«Vieux» en danger, les douces violences du quotidien

Combien de personnes âgées sont décédées pendant la crise du Covid-19 ? Combien sont parties seules, sans le regard de leurs proches ? Il n’a pas été possible semble-t-il de comptabiliser le nombre de personnes décédées dans les EHPAD alors que l’on sait que ceux ci ont dû faire face à des contaminations rapides et fulgurantes notamment dans l’Est de la France et en Région Parisienne..

Beaucoup de familles n’ont été alertées qu’une fois leurs anciens décédés. Au pire moment de la pandémie, il n’a même pas été possible pour elles d’organiser des obsèques au nom du respect du confinement. Un proche de ma famille est ainsi parti silencieusement et son corps a été entreposé dans un dépôt à Rungis sans qu’il soit possible de s’y rendre. Certes, il était âgé, il perdait la tête comme on dit. Mais je ne peux que garder la mémoire de son sourire, de sa gentillesse, de ses blagues, lui qui m’avait tant aidé il y a quelques années.

Cela me conduit à me poser des questions sur cette maltraitance des personnes âgées qui, décédées, n’ont même pas été comptabilisées dans les statistiques officielles. On le sait maintenant, la vérité est « évolutive » et on peut espérer qu’une commission d’enquête permettra de rétablir la réalité des faits. Mais je ne peux m’empêcher de penser que si mon oncle avait été hospitalisé en Bretagne ou dans le Sud Ouest, il s’en serait tiré et nous aurions pu continuer à échanger régulièrement même si cela était de plus en plus difficile.

Ne doit-on pas parler de maltraitance ?

Sans parler du coronavirus, savez vous que 10.000 personnes âgées meurent chaque année victimes de chutes à la maison ou dans l’établissement qui les accueille. Ce chiffre est à comparer avec les 4000 tués par an dans les accidents de la route en France.

Comment se fait-il que ces morts silencieuses de nos anciens, souvent délaissés, soient si peu prise en considération ? Il en est de même au sujet de  la maltraitance directe. C’est un sujet qui avait été traité  dans les années 1990 par le Conseil de l’Europe qui a proposé une définition et une classification de cette réalité sociale.

Entre 5 et 15% des personnes de plus de 65 ans seraient victimes de violences. Le taux augmente avec l’âge, il passe à 20% pour les plus de 80 ans.

Le Conseil de l’Europe apporte la définition suivante  de la maltraitance.  il s’agit  de « Tout acte ou omission commis dans le cadre de la famille par un de ses membres, lequel porte atteinte à la vie, à l’intégrité corporelle ou psychique, ou à la liberté d’un autre membre de la famille ou qui compromet gravement le développement de sa personnalité et/ou nuit à sa sécurité financière. ».

Cette définition est restrictive car elle ne s’intéresse qu’au milieu familial sans évoquer d’autres violences comme par exemple celles qui surviennent dans les institutions, tels les foyers logement, les maisons de retraites et autres établissements médicalisés.

Le pire est peut-être la violence cachée, celle du quotidien

La violence au quotidien n’est pas aisée à reconnaître car elle est masquée par l’habitude. Elle se présente plutôt comme passive, c’est la violence du délaissement, du laisser-aller ou du laisser faire. Certains y voient sans doute à raison une conséquence des conditions de travail imposées aux personnels des établissements et notamment dans les EPHAD. Comment respecter un rythme de vie, les aides soignant(e)s ne sont pas en nombre suffisant ? L’administration de calmants par exemple n’est-elle pas une réponse permettant de gérer à moindre frais une pénurie de moyens humains ?…. Bref, les institutions ont à s’interroger sur les conditions matérielles en moyens humains, de soins, mais aussi d’écoute… N’oublions pas aussi les questions d’hygiène. Là aussi certaines pratiques sont dégradantes.

Certes la crise a mis en lumière le dévouement des personnels soignants au sein des EHPAD notamment. Mais n’oublions pas qu’il existe toujours cette maltraitance du quotidien. Tant que l’on n’apportera pas suffisamment de moyens humains et de formation des personnels au sein des établissements, le risque restera grand qu’elle se développe.

D’après l’ancienne ministre déléguée chargée des personnes âgées, Michèle Delaunay, 600 000 personnes âgées seraient maltraitées. Un tiers subit des violences psychologiques, 13% des atteintes physiques et 12,7% des abus financiers, explique le rapport de la Fédération 3977. Les appels reçus du 3977 révèlent que dans 13,7% des cas, la maltraitance n’est pas intentionnelle et provient d’un manque de connaissances ou d’épuisement du maltraitan

Les « douces violences » invisibles de certains aidants

Geneviève Délèze parle de « douces violences ». « Elles sont invisibles, discrètes et fondées sur de bonnes intentions. Les «douces violences» du personnel envers les pensionnaires âgés sont pourtant fréquentes  précise cette infirmière chef dans un établissement d’accueil de personnes âgées. Dans un article que vous pouvez lire ici elle parle aussi des processus d’infantilisation.

Cette attitude consiste à agir avec la personne comme si elle était incapable de se débrouiller seule, de prendre la bonne décision ou de juger de ce qui est bon pour elle. Elle provient souvent d’un désir sincère d’aider l’autre car on pense avoir la bonne solution. Dans l’institution, cette phase de non-respect de la parole, du «faire à la place» survient durant les périodes de charges de travail plus conséquente, notamment au moment du coucher ou lors des repas. Ce type de comportement a souvent un but bienveillant de la part du soignant, mais il va fragiliser la personne âgée, engendrer une perte d’autonomie, voire une attitude de soumission.

L’habitude et le manque d’empathie existent aussi dans certains établissements. Ils font beaucoup de dégâts. C’est pourquoi il est nécessaire de réfléchir à ces douces violences on n’a souvent pas conscience. Comment ? Commencer à se poser des questions sur les pratiques professionnelles permet de mieux comprendre leurs dérives. On ne peut qu’encourager celles et ceux qui ont conscience du phénomène et agissent au sein de leurs institutions pour que cela change vraiment.

 

photo : freepik.com  freepik @freepik

 

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