Quand la politique du grand âge pousse vers l’Ehpad, malgré nos promesses

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On nous parle sans cesse de « maintien à domicile », de « vieillir chez soi », de « projet de vie personnalisé ». C’est un mantra politique rassurant, presque moral. Pourtant, dans les faits, notre système pousse méthodiquement, financièrement et administrativement les personnes âgées vers une seule issue : l’Ehpad. Ce n’est pas une fatalité, mais une construction. Et cette construction révèle une ambiguïté profonde, voire une hypocrisie, au cœur de notre politique du grand âge.

Le domicile, un vœu pieux sans réel soutien

La préférence pour le domicile est bien réelle. Elle est partagée par les aînés eux-mêmes, leurs familles et les professionnels du terrain. Mais cette préférence se heurte à un mur : celui d’un financement public qui ne suit pas. L’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA) à domicile, bien que précieuse, est souvent insuffisante pour couvrir les coûts réels d’un accompagnement de qualité, surtout lorsque la perte d’autonomie s’aggrave. Les services d’aide à domicile sont sous tension, en manque chronique de personnel, et les temps de passage sont souvent trop courts pour permettre autre chose qu’une aide technique minimale.
Pendant ce temps, l’entrée en Ehpad, elle, est facilitée par un mécanisme de financement plus direct, plus lisible et plus stable. Les places sont subventionnées, le tarif dépendance est calculé sur la base d’un barème clair, et le reste à charge, bien que souvent élevé, est plus prévisible. Le système, dans sa logique administrative, rend l’institution plus accessible que le domicile. Il ne s’agit pas d’un choix explicite, mais d’un biais structurel. On affirme vouloir « tout sauf l’Ehpad », mais on finance comme si l’Ehpad était la solution par défaut. Cette contradiction entre le discours et l’action concrète est la première trahison de notre pacte social avec les aînés.
tableau financement dependance

L’isolement, le véritable fléau que personne ne semble voir

Cette orientation institutionnelle masque un phénomène encore plus inquiétant : l’isolement social massif de nos anciens. Le dernier Baromètre des Petits Frères des Pauvres de 2025 sonne l’alarme avec une brutalité sans précédent : 750.000 personnes âgées vivent aujourd’hui en situation de « mort sociale »,. Cela veut dire qu’elles sont privées de tout contact humain significatif

Ce chiffre a explosé de 150 % en moins de dix ans. Derrière cette statistique, il y a Patricia, 71 ans, qui « parle avec ses murs », ou Francine, 68 ans, pour qui « à part au cimetière, je n’ai plus personne ».

Jeanne
Témoignage : Petits Frères des Pauvres

La solitude de jeanne

Or, nos dispositifs de repérage et d’intervention sont aveugles à cette réalité. Ils sont conçus pour détecter la fragilité sanitaire, la perte d’autonomie physique, mais pas l’absence de lien. Le programme ICOPE, présenté comme une avancée en matière de prévention, s’est principalement appuyé sur des critères comme le statut d’aidant ou l’éloignement géographique des soins, négligeant totalement la dimension relationnelle de la vulnérabilité
Résultat : celles et ceux qui sont le plus seuls, qui n’ont ni famille ni ami pour alerter les services, disparaissent des radars. Ils ne sont pas en demande d’aide, car ils ont depuis longtemps perdu l’espoir d’être entendus. Notre système, centré sur la réponse à la demande, échoue face à ceux qui ne demandent plus rien. D’où l’importance pour les travailleurs sociaux notamment en polyvalence de secteur, d’aller vers cette population qui ne demande rien et qui souvent vivent dans des conditions déplorables

Les travailleurs sociaux, entre impuissance et ingéniosité

Face à ces dysfonctionnements, les professionnels du soin et de l’accompagnement sont en quelque sorte pris en tenaille. D’un côté, ils sont confrontés à des demandes tout azimut.  Leurs permanences ne désemplissent pas notamment à cause de la fracture numérique mais aussi face aux suspensions des droits. Ces sujet prennent énormément de temps et embolisent les travailleurs sociaux  confrontés à une pression bureaucratique croissante. De l’autre, ils portent sur leurs épaules l’entière responsabilité de la dignité des aînés. Ils sont censés « repérer », « évaluer », « orienter », alors que le système qu’ils servent est lui-même dysfonctionnel.
Pourtant, dans ce contexte, leur expertise est plus que jamais centrale. Ce sont eux qui, sur le terrain, inventent des solutions pour contourner les blocages. Ce sont eux qui, lors d’une simple visite, détectent la solitude, qui tissent des liens avec le commerçant du coin, le facteur ou le voisin, pour créer un filet de sécurité informel. Ce sont eux qui, comme le rappelle un témoignage dans le rapport des Petits Frères, savent écouter la richesse d’une vie entière, là où un logiciel de gestion ne voit qu’un dossier à classer.
Leur rôle n’est pas seulement technique ; il est fondamentalement humain. Ils sont les gardiens d’une attention à l’autre qui se perd dans une société de plus en plus segmentée et performative. Mais cette attention a un prix, et ce prix est payé par leur propre épuisement. Tant que leur expertise relationnelle ne sera pas reconnue comme une compétence centrale, valorisée et dotée de moyens, nos politiques resteront des coquilles vides.

Agir, maintenant, avant qu’il ne soit trop tard

Gilles 76 ans
Gilles 76 ans : « cela fait 35 ans que je suis tout seul » source : Petits Frères des Pauvres

Les projections sont implacables : si rien ne change, près d’un million de personnes âgées pourraient être en situation de mort sociale d’ici 2030. Cette perspective n’est pas une fatalité, mais elle exige une rupture. Il faut cesser de penser la politique du grand âge uniquement en termes de gestion de la dépendance et commencer à la penser en termes de prévention de l’isolement.

Cela passe par des mesures concrètes : revaloriser le minimum vieillesse pour garantir un revenu digne, développer des alternatives d’habitat partagé, former tous les acteurs de proximité (médecins, pharmaciens, etc.) à repérer les signes d’isolement, et surtout, intégrer systématiquement la dimension relationnelle dans toutes les évaluations sociales. Il faut aussi repenser notre approche du numérique, non pas comme une fin en soi, mais comme un outil au service du lien, accessible et sécurisé.
La question n’est plus de savoir si nous pouvons agir, mais si nous le voulons vraiment. L’isolement des aînés n’est pas un problème marginal ; c’est le révélateur de notre capacité collective à faire société. Chaque personne âgée invisibilisée, chaque détresse, est une défaite pour notre humanité commune. Il est encore temps de changer de cap, mais il faut le faire maintenant, avec des moyens humains et des choix clairs.
Pour aller plus loin :

 


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