Protéger l’enfant, préserver la famille : les contradictions de Marine Le Pen à l’épreuve de la réalité

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Marine Le Pen veut sauver la famille. Mais de quoi, et à quel prix ? La candidate à l’élection présidentielle a présenté lundi dernier à Moissac sa vision de la protection de l’enfance. C’est, dit-elle, une priorité de sa campagne pour 2027. Elle a promis d’en faire une « grande cause nationale » et de mener une « lutte intraitable » contre les atteintes aux mineurs. Des mots consensuels pour des annonces totalement contradictoires. Le journal Le Monde s’en fait l’écho et souligne le changement de doctrine de la candidate à l’élection présidentielle. Son discours s’accompagne d’un changement politique majeur : la protection de l’enfance cède rapidement la place à la protection de la famille avec des arguments peu convaincants.

Un chiffre spectaculaire, une source introuvable

Marine Le Pen a dénoncé lors de son déplacement à Moissac mardi dernier près de 100.000 « placements abusifs ».  Cela correspond, selon le chiffre rapporté par le journaliste , à la moitié des 200.000 enfants placés en familles d’accueil ou en foyers. Aucun membre de son entourage n’a pas pu indiquer l’origine de ce chiffre qui s’apparente à une véritable fake-new.

Une affirmation aussi lourde et surtout erronée ne peut tenir lieu de diagnostic ! Imagine-t-elle sérieusement que la moitié des enfants confiés ne devraient pas l’être ? Quels intérêts auraient les magistrats à placer des enfants alors que ces mesures de protection coûtent très cher aux Départements et qu’il n’y a pas de places de disponibles malgré les besoins ?

Marine Le Pen explique que les enfants seraient placés parce que les logements des familles et leurs ressources financières ne leur permettent pas d’élever leurs enfants.  Cette réalité peut malheureusement exister selon les propos d’ATD Quart-Monde à ce sujet, mais ce type de situation reste à la marge. Il faut certes agir pour que  la grande pauvreté ne soit plus un facteur de risque aggravant. On ne peut en aucun cas considérer que la moitié des décisions de justice sont liée à cette réalité.

Il serait préférable que la responsable du Rassemblement National soit plus mesurée et travaille sérieusement ce dossier. Tous les placements ne sont pas nécessairement justifiés, et toute intervention publique mérite d’être évaluée. Mais qualifier près de 100.000 placements d’abusifs sans source identifiable est une hérésie. Cela peut aussi contribuer à nourrir la défiance envers les professionnels et les institutions sans apporter aux enfants concernés la moindre garantie supplémentaire.

Une volte-face non assumée

Marine Le Pen récuse toute volte-face entre son discours de 2022 et celui d’aujourd’hui, affirmant que ses propos « se complètent ». Pourtant, selon l’article du Monde, son livret programmatique de 2022 dénonçait la « très forte réticence à retirer [les enfants] à leurs parents qui sont aussi leurs bourreaux ». Ce livret était plutôt bien documenté et s’appuyait sur des données reconnues.

Aujourd’hui, la formule est inversée : « Toujours préférer une famille à une institution ». Il ne s’agit pas d’une simple nuance. En 2022, le discours insistait sur le risque de laisser un enfant auprès de parents maltraitants ; en 2026, il met au premier plan le risque de l’en séparer. Ces deux dangers peuvent exister simultanément. Mais prétendre qu’ils se « complètent » est pour le moins discutable : lequel doit primer lorsque les intérêts de l’enfant et le maintien de la famille entrent en conflit ?

Le changement de vocabulaire chez la candidate d’extrême droite renforce encore cette impression de bascule. En 2022, Marine Le Pen promettait un « ministère de la protection de l’enfance ». À Moissac, l’adepte du triptyque Travail, Famille, Patrie évoque un « ministère de la famille » et propose de remplacer l’Aide sociale à l’enfance par une « aide sociale à la famille » !  Certes, les travailleurs sociaux ont toujours défendu la nécessité de soutenir les familles, mais tout en restant ferme sur la priorité de protéger les enfants. On ne peut pas faire comme si ces deux dimensions étaient interchangeables. Ils ne placent pas les enfants dans la même perspective.

« Toujours » : un mot de campagne face à des situations singulières

Une formule politique peut frapper les esprits ; elle ne peut pas remplacer l’évaluation d’une situation d’enfant en danger. « Toujours préférer une famille à une institution » pourrait, pour certains, être rassurante parce qu’elle promet de préserver les liens familiaux. Mais le mot « toujours » écrase la complexité des situations de la protection de l’enfance. Une famille élargie peut offrir une solution sécurisante ; elle peut aussi ne pas être en mesure de protéger l’enfant. Le maintien à domicile peut être bénéfique ; il peut également prolonger une situation de violence. La réponse ne peut être écrite à l’avance pour tous les enfants. Tous en conviendront.

Peut-être que Marine Le Pen, en disant toujours préférer une famille à une institution intègre dans sa pensée les familles d’accueil c’est à dire les assistantes et assistants familiaux ? Les ambiguïtés sont toujours très utiles. Mais disqualifier les institutions reste une pratique démagogique et populiste. Nos institutions seraient « à priori mauvaises » ou simplement inadaptées à la politique de protection de l’enfance ? Les foyers et centres d’accueil apprécieront.

