« Y a-t-il trop de psychologues dans les équipes et pas assez de juristes et de sociologues ? »

C’est la question qui m’a été posée par Lien Social dans le cadre de sa rubrique « Paroles de métiers ». Mon collègue Laurent Ott avait lui aussi à plancher sur cette interrogation. Ce sujet m’a bien inspiré car il me rappelle combien parfois nous pouvons « passer à côté » certains aspects d’une situation en ne s’appuyant que sur un seul regard…

Si les psychologues sont bien présents dans les équipes ce n’est pas le cas des juristes et ni des sociologues

La pratique professionnelle nous conduit à travailler en équipes pluridisciplinaires. Si les psychologues sont présents, notamment dans les services de protection de l’enfance, les « juristes » sont souvent  à l’écart des situations et sont plutôt sollicités pour prendre en charge les risques de contentieux bien au-delà les questions éducatives. Quant aux sociologues, j’en ai rencontré dans ma carrière mais uniquement en externe sur des missions spécifiques tels des audits, des accompagnements  de projets de services ou encore dans le champ des diagnostics territoriaux.

Bref si le psychologue est quasiment un passage obligé pour les enfants placés,  le juriste lui reste à distance des situations et peut éventuellement être sollicité là où le sociologue est carrément absent. C’est bien dommage.  Car notre vision est souvent autocentrée. Nous avons peut-être parfois tendance à surestimer la dimension psychique de la situation.

Une mésaventure qui m’a beaucoup appris

J’ai en mémoire une mésaventure qui m’avait particulièrement heurté tant j’étais passé « à côté » de la situation réelle d’une famille. Je travaillais dans un service de placements éducatifs et comme cela se pratique, nous avions régulièrement des réunions de synthèse sur telle ou telle situation. Ce jour-là nous étions centrés sur le manque de mobilisation des parents du jeune Gaspard qui était en famille d’accueil depuis maintenant plusieurs mois. Nous nous interrogions sur la place des parents qui, pour nous, étaient démobilisés.  Difficiles à joindre ils « trouvaient toujours un prétexte » pour ne pas accueillir leur enfant qui pourtant étant en demande. Le psychologue et tous les membres de l’équipe s’étaient accordés à l’idée que ce désinvestissement était lié à une forme d’abandon psychique et réelle de leur part. Étaient-ils mobilisables ? Nous en doutions. Je les avais reçus au service avec le  psychologue. Et il est vrai que leurs réticences nous paraissaient bien futiles. Bref nous étions dans une impasse.

J’ai quitté ce service quelques mois plus tard ayant été recruté en polyvalence de secteur. Et là quelle ne fut pas ma surprise. Je retrouve la mère du jeune Gaspard lors d’une de mes permanences dans le quartier où habitent ses parents. « Vous comprenez » me dit-elle ce jour-là, «  On n’en pouvait plus ! On ne pouvait pas recevoir Gaspard, on avait plus d’électricité et pas de chauffage. Il gelait dans l’appartement. Vous pensez bien que si votre service l’avait su, si vous étiez passé à ce moment-là, on allait perdre définitivement notre fils ! » . La claque. Nous n’avions même pas pensé à l’époque que le fameux désinvestissement de la famille n’avait rien de psychique mais avait pour cause des éléments bien plus terre à terre.

Nous sommes plus « intelligents  » à plusieurs en croisant nos regards

Les sociologues  nous ont déjà expliqué comment les familles pauvres mettent en place des stratégies d’évitement pour que l’on n’ait pas connaissance de leur réelle situation. ATD Quart monde nous le rappelle aussi avec force. Les juristes, eux nous disent combien le droit est un outil utile pour lutter contre l’exclusion. Nombreuses sont les personnes qui n’y ont pas accès.

Peut-être que si ces 2 professions étaient plus présentes dans nos services aurions-nous une vision plus équilibrée des situations et sans doute une meilleure expertise qui nous aiderait à mieux agir avec les familles.

 

 

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