Conjugalité : les 4 temps du cycle infernal de la violence au sein du couple

le terreau de la violence conjugale se fonde sur le refus de l’un ou des deux membres du couple de voir la réalité. Toute personne qui se sépare passe généralement (c’est à dire pas systématiquement)  par trois phases qu’il est nécessaire de repérer. le « désamour »  conduit à passer de la phase amoureuse à une période de  ressenti négatif, souvent de colère, et parfois  de haine lorsque cela se passe mal. La personne tant aimée devient « insupportable » . Puis viennent la tristesse et le détachement. C’est l’acceptation que l’on ne peut faire autrement : C’est la « mort » du sentiment. La haine et la colère contre l’autre sont toujours des sentiments amoureux. On tient toujours à l’autre alors que l’indifférence est l’inverse de l’amour. Il n’y a plus d’attachement.

Il est nécessaire pour le travailleur social qui accompagne une personne qui victime de violences conjugales de bien identifier la phase dans laquelle elle se trouve. Il faut s’adapter et repérer ce que elle peut entendre et comprendre selon sa perception de la situation. C’est particulièrement flagrant lorsque vous êtes face à une personne qui subit des violences conjugales. Des conseils mal placés, par exemple au moment où elle est en colère ou dépits amoureux peut la conduire à ne plus revenir vous voir. La colère ne veut pas dire qu’elle est prête à se séparer même si ce qu’elle subit vous parait insupportable.  Elle peut par exemple vouloir partir à la reconquête de l’être aimé, vouloir le faire changer, bref elle espère revenir au point de départ  de ce qu’elle a connu par le passé avec lui au moment de la rencontre initiale.

Mais  comment se caractérise la violence conjugale ? Reprenons les éléments apportés lors d’une conférence donnée par Cécile Condominas, éducatrice, psychologue et auteur de l’ouvrage intitulé « sentiment amoureux et conjugalité violente : du meilleur au pire« ,

Les traces physiques liées aux coups sont ce qui semble le plus facile à identifier. La personne a un coquard, a des bleus, elle vous explique qu’elle est tombée toute seule ou qu’elle s’est cognée contre un meuble etc. etc. Pour elle il est important à ce moment là, que vous ne sachiez pas ce qui s’est passé car elle a trop honte et ne peut pas vous le dire. Il faut respecter cela même si vous n’êtes pas dupe. C’est important. Souvent il y a une progression dans les traces de coups et on ne peut pas rester indifférent(e) face à ce que l’on voit.

Les violences sexuelles relèvent de l’intime. Là aussi il est très difficile pour la personne d’en parler. C’est normal. La sexualité reste un sujet socialement peut abordable. Alors la force utilisée et subie, tel le viol reste difficile à dénoncer. Cette révélation vient souvent dans un second temps. « il m’a forcé à faire des choses », « il n’arrête pas » dans les couples la reconnaissance du viol est souvent peu abordée.

La violence administrative est aussi à prendre en considération lorsqu’il s’agit par exemple de couples dont l’un des membres est d’origine étrangère et dont le statut dépend de conjoint « si c’est comme cela, je te renvoie dans ton pays ! ». Certains gardent avec eux les papiers d’identité de la personne, les passeports permettant de quitter le territoire…
enfin ne l’oublions pas la violence économique qui est aussi une réalité quand par exemple la femme dépend à 100% des ressources de son conjoint qui se fait fort de le lui rappeler en précisant qu’elle ne pourrait pas subvenir à ses besoins sans lui. Lorsque la victime a besoin de sécurité, elle accepte assez facilement cet état de fait. 
Vous avez des précisions sur ces différentes formes de violences sur le site stop-violences-femmes.gouv.fr. Celles-ci peuvent bien évidemment se cumuler.
Cécile Condominas nous rappelle aussi que la personne violente est systématiquement  inscrite dans une volonté de dominer ou contraindre. Elle utilise pour cela une stratégie simple  qui a fait ses preuves : elle isole et dénigre.  4 temps sont alors à repérer :
 