Nos institutions font ce qu’elles peuvent avec les moyens qui leur sont accordés. Certaines peuvent dysfonctionner certes, mais dans leur grande majorité, elles tentent d’assumer au mieux les missions qui leur sont attribuées. Leurs professionnels défendent inlassablement le service public de la protection de l’enfance même ceux qui travaillent dans des organismes privés.

La politique de protection des enfants ne devrait pas opposer mécaniquement parents et institutions.  Marine Le Pen ne prend pas compte la complexité des situations sociales. C’est blanc ou noir. Plutôt blanc d’ailleurs quand on sait qu’elle retire les mineurs non accompagnés du champ de la protection de l’enfance.

En tout cas présenter la famille comme l’option préférable par principe fait passer au second plan la question essentielle : qu’est-ce qui protège cet enfant, ici et maintenant ? Ce n’est pas la famille en général qui est en cause, mais l’évaluation concrète de ses capacités à répondre aux besoins de l’enfant.

Des professionnels convoqués, mais quelle place leur est faite ?

Les travailleurs sociaux ne peuvent être réduits au rôle d’agents chargés d’exécuter une doctrine décidée sans leur expertise. Cela vaut pour tous les partis politiques. Ils évaluent des situations complexes, accompagnent les parents, repèrent les dangers et cherchent des solutions adaptées. Leurs décisions s’inscrivent dans un travail collectif, souvent éprouvant, qui ne se laisse pas résumer par l’opposition entre « placement abusif » et « famille salvatrice ».

Quels moyens leur seront accordés ?  La candidate promet des milliers d’éducateurs tout en affirmant qu’il serait possible de faire davantage à budget constant. Là aussi, il y a quelque chose qui ne colle pas.

« Faire plus avec autant » : la promesse sans démonstration

Marine Le Pen affirme que le budget actuel de l’ASE suffirait à mettre en œuvre ses réformes. Selon Le Monde, elle compte notamment sur les économies liées à l’expulsion d’étrangers et à la priorité donnée à l’accueil familial pour financer les éducateurs nécessaires. Mais rien ne permet de vérifier cette équation : ni coût des recrutements annoncés, ni économies attendues, ni calendrier de mise en œuvre.

La formule « faire plus avec autant » ressemble donc, en l’état, davantage à une promesse qui n’engage que ceux qui y croient.  Le maintien d’un enfant auprès de ses proches, lorsqu’il est adapté, ne se décrète pas : il suppose du temps, un accompagnement et des professionnels disponibles. Or, faut-il rappeler qu’il n’y en a pas de professionnels suffisamment formés à cause de la grande crise d’attractivité des métiers du travail social ?

Sans éléments budgétaires précis, on ne sait pas comment l’ambition annoncée par Marine Le Pen se traduirait dans la réalité. Et si les moyens ne suivent pas, ce sont les enfants, leurs familles et les travailleurs sociaux qui en paieront le prix. En outre, il y aurait le risque qu’un enfant maintenu et maltraité dans sa famille décède sous les coups ou à la suite d’autres  maltraitances (sous-alimentation, défaut de soins, suicide etc.)

Une « lutte intraitable » à géométrie variable.

Le contraste entre la solennité des mots et certaines réponses rapportées par Le Monde pose aussi question. Le journal écrit que le RN s’est parfois montré « silencieux, pour ne pas dire conciliant » face à des affaires touchant aux violences faites aux mineurs. Il cite notamment la présence, en janvier, du porte-parole du parti Matthieu Valet dans une émission de Jean-Marc Morandini, condamné définitivement pour « corruption de mineurs ». Interrogée à Moissac, Marine Le Pen a répondu que M. Valet « fait ce qu’il veut, parce qu’il est majeur et vacciné ».

Cette réponse rend la proclamation de « lutte intraitable » moins convaincante. Une grande cause nationale ne se mesure pas seulement aux déclarations prononcées lors d’un déplacement de campagne ; elle se mesure aussi à la cohérence des choix et à la manière dont un parti réagit lorsque les principes qu’il revendique sont mis à l’épreuve.

L’enfant ne doit pas disparaître derrière la famille.

Au terme de cette séquence, le problème n’est pas que Marine Le Pen parle de la famille : c’est la place qu’elle lui donne, et les preuves qu’elle apporte pour justifier ses propositions. Un chiffre de placements abusifs disproportionné, une préférence nationale présentée comme une règle générale, une réorientation de « protection de l’enfance » vers « protection de la famille » et un financement annoncé sans chiffrage détaillé : autant de points qui décrédibilisent la candidate qui a aussi été sérieusement critiquée sur d’autres sujets tel son budget pour le pays.

La protection de l’enfance ne peut être une grande cause nationale qu’à condition de placer réellement les enfants au centre. Cela exige des décisions individualisées, des moyens vérifiables, une parole donnée aux professionnels et une réponse claire à la question des violences intrafamiliales.

La famille doit bien évidemment être soutenue et accompagnée. Elle ne peut en aucun cas devenir un principe qui l’emporte d’avance sur la sécurité de l’enfant. C’est cette distinction, fondamentale, que les déclarations de Marine Le Pen ne parviennent pas à éclaircir. En tout cas elles ne convaincront que celles et ceux qui ne connaissent pas le sujet.

Source :

 


Photo : Compte X de Marine Le Pen (capture d’écran vidéo) : « Je veux que la protection de l’enfance devienne une grande cause nationale servie par un ministère de plein exercice. L’Aide sociale à l’enfance deviendra l’Aide sociale à la famille et sa priorité sera d’aider les parents avant de les séparer de leurs enfants.« 

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