Violences conjugales : comment mieux repérer les personnes victimes d’un contrôle coercitif ?

[current_page_url]

Au premier regard, il n’y a parfois « rien ». Vous êtes parcouru par un sentiment diffus qui vous fait penser que la personne que vous accompagnez est victime de violences conjugales mais elle ne vous le dit pas. Pas de coups, pas d’hématome, pas de certificat médical. Votre interlocutrice vous explique que son couple « traverse une mauvaise passe », que c’est « tendu » à la maison.. C’est précisément là que se niche le contrôle coercitif : dans cette cage invisible qui se referme sur une femme, bien avant que la violence physique ne devienne réellement visible. Comme pour les violences verbales, il s’agit de voir ce qui ne fait pas de bruit, ce qui ne laisse pas de traces sur la peau mais qui, jour après jour, limite la liberté, atteint l’estime de soi et la capacité à penser par soi‑même. Le contrôle coercitif, c’est l’art de soumettre sans en avoir l’air, d’édifier une prison sans barreaux, en utilisant tour à tour la peur, la honte, la dépendance économique, les enfants, et parfois même les institutions.

Une prison qui ne dit pas son nom

Les travaux d’Evan Stark, repris et approfondis par Andreea Gruev‑Vintila et Francisca Toledo, nous invitent à changer de focale : la violence conjugale ne se résume pas à des épisodes de brutalité, elle s’organise comme un schéma de conduite. L’agresseur fait appel à des tactiques de contrôle : isolement, surveillance, privation d’argent, micro‑gestion du quotidien, dénigrement constant, pour que l’autre renonce à toute autonomie.

L’Organisation mondiale de la santé rappelle que les comportements d’isolement, de surveillance et de restriction d’accès aux ressources essentielles (argent, travail, soins, éducation) font partie intégrante de la violence conjugale. L’American Psychological Association va jusqu’à parler des comportements de contrôle comme de la marque de fabrique des relations violentes. La difficulté, pour les travailleurs sociaux, c’est que cette violence‑là ne se donne pas à voir en un seul coup d’œil. Elle s’insinue dans le quotidien, jour après jour par petites touches.

Ce n’est pas un « conflit », c’est une domination organisée

La littérature scientifique, montre que certaines situations qui se dégradent  au fil du temps ne sont pas de simples disputes ou un mode de dysfonctionnement de couple. On est très rarement dans un simple différend conjugal. Le contrôle coercitif repose sur un rapport de pouvoir profondément asymétrique. Evan Stark parle d’un « privilège de genre » : la majorité des auteurs sont des hommes qui s’autorisent, consciemment ou non, à exercer leur domination sur leur partenaire.

Mais le contrôle coercitif peut aller très loin : Comme ce fut le cas pour Chahinez Daoud, la recherche internationale montre que le contrôle coercitif est un précurseur des féminicides et des « suicides forcés » : Le journal Le Monde nous rappelle qu’en France en 2023, 1.196 femmes ont été victimes de féminicide ou de tentative de féminicide et 9 enfants ont été tués ; 28 enfants ont assisté aux faits et 114 enfants ont été faits orphelins, selon les chiffres de la Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains.

Ce que vit la victime quand elle parle

Pour la personne qui subit ce type de contrôle, le chemin est souvent le même : au début, quelques remarques, quelques restrictions justifiées par la « jalousie », la « protection », l’idée qu’« il sait mieux ». Puis viennent les interdits : tel ami devient « fréquentation toxique », tel parent serait « trop intrusif », tel travail « dangereux pour le couple ».

Progressivement, le cercle se referme. L’agresseur devient la figure centrale, parfois unique, de la vie de la victime. Dans leur recherche Andreea Gruev-Vintila et Francisca Toledo  rappellent combien cette captivité ressemble à ce que vivent les otages mais aussi les prisonniers de guerre et les personnes prises dans des systèmes sectaires : la personne perd confiance dans son jugement, doute de sa réalité, se demande si ce n’est pas elle « le problème ». (J’ai pu constater qu’elles en sont souvent convaincues). Le traumatisme se loge dans cette atteinte à la capacité de nommer ce qui arrive. La victime vit une réelle  solitude. Le système l’enferme.

