La télévision nous propose depuis plusieurs semaines un feuilleton sur les épisodes de canicules, la chaleur et les incendies qui ont stressé et traumatisé des centaines de milliers de nos concitoyens. Chaque soir, au JT après la météo qui ne nous rassure pas, des passants ruisselants confirment au micro ce que chacun sait déjà : il fait chaud. Voilà un sujet fédérateur : la chaleur. Elle serait presque démocratique. Bernard Arnault transpire. Les ministres transpirent. Notre voisin transpire. Bref, nous transpirons ensemble. Les degrés sont les mêmes pour tous. Mais les conditions pour se protéger ne le sont pas.
Certains ferment leurs volets électriques et allument la clim avant de rejoindre leur résidence secondaire. D’autres dorment sous les toits ou dans des appartements à trente-cinq degrés. Il y a aussi celles et ceux qui dorment dehors. Finalement dehors, la température est identique pour tous, mais pas dans les habitations. Si la chaleur est un phénomène physique, elle révèle « en même temps » un phénomène social.
Une catastrophe qui n’a plus rien d’exceptionnel

C’est ce que nous rappelle avec insistance Romain Dostes, dans une tribune publiée par le journal « Le Monde ». Ce conseiller départemental écologiste de la Gironde revient sur les mégafeux qui ont ravagé près de 42.000 hectares dans son département. Son constat est sans détour : « Quatre ans après les mégafeux de 2022, une évidence s’impose : ces catastrophes ne relèvent plus de l’exception. Elles annoncent le climat auquel notre pays devra désormais s’adapter. »
Mais l’intérêt de cette tribune dépasse largement le constat climatique. Romain Dostes décrit une crise qui a révélé, en quelques jours à peine, les failles béantes de notre organisation collective face à la vulnérabilité. Plus de 220.000 habitants ont dû évacuer leur logement. Les médias ont rappelé que ces évacuations ont été les plus importantes organisées en France depuis la Seconde Guerre mondiale.
Et surtout : « Plus de 40 établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et établissements médico-sociaux ont dû être déplacés, contre trois seulement en 2022. » Faute de places disponibles, plusieurs milliers de résidents ont passé une nuit au parc des expositions de Bordeaux, avant d’être progressivement pris en charge grâce, dans les mots de l’auteur, à « la mobilisation exemplaire des collectivités, des soignants, des services de l’État, des associations et des bénévoles ».
Le travail social à l’épreuve de l’urgence climatique
Il faut s’arrêter sur ce point, car c’est précisément là que se joue quelque chose d’essentiel pour l’avenir de nos politiques publiques. Ce ne sont pas des drones ni des algorithmes qui ont permis d’accueillir des centaines de personnes âgées dépendantes en pleine nuit d’évacuation. Ce sont des soignants, des travailleurs sociaux, des bénévoles associatifs, des agents des collectivités, qui ont improvisé dans l’urgence une réponse que nos institutions n’avaient pas anticipée.
Romain Dostes le reconnaît lui-même sans détour : « Ces difficultés ne traduisent pas un manque d’engagement. Elles révèlent surtout que notre modèle de sécurité civile a été conçu pour des catastrophes moins massives, dans une société moins âgée. » Ce constat mérite d’être pris au sérieux, tant il pointe une réalité que les professionnels du secteur social et médico-social connaissent depuis longtemps : ils sont en première ligne face aux crises, mais rarement associés en amont à la conception des dispositifs censés les prévenir.
Coordonner de tels déplacements de personnes accueillies dans les établissements médico-sociaux, trouver des places adaptées, organiser des transports médicalisés en pleine évacuation : tout cela ne devrait pas s’improviser comme cela a été le cas. Ce type d’intervention demande des compétences professionnelles précises, qui relèvent d’une expertise de terrain que l’on ne saurait improviser dans l’urgence sans en payer le prix humain. Les personnes déplacées plusieurs fois, les transferts successifs que l’on peut qualifier de « traumatisants » en sont la preuve.
Quand le droit avance au rythme des glaciers
Je suis tombé un peu par hasard sur plusieurs textes de FRED40, un anonyme qui publie des billets sur un blog hébergé par Médiapart. Fred nous parle de notre rapport institutionnel au changement climatique. Il observe avec ironie que le droit « arrive toujours », mais « avec une ponctualité remarquable. Vingt ans après les climatologues. » Le Code du travail découvrirait la chaleur, les tribunaux découvriraient les océans et la biodiversité, la Cour internationale découvrirait le changement climatique. Cette critique du temps juridique, décalé par rapport à l’urgence climatique, fait un écho avec tribune de Romain Dostes : ce qu’il décrit, c’est justement l’absence d’un cadre juridique et organisationnel pensé pour la vulnérabilité en contexte de crise climatique.
