L’obésité, prochaine grande fracture sociale ? ce qui nous attend

[current_page_url]

Un adulte sur deux est en surpoids, un adulte sur cinq est en situation d’obésité et cette part a plus que doublé depuis 1997. Derrière ces chiffres déjà préoccupants se dessine une trajectoire qui devrait alarmer bien au-delà du seul champ médical. Car l’obésité n’est pas qu’une urgence sanitaire : elle est en train de devenir l’un des marqueurs les plus puissants des inégalités sociales de demain, avec des conséquences en cascade que notre société commence à peine à mesurer.

Des projections qui donnent le vertige

enfant surpoid balanceSi les tendances actuelles se poursuivent, les projections internationales dressent un tableau sombre pour les décennies à venir. Plusieurs études, notamment celles de la World Obesity Federation et de l’OMS, anticipent qu’à l’horizon 2035-2040, plus d’un adulte sur deux dans le monde pourrait être en surpoids ou obèse, et que le nombre d’enfants concernés pourrait doubler par rapport à aujourd’hui. La France, longtemps relativement épargnée par rapport à ses voisins anglo-saxons, voit ses courbes converger progressivement vers celles des États-Unis ou du Royaume-Uni, avec un décalage d’une quinzaine d’années.

Ce qui inquiète particulièrement les épidémiologistes, ce n’est pas seulement l’augmentation du nombre de cas, mais laccélération du phénomène chez les jeunes générations. En outre son ancrage territorial et social  estde plus en plus marqué. Les projections convergent sur plusieurs points. Il faut nous attendre à un doublement des coûts de santé liés à l’obésité d’ici 2030, avec un système de soin déjà sous tension qui devra absorber une charge croissante de pathologies chroniques associées (diabète de type 2, insuffisance cardiaque, certains cancers, apnée du sommeil, troubles articulaires).

Cela va produire inexorablement une baisse continue de l’espérance de vie en bonne santé dans les populations les plus touchées. Cela va creuser un écart qui pourrait atteindre 8 à 10 ans entre les catégories sociales les plus favorisées et les plus précaires d’ici 2040. On peut aussi prévoir un accroissement très important des besoins en accompagnement psychologique et social, alors que les structures actuelles sont déjà saturées.

Une fracture territoriale appelée à s’aggraver

affiche obesiteLes données actuelles montrent déjà une France à deux vitesses face à l’obésité : les métropoles bien dotées en offre alimentaire de qualité et en infrastructures sportives d’un côté, les zones rurales, périurbaines et les quartiers populaires de l’autre. Cette fracture territoriale risque de s’accentuer pour plusieurs raisons structurelles :

Le réchauffement climatique et la crise agricole pourraient renchérir davantage le coût des fruits et légumes frais dans les années qui viennent, alors que les produits ultratransformés, eux, bénéficient d’une chaîne de production industrielle moins vulnérable aux aléas climatiques. Le différentiel de prix entre « manger sain » et « manger calorique » pourrait donc continuer à se creuser, renforçant les logiques de choix économiquement contraint.

La désertification des services publics et commerciaux dans certains territoires ruraux et périurbains va probablement s’intensifier, réduisant l’accès à des commerces de proximité proposant des produits frais, au profit de la grande distribution et du fast-food, souvent seules options économiquement viables dans ces zones.

La fracture numérique et l’essor de la livraison à domicile est certes très pratique… Mais elle est souvent synonyme de repas ultratransformés. N’oublions pas tout ce qui renforce la sédentarité et les mauvaises habitudes alimentaires, en particulier chez les jeunes déjà en difficulté sociale.

La génération Z et Alpha : une bombe à retardement démographique

enfant obese alimentationLe chiffre le plus inquiétant concerne sans doute la jeunesse. Un enfant ou adolescent sur cinq est actuellement en surpoids ou obèse. Et surtout : jusqu’à 70 % des jeunes en situation d’obésité après la puberté le resteront à l’âge adulte.

Les projections démographiques sont particulièrement préoccupantes pour cette génération :

D’ici 2035, les enfants aujourd’hui en surpoids arriveront massivement sur le marché du travail. Cela avec des conséquences potentielles sur leur employabilité, leur santé mentale et leur capacité à occuper des emplois physiquement exigeants.

D’ici 2040-2045, cette génération arrivera à l’âge où les complications de l’obésité (diabète, maladies cardiovasculaires) se manifestent pleinement. Conséquence il faudra compter sur une chargefinancière  sans précédent sur un système de retraite et de santé déjà fragilisé par le vieillissement de la population.

En fait, les démographes alertent sur un possible effet de génération perdue : une cohorte entière qui grandit avec des taux de comorbidités jamais observés à cet âge, remettant en cause les gains d’espérance de vie enregistrés depuis un siècle. Certains chercheurs évoquent même la possibilité que ce soit la première génération dont l’espérance de vie soit inférieure à celle de ses parents dans les pays occidentaux. C’est un renversement historique.

La discrimination, un problème social appelé à s’intensifier

Au-delà des complications médicales bien documentées, c’est la dimension sociale de l’obésité qui risque de s’aggraver silencieusement. 40 % des Français pensent encore que l’obésité relève d’un simple manque de volonté. Cette grossophobie ordinaire, loin de refluer, s’installe dans le déni collectif d’une maladie multifactorielle, complexe, largement déterminée par l’environnement et la génétique.