Des signaux faibles qui ne le sont pas : repérer le contrôle coercitif

Comment, depuis notre bureau ou lors d’une visite à domicile, repérer cette cage invisible ? Là encore, le parallèle avec les violences verbales est éclairant : il faut écouter les mots, les silences, mais aussi les arrangements du quotidien. Le contrôle coercitif se manifeste rarement par un seul acte spectaculaire. Il apparaît dans la répétition des « petites choses » qui finissent par tout organiser.

Quelques éléments, issus des travaux cités, peuvent guider votre écoute : Quand une femme explique qu’elle doit demander de l’argent « pour chaque dépense », que son conjoint garde ses papiers d’identité ou sa carte bancaire, nous ne sommes pas face à une simple « organisation du budget », mais à un possible abus économique.

Quand elle dit qu’il faut le prévenir « pour tout », qu’il veut savoir où elle est et avec qui parce qu’il tient vraiment à elle, nous ne sommes pas devant une « grande inquiétude amoureuse », mais potentiellement devant une surveillance organisée.

Quand elle parle d’appels incessants, de messages à toute heure, mais aussi de remarques humiliantes devant les enfants, de critiques sur sa façon d’être mère…  Tous ces éléments construisent un climat d’intimidation permanente.

Puis l’enfermement arrive. C’est quand elle dit qu’elle ne voit « plus trop » sa famille, qu’elle ne sort « presque plus » ou encore qu’elle n’ose pas inviter des collègues à la maison. Voilà ce qui est souvent le signe d’un isolement pensé, plus que d’une simple timidité ou d’un manque de temps.

Pour le professionnel, l’enjeu est de savoir relier des fragments de paroles. C’est aussi  se dire que ce n’est pas une accumulation de petites anecdotes, c’est peut‑être un système structuré.

Des questions concrètes pour ouvrir le récit

Evidemment, il n’existe pas de grille magique, mais la littérature comme les outils associatifs proposent des pistes très opérationnelles. En entretien, certaines questions peuvent aider la personne à mettre en mots ce qui, souvent, lui semble « normal » : comment se décident des dépenses importantes ? Avez-vous avec vous votre carte bancaire, vos papiers ? Avez‑vous le sentiment de pouvoir voir vos amis, votre famille, quand vous le souhaitez ? Qu’est‑ce qui se passe si vous sortez sans le prévenir ?

Comment se passent vos échanges par SMS ou téléphone ?  Y a‑t‑il des choses que vous ne faites plus, des lieux où vous ne retournez plus, uniquement parce que vous redoutez sa réaction ?

Comment cela se passe avec les enfants ? Peuvent-ils voir votre famille ou participer à des activités ? Décrivent‑ils un parent « qui fait peur », un parent « qui vérifie tout » ? Ces questions ne visent pas à trancher à la place de la personne, mais à l’aider à regarder son quotidien avec d’autres lunettes.

J’ai professionnellement cotoyé ce que je nomme des tyrans domestiques. Ils contrôlent tout à la maison. Et ceux avec qui j’ai pu échanger se sont souvent montrés très habiles. Il vous parlent de façon à vous contrôler et tentent de vous tester. Je repense à cette femme abattue et déprimée pour laquelle son conjoint expliquait qu’elle était comme ça depuis quelle ne voyait plus sa famille qui était à l’étranger. Il disait tout faire pour elle. Il l’avait enfermé dans une prison mentale et semblait démuni. Démuni, il ne l’était pas du tout. Il voulait simplement me faire comprendre que je n’avais rien à faire ici et que ma visite à domicile était vraiment inutile.

Quand la séparation n’arrête pas la violence : la contre‑parentalité coercitive

Une autre illusion tenace pèse sur nos pratiques : l’idée que « tout ira mieux une fois qu’elle sera partie ». Les recherches montrent l’inverse : la séparation est souvent un moment de recrudescence de la violence, qui change de forme mais qui persiste. Le contrôle coercitif se déplace alors en particulier, sur le terrain de la parentalité.