Car au fond, ce que révèlent les mégafeux de Gironde, c’est la rencontre de deux dynamiques que nos politiques publiques ne parviennent pas à penser ensemble : le changement climatique et le vieillissement de la population. Comme l’écrit l’élu girondin : « Le changement climatique et le vieillissement de la population se rencontrent désormais. Les incendies, les canicules, les inondations ou les tempêtes seront plus fréquents ; dans le même temps, le nombre de personnes âgées ou dépendantes continuera d’augmenter. L’adaptation climatique ne peut donc plus être seulement environnementale : elle doit aussi devenir une politique de protection sociale. »
Cette affirmation devrait, à elle seule, susciter un débat public bien plus large qu’il ne l’est actuellement. Car elle implique de repenser entièrement l’articulation entre sécurité civile et action sociale, entre gestion de crise et accompagnement du grand âge et du handicap.
Des propositions concrètes, mais qui interrogent les moyens

La tribune de Romain Dostes ne se contente pas de dresser des constats. Elle propose d’ajouter un quatrième pilier à notre sécurité civile aux côtés de la prévention, de la lutte contre les catastrophes et de l’organisation des secours. Il faut y ajouter celui de la protection des personnes vulnérables écrit-il. Cet élu a parfaitement raison. Concrètement, cela suppose de faire évoluer les plans communaux de sauvegarde pour qu’ils « intègrent pleinement les enjeux du vieillissement et du handicap », qu’ils prévoient des procédures d’évacuation adaptées et soient « régulièrement testés avec les établissements médico-sociaux, les services d’aide à domicile et les services de secours ».
Les écologistes sont généralement critiqués alors qu’ils nous alertent depuis longtemps. Je pense qu’il faut surtout les écouter et prendre en compte ce qu’ils nous proposent : Romain Doste souhaite la création d’un numéro national dédié aux signalements de personnes vulnérables, ainsi qu’une cartographie départementale des lieux refuges ( Ehpad, établissements spécialisés, internats, bâtiments publics ) classés selon leur capacité d’accueil. Une telle anticipation, écrit-il, « éviterait l’improvisation et les transferts successifs, souvent traumatisants ». Enfin, il rappelle que la résilience se construit bien en amont de la catastrophe : « Renforcer la lutte contre la solitude, améliorer le repérage des personnes fragiles, développer les visites à domicile et soutenir les aidants relèvent désormais autant de la politique sociale que de l’adaptation au changement climatique. »
Ces propositions ont le mérite de la clarté. Mais elles posent une question que la tribune n’aborde pas frontalement : celle des moyens humains et financiers. Qui va porter ces plans communaux renforcés ? Qui va assurer ce repérage renforcé des personnes isolées, sinon des professionnels du travail social et du soin, dont on sait par ailleurs les tensions de recrutement et les conditions d’exercice souvent précaires ? Une politique de protection sociale climatique digne de ce nom ne peut faire l’économie d’une réflexion sur la reconnaissance, la formation et les moyens accordés à celles et ceux qui, très concrètement, portent au quotidien l’accompagnement des personnes âgées et handicapées et qui, on l’a vu en Gironde, sont également les premiers mobilisés lors des catastrophes.
Ne pas se contenter de s’adapter
Le texte de Fred40 se referme sur un constat désabusé : « Nous ne luttons plus contre le réchauffement. Nous apprenons à vivre avec lui. » Il décrit un système qui « transforme chaque catastrophe en marché », qui bétonne puis végétalise, qui réchauffe puis climatise, sans jamais s’attaquer aux causes profondes. Cette lucidité a le mérite de nous rappeler que l’adaptation, aussi nécessaire soit-elle, ne doit jamais devenir un renoncement à la justice sociale et climatique. Elle ne doit jamais non plus nous empêcher d’aller à la racine du mal
La tribune de Romain Dostes, elle, refuse ce fatalisme. Elle propose d’agir, ici et maintenant, sur ce qui peut l’être : la protection des plus vulnérables face aux crises qui s’annoncent. Nous sommes et seront de plus en plus nombreux à avoir une même exigence : celle de ne pas laisser la chaleur, la catastrophe, l’urgence, devenir un simple fait divers saisonnier qui procure des images à sensation à la télé.
Il fait chaud, oui. Mais il fait surtout plus chaud pour celles et ceux qui n’ont rien. Ni climatisation, ni résidence secondaire, ni parfois même la certitude qu’un plan d’évacuation pensera à eux le moment venu. C’est peut-être là que se niche la vraie question politique de cet été : allons-nous continuer à nous adapter à l’injustice, ou allons-nous enfin nous donner les moyens de la combattre ?
Sources :
- Romain Dostes, « L’adaptation climatique doit aussi devenir une politique de protection sociale » | Le Monde
- FRED40, « Il fait chaud. Surtout pour les pauvres » | Blog Médiapart
Photo en une : capture d’écran meteo France 2