Les conséquences de ces préjugés sont très concrètes et risquent probablement de s’intensifier dans les années à venir. Les personnes obèses vont faire face à de multiples risques tels :

  • La discrimination à l’embauche et au travail, dont on sait qu’elle touche particulièrement les personnes obèses, et en premier lieu les femmes. Avec la généralisation du télétravail et de la visioconférence, certains experts craignent une exposition accrue à la stigmatisation visuelle, notamment dans les processus de recrutement.
  • Une stigmatisation dans le système de soin lui-même, où le poids est parfois vu comme un problème avant même la maladie qui a motivé la consultation. C’est un phénomène qui pourrait s’aggraver avec la saturation croissante des services de santé.
  • Un isolement social et dégradation de la santé mentale (dépression, perte d’estime de soi, fatigue chronique ). Tous ces maux viennent aggraver un cercle vicieux déjà difficile à rompre.
  • Une fracture d’accès aux nouveaux traitements : l’arrivée des médicaments anti-obésité de nouvelle génération (analogues du GLP-1) représente une avancée thérapeutique majeure, mais leur coût est élevé ( souvent plusieurs centaines d’euros par mois). Cela risque de créer une médecine à deux vitesses inédite. Ceux qui pourront se les payer, ou dont les mutuelles les prendront en charge, verront leur pronostic s’améliorer radicalement, tandis que les plus précaires resteront exposés aux complications à plein régime. Cette fracture thérapeutique pourrait devenir, dans les dix prochaines années, l’un des nouveaux visages les plus criants des inégalités de santé en France.

Un coût économique et social qui va exploser

Sur le plan macroéconomique, les projections de l’Assurance Maladie et de plusieurs think tanks économiques anticipent  le coût direct et indirect de l’obésité (soins, absentéisme, perte de productivité, invalidité précoce). Il pourrait représenter jusqu’à 3 à 4 % du PIB dans les pays développés d’ici 2040-2050, contre environ 2 % aujourd’hui. Cette charge pèsera d’autant plus lourdement sur les finances publiques que la population vieillit simultanément, créant un effet ciseau entre besoins croissants et ressources contraintes.

Sur le plan social, cela pourrait se traduire probablement  par plusieurs phénomènes. Les experts pensent au risque d’une pression accrue sur les dispositifs d’invalidité et d’aide au maintien dans l’emploi ;

Il faudra aussi anticiper une augmentation des besoins en aide à domicile et en accompagnement social.  On peut raisonnablement penser que les personnes obèses seront en perte d’autonomie de façon plus précoce que les générations précédentes ;

Il faut enfin compter sur une charge croissante pour les aidants familiaux. Ce seront souvent des femmes, qui devront accompagner des proches touchés plus jeunes par les complications de l’obésité.

Un enjeu pour le travail social et les politiques publiques de demain

Cette évolution place les travailleurs sociaux, les professionnels de santé publique et les collectivités devant un défi de taille : l’obésité ne pourra plus être traitée comme un problème strictement individuel et médical. Elle appelle une réponse résolument sociale, territoriale et anticipatrice.

Il devient urgent d’anticiper dès aujourd’hui les besoins en accompagnement pour la génération d’enfants et d’adolescents actuellement en surpoids avant qu’ils n’atteignent l’âge adulte. Comment ? Sans doute en investissant massivement dans la prévention précoce, en particulier dans les zones rurales et les quartiers populaires les plus exposés. Cela suppose aussi de repenser l’urbanisme et l’aménagement du territoire pour favoriser l’activité physique quotidienne et l’accès à une alimentation de qualité, y compris dans les zones les moins denses. Il faudra pour cela réguler plus fermement la publicité alimentaire, en particulier celle ciblant les enfants. Enfin agir sur le prix relatif des produits sains par rapport aux produits ultratransformés. Cela présuppose le développement de l’agriculture bio ou du moins raisonnée.

Il faudra également garantir un accès équitable aux nouvelles thérapies. Sinon nous verrons se creuser une fracture thérapeutique majeure dans les dix prochaines années. Sommes nous prêt à cela ?  Il est nécessaire de sensibiliser voire former les professionnels de santé et du travail social à une approche non stigmatisante de l’obésité, condition indispensable pour ne pas ajouter une violence symbolique à une maladie déjà lourde à porter. Sinon la « grossophobie » aura de beaux jours devant elle.

Sans une prise de conscience collective rapide l’obésité risque de devenir, dans les vingt prochaines années, l’un des vecteurs majeurs de creusement des inégalités en France et ailleurs dans le monde. Elle touchera en priorité celles et ceux déjà les plus vulnérables, et pesera durablement sur notre système de santé, notre économie et notre cohésion sociale.

Je ne souhaite pas être un oiseau de mauvaise augure, mais il me parait important  que ce sujet sorte du seul cadre médical pour investir pleinement le champ des politiques sociales. La santé dégradée de nos concitoyens  aura aussi un impact certain sur l’urbanisme,  l’éducation et de la lutte contre les discriminations. On le voit la lutte contre l’obésité est un combat qu’il faut mener dès maintenant si l’on veut enrayer ce phénomène qui ressemble fort à une épidémie.

Les personnes obèses souffrent déjà beaucoup du regard des autres. Il est temps de prendre leurs difficultés en considération.

Source :

 


Photo : Dépositphotos

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.