Il y a des phrases qui, à elles seules, disent l’essentiel d’une époque. « La pauvreté n’est pas un crime » : ce n’est pas un simple slogan. C’est, mot pour mot, ce qu’ont martelé la Ligue des droits de l’Homme, la FEANTSA, la FIDH et la Fondation pour le Logement des Défavorisés dans leur communiqué commun au lendemain de la décision unanime du Comité européen des droits sociaux (CDES) condamnant la France pour ses arrêtés antimendicité. Ce n’est pas un reproche entre amis, ni une pétition de plus. C’est une décision de droit international, rendue à l’unanimité par 13 experts indépendants du Conseil de l’Europe. Et pourtant, la France continue. Les maires renouvellent leurs arrêtés, les préfets ne bougent pas, et dans les rues de nos villes, les bancs continuent de se hérisser d’accoudoirs centraux pensés, d’abord et avant tout, pour qu’un être humain épuisé ne puisse pas s’y allonger.
Une condamnation sans ambiguïté
La saisine remontait au 3 avril 2023. Les associations avaient déposé une réclamation collective contre la France devant le Comité européen des droits sociaux (CEDS), lui demandant d’examiner la légalité des arrêtés municipaux réglementant c’est à dire en réalité, interdisant la mendicité dans l’espace public. Trois ans de procédure, et une décision qui ne laisse aucune place au doute : ces arrêtés violent l’article 30 de la Charte sociale européenne révisée, qui garantit le droit à la protection contre la pauvreté et l’exclusion sociale, ainsi que son article E, qui interdit toute discrimination.
Le CEDS est explicite : « Les arrêtés municipaux aggravent la situation de personnes défavorisées qui ne peuvent assurer leur survie que dans l’espace public, en renforçant leur exclusion sociale et leur marginalisation. » Il va plus loin, en nommant la dynamique idéologique qui sous-tend ces politiques : ces arrêtés, dit-il, « perpétuent le mythe selon lequel les pauvres seraient responsables de leur situation ». Ce mythe, nous le connaissons bien dans le travail social. C’est lui qui transforme les victimes en coupables, qui fait porter à l’individu le poids de conditions structurelles qui le dépassent largement.
La rue comme espace de survie, et comme espace de punition
Que couvrent exactement ces arrêtés ? Il ne s’agit pas seulement d’interdire de faire la manche. Les textes visent, selon les villes, « l’occupation abusive et prolongée du domaine public », la « station assise ou allongée », la consommation d’alcool, ou encore la présence de chiens même tenus en laisse. En un mot, ils interdisent d’être pauvre dans l’espace public, d’y dormir quand on n’a pas d’autre endroit où aller et d’y rester quand la rue est leur seul domicile.
La Fédération des acteurs de la solidarité a rappelé en mars 2026 ce que les travailleurs sociaux savent depuis longtemps : ces arrêtés isolent les personnes à la rue des dispositifs d’accompagnement, de soin, de distribution alimentaire et d’accueil. Ils ne réduisent pas le sans-abrisme. Ils le rendent simplement moins visible, le poussent hors des centres-villes, loin des regards et des solidarités. L’approche punitive est, dit le CEDS, « contre-productive » : elle accroît les dangers de la rue plutôt qu’elle ne les réduit.
Le mobilier urbain, ou l’architecture de l’indifférence
À côté des arrêtés, il y a un autre langage, plus discret, mais tout aussi éloquent : celui des bancs à accoudoirs centraux, des pics sous les porches, des grilles sur les seuils des parkings souterrains… C’est ce que les urbanistes appellent l’« architecture hostile ». La Fondation pour le Logement des Défavorisés a rebaptisé avec une ironie grinçante : les « pics d’or ». Une distinction décernée chaque année aux installations anti-SDF les plus sournoises recensées dans nos villes. On a recensé, en France, 266 dispositifs de ce type, et ce n’est que la partie visible.
Une tendance récente consiste précisément à intégrer ces dispositifs dans le design urbain de façon suffisamment subtile pour qu’ils ne soient pas immédiatement identifiables comme des outils d’exclusion. Un arrondi légèrement inconfortable, une surface inclinée à 15 degrés est invisible à l’œil distrait, mais parfaitement efficace pour empêcher quiconque de s’allonger. L’inhospitalité comme art, l’exclusion comme design.
Les chiffres qui résistent à l’euphémisme
La 31e édition du rapport sur l’état du mal-logement, publiée par la Fondation pour le Logement des Défavorisés en janvier 2026, est accablante. Près d’un million de personnes sont privées de logement personnel, environ 350.000 sont sans domicile. L’INSEE estime à 9,8 millions le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté en 2023, soit 15,4% de la population. C’est un chiffre qui connait une hausse continue depuis la crise sanitaire. Cela représente environ 650.000 personnes de plus qu’en 2022. Près d’une famille monoparentale sur trois vit sous ce seuil, et la pauvreté des enfants a atteint 22%.