Andreea Gruev-Vintila  et Francisca Toledo parlent de « contre‑parentalité coercitive » : C’est par exemple, l’utilisation du droit de visite pour maintenir la pression, les menaces de « prendre les enfants », une présence omniprésente aux abords de l’école ou des lieux de soins, des demandes répétées de rendez‑vous sans oublier les plaintes qui visent à renverser les rôles en instrumentalisant les institutions. Les enfants, eux, vivent dans un monde où l’inquiétude et la peur deviennent monnaie courante, où ils se sentent parfois obligés de se ranger du côté du parent violent pour réduire le danger.

Pour les travailleurs sociaux, cela impose de ne pas confondre cette dynamique avec un simple « conflit de séparation ». Les auteurs et les praticiens cités invitent à interroger ce qui se joue dans les temps de visite, dans les échanges autour des devoirs, des activités, de la santé de l’enfant. Quand le père ou le conjoint violent se présente comme un parent « admirable » en public, tout en installant la peur en privé, nous ne sommes plus dans une coparentalité « compliquée », mais dans un prolongement du contrôle coercitif.

S’adosser au droit et aux connaissances, pour mieux protéger

Longtemps, notre système a cherché des « preuves » de violences physiques répétées pour agir. Pourtant, la loi  intègre déjà depuis plusieurs années les violences psychologiques et l’emprise, et la loi donne a tenté de donner une place explicite à la notion de contrôle coercitif mais la notion a disparu dans la version du Sénat, pour être remplacée par les éléments constitutifs d’une attitude coercitive. Constitueront ainsi le délit de harcèlement sur conjoint « les propos ou comportements répétés ayant pour objet ou pour effet de restreindre gravement la liberté d’aller et venir de la victime ou sa vie privée ou familiale ou de contraindre sa vie quotidienne par des menaces ou des pressions psychologiques, économiques ou financières« .

Il est aussi possible e s’appuyer sur la jurisprudence.  cinq arrêts de la cour d’appel de Poitiers y font référence et considèrent cette forme de dontrôle comme étant au cœur des violences conjugales.

Les travailleurs sociaux peuvent s’adosser à ces références. Ils peuvent les citer dans leurs rapports et en parler avec leurs partenaires. Ils peuvent ainsi s’autoriser à nommer ce qu’ils voient. Ce n’est pas « exagérer », c’est simplement se mettre au niveau des connaissances actuelles et des exigences de protection posées par la Convention d’Istanbul et par les rapports internationaux.

Comment aider, concrètement, sans se substituer ?

Reste la question la plus délicate : que faire, concrètement, lorsqu’on repère un contrôle coercitif ? Nous n’avons pas de baguette magique, mais notre position peut faire une différence, parfois décisive. Le premier geste, c’est de prendre au sérieux ce qui est dit, notamment les éléments qui semblent « anodins » : les autorisations, les interdits, les comptes à rendre.

Ensuite, il s’agit de nommer, avec prudence mais sans détours : « Ce que vous décrivez, ce ne sont pas seulement des disputes, ce sont des comportements qui correspondent à ce que l’OMS, des chercheurs, des magistrats appellent du contrôle coercitif. » Donner ces repères, c’est déjà remettre un peu de réalité dans un système qui dysfonctionne. C’est aussi ouvrir la porte à un travail de protection : évaluer le danger, notamment en cas de séparation envisagée, articuler son action avec les associations spécialisées et les services de protection de l’enfance

Enfin, il y a le temps du rétablissement. Les recherches montrent combien la relation entre la mère et l’enfant peut devenir un lieu de reconstruction, si on la soutient au lieu de la soupçonner comme étant problématique. Accompagner une femme dans la reconquête de sa liberté, ce n’est pas seulement l’aider à partir, c’est l’aider à retrouver la possibilité de dire « je », de faire des choix, de ne plus vivre chaque geste sous la menace d’une sanction.

Le contrôle coercitif, parce qu’il est diffus, continu, peu spectaculaire, se loge précisément dans les angles morts de nos institutions. Notre responsabilité, comme travailleurs sociaux, est de contribuer à l’éclairer, patiemment, humblement, en nous appuyant sur les travaux de recherche, les textes internationaux et les expériences de celles et ceux qui le subissent. C’est à cette condition que vos paroles peuvent devenir protectrices, et non blessantes.

Sources

 

Lire aussi

 


Photo : Depositphotos

Articles liés :

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.