1- Après la période « amoureuse » le conjoint violent exerce progressivement une montée en pression. Le partenaire est « irritable », l’autre s’adapte. « Je ne te comprends pas », « vraiment tu devrais faire ça ou ça », « tu sais je ne supporte pas que tu me dises de telles âneries » etc. etc. celui ou celle qui reçoit ces reproches tente généralement puis désespérément à continuer de plaire à l’être aimé qui devient de plus en plus exigeant.   
2- Viennent ensuite les passages à l’acte : vaisselles ou divers objets jetés par terre ou vers la victime, bousculades puis les coups ou les menaces de coups qui provoquent une forme de paralysie de celui ou celle qui les reçoit. La victime est tétanisée. Comme dans un cauchemar un peu irréel. 
3- Mais le conjoint violent se reprend ou plutôt se justifie : il renverse la responsabilité des actes qu’il pose. « Tu comprends ne m’en veut pas, je m’énerve parce que vraiment tu ne fais pas ce qu’il faudrait que tu fasses ». Il s’est approprié l’autre : la victime se culpabilise et intériorise la responsabilité de la violence en étant convaincue qu’elle est de sa faute. Elle est persuadée qu’il lui faut s’adapter pour que cela ne se renouvelle pas
4. C’est le temps de la réconciliation :  l’amour revient on se retrouve avec la personne aimante et aimée. C’est le retour illusoire du début de l’idylle. Si la victime accepte cette réconciliation, la future crise sera plus dure et encore plus violente.
 
L’emprise affective empêche beaucoup de femmes de se séparer. Mais qu’est-ce que cette emprise qui semble particulière ? C’est d’abord une sorte  « d’effraction psychique » qui est équivalente  au coup de foudre. L’être est entièrement tourné vers l’autre qui met en oeuvre une forme de captation. C’est à dire une duperie en vue de rendre dépendante sa possession. Vient ensuite  la programmation : même si la porte est ouverte, la victime ne part pas.  L’emprise  met en œuvre  la destruction de tout désir de l’autre. C’est une volonté de destruction de l’identité de l’autre.
Enfin terminons en observant les personnes violentes, celles qui développent de stratégies pour mettre sous emprise leur conjoint(e) 
– Il y a les actifs violents à « sang chaud ». Ils sont souvent amoureux et possessifs, généralement jaloux. La femme est leur objet de valorisation. Il veulent la posséder. (« que voulez-vous, je l’ai dans la peau » ou entre elle et moi, c’est à la vie et à la mort »). Ils  sont dans la reconquête des personnes qu’ils maltraitent lorsqu’ils perçoivent que celles-ci leur échappent. ( Ce qui les alimente est d’abord leur propre narcissisme). Ils ne sont pas inscrits dans une perversion et sont  vite « repérables » car ils s’épanchent facilement et ont parfois le « sens du théâtral ».  
 
– Il y a aussi les actifs violents sang froid : le trop fameux (si l’on peut dire) pervers narcissique. Celui qui a été maintes fois décrit au point que l’on a tendance à en voir un peu partout. Il est très difficile à identifier. Il garde une grande maîtrise de la situation et s’appuie sur le besoin de sécurité de sa compagne. C’est un protecteur, toujours en  position haute. Il trompe son monde. Tout se passe dans le huis-clos. Ce sont des personnes à double facette  qui se jouent des intervenants sociaux
 
On ne tombe pas par hasard sur un mode de fonctionnement ou un autre. Ces 2 typologies d’auteurs de maltraitances répondent à des besoins inconscients différents et certains se sont plutôt attiré(e)s par l’un(e) ou l’autre des personnalités selon sa propre histoire et son propre besoin. (reconnaissance ou sécurité)
 
En tout cas, il en résulte chez les victimes une forte perte de confiance en elles accompagnées d’une grande dévalorisation de leur propre image voire d’une honte très importante.  La victime s’inscrit aussi souvent dans l’auto-justification des faits allant même jusqu’à les excuser ou les minimiser. Cette attitude est d’ailleurs un signe que la personne est bien sous emprise.
Il est important que les travailleurs sociaux puissent décrypter tous ces signes et les étapes dans lesquelles peuvent se trouver les victimes de violences conjugales. En effet, il ne sert pas à grand chose de les inviter à partir alors qu’elles sont dans une phase de lien fort et d’auto-justification. Par contre il reste nécessaire de rester en lien avec elles, de ne pas les juger, ni faire pression pour attendre le moment où elle sera prête à exprimer un minimum de distance avec celui ou celle qui les maltraite.
C’est un travail d’accompagnement délicat et difficile car nos propres affects peuvent aussi être mis à rude épreuve. Nous pouvons être dans l’incompréhension face aux choix qui sont exprimés ou encore de l’irritation face à une forme d’aveuglement de la victime. Il ne fait pas rester seuls dans ces situations et ne pas « vibrer » avec la victime mais au contraire la rassurer. Lui rappeler toute sa valeur et ses compétences. Lui donner des perspectives de rencontrer d’autres personnes pour les aider à sortir du huis-clos conjugal. Il faut aussi faire confiance à ces personnes dans leurs propres capacités à réagir avant qu’il ne soit trop tard.  C’est difficile et délicat mais agir à leur place peut rapidement être contre-productif. C’est pourquoi des supervisions et des formations sont nécessaires pour pouvoir appréhender et accompagner ce type de situations…  
 
note : j’avais initialement publié cet article en novembre 2016
Photo : Pexel

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