Didier Dubasque
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Vents contraires et vents porteurs, quel avenir pour les services sociaux ?

Les services sociaux, piliers essentiels de la cohésion sociale, se trouvent à un carrefour critique. Alors que la société française est confrontée à des défis sans précédent, ces services sont en première ligne pour répondre aux besoins croissants et complexes de la population. Cet article explore l’état actuel de la société, les obstacles qui freinent le service social, les opportunités qui se présentent, et propose des pistes pour un avenir plus prometteur.

L’état de la société française : un moral en berne

La société française traverse une période de turbulences marquée par des défis sociaux, économiques et environnementaux sans précédent. Pierre Rosanvallon, dans son ouvrage « Les épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français », identifie quatre types d’épreuves qui alimentent le pessimisme ambiant : le mépris, l’injustice, la discrimination et l’incertitude.

Ces épreuves sont exacerbées par des inégalités croissantes :  Entre 2010 et 2020, les 500 plus grandes fortunes françaises ont triplé, passant de 210 à 730 milliards d’euros, soit de 10 % à 30 % du PIB, accentuant le sentiment d’injustice et de mépris parmi les classes populaires et moyennes. Le sentiment d’injustice est fort car ces inégalité se sont accrues depuis notamment au moment de la crise sanitaire qui a booster les revenus des plus riches alors qu’une grande partie de la population s’est privée.

Des crises qui se surajoutent les unes aux autres

Il y a les crises récurrentes et celles qui sont plus récentes. La première crise qui touche les services sociaux est celle relative aux institutions.  Qu’elles soient politiques, économiques ou sociales, nos institutions traversent une longue période de remise en question. La légitimité et l’efficacité des structures en place sont souvent contestées, ce qui peut avoir des conséquences directes sur le service social. Les professionnels du secteur doivent naviguer dans un environnement où les décisions politiques et administratives peuvent changer rapidement, affectant les ressources disponibles et les méthodes de travail. Cette instabilité institutionnelle exige des travailleurs sociaux une grande capacité d’adaptation et une créativité constante pour continuer à répondre aux besoins des personnes qu’ils accompagnent.

La crise économique a des conséquences dévastatrices pour les personnes en situation de précarité ou de pauvreté. Les inégalités se sont creusées, et les travailleurs sociaux se retrouvent en première ligne pour soutenir ceux qui sont les plus durement touchés. Les professionnels des services sociaux doivent non seulement fournir une aide matérielle, mais aussi offrir un soutien psychologique et social pour aider les individus et les familles à surmonter ces périodes difficiles. La crise du logement réactive la peur de perdre son logement. Des centaines de milliers de Français ont des dettes de logement. Plusieurs millions ont des crédits souvent difficiles à rembourser.

La crise sanitaire de la Covid-19 avait de son côté mis en lumière les fragilités de notre système de santé et de protection sociale. Certes cette crise est dernière nous, mais nous savons qu’une autre pandémie peut survenir. On ne sait si les Français accepteraient à nouveau les contraintes qu’ils ont connues en 2020 et 2021. En tout cas, les services sociaux ont dû rivaliser d’ingéniosité pour continuer et renforcer leurs accompagnements. Ils se sont adapté à des conditions de travail inédites. La distanciation sociale, le port du masque et les confinements successifs ont rendu le travail de proximité plus complexe, mais ont également révélé des solidarités inattendues. Les professionnels ont dû développer de nouvelles stratégies pour maintenir le lien avec les personnes accompagnées, souvent en utilisant des outils numériques pour pallier l’absence de contact physique.

La transformation numérique a profondément modifié les pratiques professionnelles dans le secteur social. Si les outils numériques offrent des opportunités pour améliorer l’efficacité et l’accessibilité des services, ils posent aussi des défis en termes de confidentialité, de sécurité des données et de déshumanisation des relations. Les exclus du numérique ont envahi les permanences sociales. La « plateformisation » des services a contribué à exclure une part non négligeable de la population, accroissant non recours aux droits. Là aussi, les services sociaux ont eu la nécessité de s’adapter à la demande et aux problématiques nouvelles issues des usages « déraisonnables » de l’Internet. Les travailleurs sociaux ont  dû apprendre à utiliser ces technologies de manière éthique et efficace, tout en maintenant une approche centrée sur l’humain. Les assistantes sociales et les conseillères en économie sociale, familiale passent de plus en plus de temps devant leurs écrans. Elles s’en plaignent. Enfin, de nombreux usagers se sentent déboussolés face à la gestion numérique des prestations.

