fonction de référent. C’est une responsabilité largement partagée.
Les EFTS disposent par ailleurs d’une réelle liberté pédagogique, souvent marquée par une histoire et une identité propres. Il serait surprenant que cette coloration disparaisse avec la réforme : elle continuera d’influencer la manière dont les contenus sont transmis et articulés.
Concernant l’architecture en blocs de compétences, elle s’inscrit dans un cadre plus large issu de la loi « Choisir son avenir professionnel ». Cette mise en conformité était attendue et, en réalité, difficilement contournable. Le rapprochement avec les exigences du grade licence obéit à la même logique : nos formations ont longtemps été à part dans le paysage français, et cette réforme vise aussi à mieux les inscrire dans le cadre académique national.
La disparition du mémoire constitue effectivement un changement important, tant ce travail représentait un marqueur fort des diplômes du travail social. Même si cette évolution peut sembler paradoxale pour des formations désormais gradées licence, il n’est pas inutile de rappeler que de nombreuses licences universitaires n’intègrent pas systématiquement la production d’un mémoire complet, mais plutôt un travail préparatoire à la recherche. Au regard du volume horaire très dense des formations sociales, la comparaison n’est pas toujours avantageuse pour les étudiants.
Je rejoins néanmoins l’article sur l’enjeu essentiel des conditions de mise en œuvre. Comme évoqué plus haut, la réussite de la réforme dépendra largement de l’implication de l’ensemble des acteurs : assistants de service social, autres travailleurs sociaux, structures employeurs, centres de formation, pouvoirs publics.
Les EFTS seront accompagnés par les DREETS et les rectorats pour déployer ce nouveau cadre. Dans un calendrier resserré, avec une mise en œuvre attendue dès la rentrée 2026, cet accompagnement devra s’articuler au regard des moyens disponibles et des priorités de l’action publique. Cela pose, en filigrane, la question plus large du suivi et du contrôle de la qualité des formations, qui constitue un enjeu permanent pour l’État et les établissements.
Enfin, l’initiation à la recherche ne disparaît pas du fait de l’abandon du mémoire. Le grade licence impose un niveau d’exigence, notamment dans le BC3, et il reviendra aux EFTS de maintenir et de valoriser cette dimension dans les rubans pédagogiques. Le soutien et l’appui de l’université seraient évidemment des leviers importants, même si le sujet demeure complexe à organiser.
Cette réforme nous invite, collectivement, à maintenir la richesse des identités métiers tout en poursuivant une réflexion ouverte sur les transformations du travail social. Dans un contexte où les formations peinent à attirer, il nous appartient à tous (professionnels, employeurs, établissements de formation et institutions) de valoriser et de rendre visible l’apport indispensable du travail social au fonctionnement et à l’équilibre de notre société.