De l’État-providence à la société de la prévoyance : un changement de paradigme qui interroge les métiers de l’accompagnement

[current_page_url]

Une tribune publiée dans Le Monde relance un débat que les travailleurs sociaux connaissent de l’intérieur depuis longtemps. Florian Guyot, responsable du programme Santé et Grand âge à la Banque des territoires et auteur de La Fabrique des précarités. A-t-on abandonné la fraternité ? (Flammarion, 2025), y dresse un constat implacable : la France, l’un des pays qui consacrent la part la plus élevée de sa richesse nationale à la dépense sociale, est aussi celui où la pauvreté a le plus progressé en dix ans en Europe, atteignant 16,3 % de la population en 2025, soit une hausse de 2,7 points par rapport à 2024. Ce paradoxe n’est pas nouveau pour celles et ceux qui, sur le terrain, mesurent chaque jour l’écart entre les moyens engagés et les résultats obtenus. Mais la solution proposée par l’auteur mérite qu’on s’y arrête, tant elle touche à la définition même de ce que nous attendons collectivement de l’action sociale.

vouv la fabrique des precaritesLe diagnostic posé par Florian Guyot est à la fois sévère et juste sur un point essentiel : nous avons bâti une société qui répare sans fin, sans jamais s’attaquer aux causes. Il pointe la tentation des réponses simplistes face à l’enchaînement des crises ( pandémies, canicules, fermetures d’usines, embrasements urbains), qu’il s’agisse de la chasse aux migrants ou de la stigmatisation sécuritaire des personnes vulnérables, quand, selon ses mots, « les locataires en situation d’impayés sont assimilés à des squatteurs » ou qu' »un chômeur est désigné comme un assisté ».

Cette lecture rejoint les alertes répétées des professionnels du travail social sur la confusion entretenue entre contrôle social et accompagnement. L’auteur propose de dépasser l’État-providence, non pour l’abandonner, mais pour le compléter par ce qu’il nomme une société de la prévoyance : une société qui, dans un monde où « les chocs se succèdent plus rapidement que nos réponses », apprend à les prévenir « dans toutes les dimensions de l’action publique et privée ».

Prévention, habitabilité, investissement : trois principes qui parlent aux professionnels du social

Le premier principe avancé par Florian Guyot, est celui de la prévention comme cœur des politiques sociales. En fait, ce n’est pas une idée neuve pour les travailleurs sociaux, qui tentent de la porter souvent sans disposer des moyens nécessaires. « Prévenir les expulsions plutôt que les exécuter, accompagner les addictions plutôt que les moraliser, investir dans la petite enfance plutôt que payer les conséquences de l’échec scolaire » : voilà des logiques que les travailleurs sociaux aimeraient pouvoir mettre en œuvre au quotidien. Or bien trop souvent, la gestion « institutionnelle »  privilégie l’urgence à l’anticipation.

Le deuxième principe, concerne l’habitabilité des territoires. Ce point rejoint également avec les constats du terrain : il rappelle en exemple que 87 % du territoire national est aujourd’hui classé en situation de désert médical. Pour affronter le vieillissement de la population, il faudrait, selon l’Inspection générale des affaires sociales, quintupler le rythme de construction de résidences autonomie d’ici à 2040. Imaginons un instant ce que cela représente et vers quelle catastrophe nous allons si rien ne bouge.

Financer la prévoyance : des choix politiques qui engagent l’avenir des budgets sociaux

Le troisième principe, celui de l’investissement à long terme, pose directement la question des moyens que le pays est prête à consacrer à la prévention plutôt qu’à la réparation. Florian Guyot s’appuie sur l’analyse d’Olivier Blanchard, ancien chef économiste du Fonds monétaire international. Celui-ci juge le processus budgétaire français défaillant et propose de distinguer clairement, dans les comptes publics, les dépenses de fonctionnement des dépenses d’investissement, afin de savoir « si la dépense prépare l’avenir ou le consomme ».

L’auteur chiffre par ailleurs à environ 25 milliards d’euros par an, pendant cinq ans, l’effort nécessaire pour seulement stabiliser la dette publique, selon une mission confiée en mai 2025 à quatre économistes. Il propose des pistes de financement précises : une contribution intergénérationnelle des retraités les plus aisés, un ciblage plus strict du soutien aux entreprises (c’est à dire l’arrêt des aides sans contreparties, ni effets d’aubaines), et une clarification des compétences entre l’État et les collectivités territoriales.

Ces choix engagent directement l’avenir des budgets sociaux départementaux et communaux, déjà sous tension. Ils posent la question de savoir qui, demain, portera la responsabilité politique et financière de la prévention.

Ce que cette tribune ne dit pas, et que le terrain sait

Reste un point que l’article n’aborde pas directement, et qu’il convient de rappeler avec insistance : aucune société de la prévoyance ne pourra se construire sans reconnaître et renforcer les métiers qui la rendent concrètement possible. La prévention, l’habitabilité des territoires, l’investissement social ne sont pas des concepts abstraits : ce sont des pratiques professionnelles, portées quotidiennement par les travailleurs sociaux, les professionnels de santé, les agents de développement.

Une société qui prépare plutôt qu’elle ne répare devra nécessairement investir dans la formation, les effectifs et les conditions d’exercice de nos professions de l’accompagnement. Sinon le changement de paradigme risque fort de rester un vœu pieux, un habillage ou un verbiage sans traduction concrète dans le quotidien des personnes accompagnées.couv societe de defiance

Florian Guyot souligne aussi que la France est l’un des pays où la confiance interpersonnelle est la plus faible. Il s’appuie pour cela sur les travaux de Yann Algan et Pierre Cahuc dans La Société de défiance. Comment le modèle social français s’autodétruit (Éditions Rue d’Ulm, 2007) ; or cette confiance se construit précisément dans la relation d’accompagnement, au plus près des personnes, par des professionnels dont l’expertise reste trop souvent absente des grandes réformes structurelles décidées d’en haut.

La tribune de Florian Guyot a le mérite de remettre au centre du débat public une question que le travail social pose depuis longtemps : préférons-nous payer le prix de la réparation ou investir dans la prévention ? Cette interrogation, loin d’être seulement budgétaire, engage une vision de la société et du rôle que nous voulons donner à la fraternité, « la grande oubliée de notre devise » selon les mots de l’auteur.

Ce débat mériterait d’être poursuivi, en associant pleinement les professionnels qui, chaque jour, sur le terrain, expérimentent déjà ce que pourrait être une société de la prévoyance, si on leur en donnait réellement les moyens.

 


Photo :  image générée par IA : les personnages sont fictifs

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.