Les services sociaux font aussi face à une crise de confiance. Alors que celle-ci est essentielle pour la pratique d’aide et d’accompagnement, La prolifération des « fake-news » et de la désinformation a érodé la confiance dans les institutions et les médias. Cette crise de confiance affecte également la relation entre les travailleurs sociaux et les personnes qu’ils accompagnent. Les professionnels doivent redoubler d’efforts pour communiquer de manière transparente et honnête, et pour aider les usagers à naviguer dans un environnement médiatique complexe. La capacité à discerner les informations fiables des fausses nouvelles est devenue une compétence essentielle pour les travailleurs sociaux, qui doivent également éduquer et sensibiliser les personnes accompagnées à ces enjeux.

Comme si cela ne suffisait pas, voici venir une nouvelle crise d’importance ; changement climatique représente un défi majeur pour les services sociaux. Les conséquences environnementales, telles que les canicules, les inondations et les sécheresses, affectent particulièrement les populations vulnérables. Les travailleurs sociaux doivent intégrer ces enjeux dans leurs pratiques et promouvoir des solutions durables. La justice climatique, qui lie les problématiques sociales et environnementales, devient une composante  du travail social. Les professionnels doivent accompagner les personnes dans l’adoption de nouvelles manières de vivre qui soient durables d’un point de vue à la fois social et environnemental. On le voit pour la population très affectée par les inondations à répétition. Certaines ont tout perdu et sont durablement traumatisées.  

Bref, vous l’avez compris, les crises successives contribuent a affecter profondément le moral des Français mais aussi celui des profesionnels. Elles mettent en lumière les fragilités de notre société. Mais elles ont aussi révélé des solidarités inattendues. Des initiatives citoyennes ont émergé, montrant que malgré les difficultés, notre société est résiliente. Il y a donc des raisons d’espérer. La société française est plus complexe et plus tolérante que le portrait souvent sombre qui en est dressé par les faiseurs d’opinions qui dans les médias agitent la peur de l’étranger et dénoncent les pauvres qui le seraient par choix. Ce n’est pas l’immigration la première priorité des Français. Leurs attentes sont d’abord économiques et sociales. Les préoccupations  environnementales restent elles aussi élevées. Les services sociaux se trouvent en première ligne pour répondre à des attentes de protection de la part des populations les plus affectées par ces crises.

Des vents contraires freinent le service social

Les services sociaux, essentiels pour le maintien du lien social et la lutte contre les inégalités, sont confrontés à des vents contraires puissants. La crise de recrutement dans les métiers de l’aide et du soin est particulièrement préoccupante. Plusieurs facteurs expliquent cette situation. L’assistance sociale est souvent perçue comme de l’assistanat, ce qui dévalorise le travail des professionnels du secteur. Par exemple, le Revenu de Solidarité Active (RSA) est souvent stigmatisé, ce qui décourage les allocataires amis aussi les travailleurs sociaux.

Les salaires dans le secteur social sont bas, et les postes se sont déqualifiés au fil des années, rendant le travail moins attractif. De nombreux travailleurs sociaux se sentent démoralisés et démotivés, ayant l’impression d’être la cinquième roue de la charrette.La numérisation des services, bien qu’elle puisse apporter des gains d’efficacité, a souvent conduit àde fortes interrogations sur les pratiques professionnelles. 

La bureaucratisation croissante, avec des prestations gérées par des algorithmes, réduit l’autonomie des professionnels et augmente leur frustration. La demande sociale évolue rapidement, passant du cas par cas à la gestion de flux, ce qui complique leur tâche. Ils doivent constamment s’adapter à de nouvelles situations sans toujours disposer des ressources nécessaires pour y répondre efficacement.