3.857 personnes sans-abri ont été recensées à Paris dans la nuit du 22 au 23 janvier 2026, lors de la 9ᵉ Nuit de la Solidarité. Cela représente une augmentation de 10% par rapport à l’année 2025. Sans parler des 1.083 SDF dans 33 communes de la Métropole du Grand Paris, soit une hausse de 32% sur un an. À Paris, 16 campements de plus de 20 personnes ont été identifiés, contre 7 l’année précédente. 17% des personnes sans domicile fixe à Paris ont plus de 55 ans. On n’éloigne pas la pauvreté en chassant les pauvres. On déplace simplement la souffrance.
Quand la justice se retourne : une victoire qui n’en finit pas d’attendre
La décision du 5 mars 2026 n’est pas la première fois que la justice donne tort aux arrêtés antimendicité. Les tribunaux administratifs ont déjà annulé plusieurs de ces textes, notamment à Nice et à Amiens. Mais les maires les renouvellent. Les préfets n’exercent pas leur contrôle de légalité. Et pendant ce temps-là, les arrêtés s’appliquent.
L’exemple de Carcassonne mérite qu’on s’y arrête, car elle cristallise à elle seule toutes les tensions de ce débat. Christophe Barthès, nouveau maire Rassemblement National élu aux dernières municipales, a choisi comme toute première mesure de signer, le 30 mars 2026, un arrêté antimendicité visant le centre-ville et la Cité Médiévale.
La mise en scène était soigneusement orchestrée : signature filmée, postée sur X à la manière de Donald Trump, comme pour mieux signifier que chasser les pauvres de l’espace public constitue, pour cette nouvelle municipalité, un acte politique fondateur. Avant même de gérer les transports, les écoles, ce premier geste symbolique a été d’éloigner les plus vulnérables du regard des passants. On notera aussi, au rang des premières décisions, le retrait du drapeau européen de la mairie.
Saisi par la Ligue des droits de l’Homme et l’association Barreau des rues d’un recours en référé-suspension, le tribunal administratif de Montpellier a rejeté la requête le 6 mai dernier. Elle a estimé que la commune avait justifié de 80 interventions de police municipale liées à des troubles sur la seule période hivernale novembre 2025-mars 2026, et que l’arrêté, limité dans le temps (jusqu’au 30 juin) et dans l’espace, ne présentait pas de doute sérieux sur sa légalité.
Le recours au fond, lui, ne sera examiné qu’en 2027 et pendant ce temps, l’arrêté s’applique. Le site Les Surligneurs, qui analyse la légalité des textes officiels, avait pourtant relevé plusieurs fragilités juridiques dans l’arrêté initial, notamment au regard de la décision du Comité européen des droits sociaux du 5 mars condamnant la France. L’absence de proportionnalité n’a pas non plus été démontrée. Le cas Carcassonne illustre ce que dénoncent les organisations de défense des droits : les recours existent, mais les délais de justice laissent les arrêtés produire leurs effets pendant des mois sur des personnes qui, par définition, n’ont pas les ressources pour se défendre seules.
Le rôle des travailleurs sociaux dans ce paysage
Dans ce contexte, que peuvent les professionnels du travail social, de l’accompagnement et du soin ? Ils se retrouvent dans une position particulièrement difficile. D’un côté, ils construisent des relations de confiance, parfois sur des mois, avec des personnes que la rue a abîmées, méfiantes, épuisées. De l’autre, ces mêmes personnes sont chassées par les arrêtés, dispersées par les dispositifs urbains, isolées des lieux où elles pouvaient trouver nourriture, accueil et accompagnement.
La main gauche de l’État ignore totalement ce que fait sa main droite. Les travailleurs sociaux qui interviennent dans les maraudes sont « empêchés ». Il leur est plus difficile dans ces conditions d’aller à la rencontre des gens à la rue, car celles-ci sont éloignées de façon forcée.
Ce que nous dit cette époque
Il faut regarder en face ce que ces politiques révèlent de nos choix collectifs. Quand une ville investit dans des pics sous des porches pour empêcher un être humain de se protéger de la pluie, elle dit quelque chose de ce qu’elle est. Quand un maire renouvelle un arrêté antimendicité après que le tribunal l’a annulé, il dit le déni et l’inhumanité qui le caractérise. Quand un État, après avoir été condamné à l’unanimité par le Conseil de l’Europe, n’engage aucune mesure de mise en conformité, il dit quelque chose de ce qu’il choisit.
La condamnation du CEDS, nous montre que nous avons collectivement produit un système dans lequel la pauvreté elle-même est devenue une infraction. C’est directement la condition sociale de la personne qui est attaquée. Et c’est cette condition sociale que nos villes cherchent à rendre invisible, à expulser, à faire disparaître de l’espace public. Sans chercher à la réduire, mais en la cachant.
La pauvreté n’est pas un crime. Cette phrase devrait être rappelée avant toute délibération municipale sur les sujets qui engagent la vie de nos concitoyens dans l’espace public. Elle devrait aussi, et peut-être surtout, guider nos politiques de logement, d’hébergement, d’accompagnement social. Ce sont des politiques dont nous savons qu’elles fonctionnent quand on les finance vraiment et quand on leur donne les moyens humains qu’elles méritent. En attendant, les rues restent hostiles, et les travailleurs sociaux continuent, avec les moyens qu’on leur laisse, de tenir le lien là où les politiques ont renoncé à en tisser.
Source :
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Photo : DepositPhotos SDF avec son chien quai Saint Michel à Paris