Si l’on en reste là, le tableau est bien sombre. Pourtant il y a aussi de multiples raisons qui nous permettent de développer des pratiques professionnelles innovantes et permettent d’obtenir une meilleure reconnaissance. Mais, pour cela il nous faut apprendre à mieux les identifier pour pouvoir les dupliquer.

Des vents porteurs pour avancer

Malgré les obstacles cités, des vents porteurs existent et offrent des perspectives positives pour l’avenir du service social. Ces éléments peuvent être des leviers pour revitaliser le secteur et renforcer son impact.

Le service social allie expertise et humanisme, permettant aux personnes de retrouver leur autonomie de décision. Les travailleurs sociaux possèdent un savoir-faire collectif et une capacité à travailler en réseau, ce qui est essentiel pour répondre aux besoins complexes de la population.

Ils sont inscrits dans une histoire et une réalité sociale de proximité. Ils savent négocier avec les élus locaux et les directions et ont grand intérêt à le faire. Le service social reste un outil pertinent pour aider la population quend « rien ne va plus ». Il en apporte régulièrement la preuve mais ne le fait pas savoir.  

Les professionnel(le)s de l’action sociale ont une obligation de comprendre les nouvelles situations sociales et de s’adapter en conséquence. Ils peuvent s’appuyer sur des alliés, tels que certains élus, associations et professionnels des structures partenaires, pour mener à bien leurs missions. Leur reconnaissance est là combinée avec celle que leur apportent les personnes qu’ils accompagnent.

Dans une société qui semble se déliter, les services sociaux gardent ce rôle essentiel de « faiseurs de liens » et de développeurs de pratiques de solidarité. Ils répondent à des besoins fondamentaux.  Ils sont la preuvent que l’être humain reste un être social qui ne peut survivre seul. Leur proximité avec la population est essentielle. C’est elle qui apporte cette touche d’humanité si nécessaire pour celles et ceux qui sont désorientés et qui se sentent instrumentalisés. Celles et ceux qui ont perdu confiance en eux et en leurs capacités trouvent là des moyens de « rebondir ». 

Rappelons-le, les assistants sociaux et leurs collèguent  disposent d’une méthodologie d’intervention. Ils sont porteurs d’une expérience qui leur permettent de construire des actions adaptées aux besoins de la population et à son environnement. Ils mobilisent les énergies positives des familles, des jeunes et de leur entourage, et ont une connaissance fine des questions sociales. Le seul problème et non des moindres est qu’ils ne le font pas savoir. 

Un avenir porteur d’espoir

L’avenir du service social, bien que semé d’embûches, est porteur d’espoir. Pour surmonter les défis actuels, il est essentiel de valoriser les compétences et les réussites des professionnels de ces services. Ils doivent sortir du doute, identifier et promouvoir leurs valeurs humanistes, démocratiques et de service public acteullement attaqués.

Il est aujourd’hui nécessaire de communiquer sur les apports du service social. Pour cela il est prioritaire de rendre visible votre travail et vos réussites tout en  favorisant les prises de parole des usagers. Ce sont souvent eux qui parlent le mieux de ce que les services sociaux leur ont apporté. 

Prendre soin des autres implique également de prendre soin de soi. Les travailleurs sociaux doivent accepter de se poser des limites, d’écouter leurs émotions et de ne pas rester isolés. Le développement de l’intelligence collective, l’entraide professionnelle et la convivialité sont des éléments clés pour avancer ensemble. La formation continue est également indispensable pour renforcer nos compétences pour mieux répondre aux défis qui arrivent.

En conclusion, le service social garde un rôle vital à jouer dans la construction d’une société plus juste et solidaire. Les vents porteurs existent. Sachons les utiliser pour transformer ce qui freine en opportunités.

En valorisant nos compétences, en sortant du doute et de la démoralisation, en renforçant les réseaux et en communiquant efficacement, les services sociaux peuvent contribuer à un avenir meilleur pour tous. Il est temps de braquer les projecteurs sur ces professionnels de l’aide et du « soin social ». Ils sont essentiels pour des centaines de milliers de personnes et de famille. Il est grand temps de reconnaître leur contribution inestimable à notre société.

 


Photo : pch.vector de freepik.com

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