Un travailleur social peut-il exercer en libéral ? Oui mais…

«Ce n’est pas l’exercice libéral qui me gêne, mais la relation marchande que cela induit ». C’est en quelque sorte ce que j’ai pu dire à Brigitte Bègue rédactrice en chef adjointe du journal les ASH. Le journal a récemment réalisé un dossier sur cette « tentation de l’indépendance » de travailleurs sociaux qui n’envisagent plus le salariat comme seule réponse à leur projet professionnel.

Le « libéral » une pratique qui se développe « à bas bruit »

L’exercice libéral du travail social n’est pas massif mais il est significatif, au regard de plusieurs aspects. Il y a en effet des raisons évidentes pour que des travailleurs sociaux diplômés d’État choisissent cette voie. Ce phénomène révèle un malaise professionnel assez important. Il faut  reconnaitre que les institutions imposent des cadres d’intervention de plus en plus contraignants, (notamment les collectivités territoriales tels les Conseils Départementaux). Les professionnels ont perdu au fil des ans une autonomie créatrice. Il n’est donc pas étonnant que des travailleurs sociaux souhaitent retrouver une certaine liberté d’agir et d’assumer les actes qu’ils posent plutôt que d’être soumis en permanence à une autorité administrative (ou médicale dans les établissements médico-sociaux).

L’essence même de nos métiers consiste à agir dans un espace, une autonomie qui nous permettent d’aider une personne en difficulté en construisant avec elle un processus d’accompagnement. Or, aujourd’hui, le système produit des procédure et des protocoles où le professionnel se vit plus comme un opérateur que comme un artisan de la relation d’aide. C’est très dommageable.

Pour le moment, ce mouvement vers le travail social indépendant – je préfère ce terme à celui de libéral – reste assez marginal mais il devient plus visible. En 2017, sur mon blog, j’ai rapporté un entretien que que j’avais eu avec une éducatrice spécialisée travaillant en libéral. Trois ans après, force est de constater que cet article est encore toujours très lu et suscite beaucoup  de questions chez les professionnels.

Dans le passé, des travailleurs sociaux ont déjà créé des SARL sans que cela ne pose le moindre problème.  Ce sont des sociétés à responsabilité limitée qui permettent aux entreprises de mutualiser leurs besoins en service social. Là, la nouveauté se traduit par une croissance de l’auto-entreprenariat et par le fait que, dans ce cas, ce sont les usagers qui paient. On voit alors apparaitre une inéquité de traitement entre les riches et les pauvres.

Quid du paiement à l’acte ?

Le risque existe de voir se développer un service social  pour familles aisées qui ne veulent pas avoir affaire à l’aide sociale à l’enfance parce qu’elles considèrent que c’est dégradant pour elles. Conscientes des difficultés, elles préfèrent « s’offrir » un professionnel pour régler des problème qui ne relèvent pas de la précarité ou du handicap mais des questions psychosociales.

L’Association Nationale des Assistants de Service social est très réservée vis à vis de la pratique de ce que le travail social en libéral induit et rappelle dans le dossier des ASH que « Non seulement ce n’est pas éthique, mais cet accompagnement tarifé est interdit par le code de l’action sociale et des familles. Il est donc condamnable. » précise  Joran Le Gall le Président de l’ANAS. Si le code de déontologie dans son article 8 indique que « … L’assistant de service social salarié ne peut accepter des personnes ressortissant de son champ d’activité professionnelle, une rémunération pour services rendus », il ne dit rien au sujet de ceux qui exercent en libéral.

En travail ou en service social, le fait de faire payer la personne modifie les conditions mêmes de l’intervention. Prenons l’exemple d’une action éducative. « Si un professionnel aide une famille avec son adolescent, comment fait-il s’il découvre que le parent qui paie la prestation est maltraitant, par exemple ? Pourra-t-il prévenir ses collègues des services de la protection de l’enfance et saisir la cellule de recueil, de traitement et d’évaluation des informations préoccupantes sans entrer dans un conflit de déloyauté ? C’est compliqué et délicat.

Un travail social à 2 vitesses ?

Le risque existe de voir se développer un service social pour familles aisées qui ne veulent pas avoir affaire à l’aide sociale à l’enfance parce que c’est dégradant pour elles, (cela m’a été confirmé).  Elles peuvent  « s’offrir » en toute discrétion (sans entrer dans les systèmes informatiques de l’ASE) un professionnel pour régler des difficultés relevant du  handicap ou de l’éducatif. Car contrairement aux orientations des politiques publiques qui s’intéressent surtout à la utte contre la pauvreté, le travail social s’adresse à tous car tous sont confrontés aux « accidents de la vie ».

Ce n’est donc pas tant la possibilité de pouvoir exercer en libéral qui me gêne, mais la relation marchande, le paiement à l’acte que cela induit. En même temps, comment ne pas relativiser ? nous sommes déjà dans une société de services où les personnes âgées ou handicapées ayant des moyens financiers sont mieux accompagnées que les autres grâce à l’intervention de services privés (qui parfois ne rendent pas le service à la hauteur de la rémunération demandée)

Bref, le monde change, les besoins existent et les inégalités demeurent voire même se développent. Que faire de tout cela ? C’est en tout cas  à chacun de se positionner en son âme et conscience. Mais je préfère au fond de moi les réflexions collectives et la logique de service public même si parfois il y a quelques dérives. Je reste persuadé que la règle en travail social demeure celle de l’intelligence collective. Seul en indépendant on ne peut pas grand chose ou si peu. A plusieurs nous sommes plus forts et plus riches des apports de chacun. C’est pourquoi il est aussi essentiel que les professionnels qui ont choisi cette voie s’organisent collectivement et mutualisent leurs expériences.

Lire le dossier des ASH (réservé à leurs seuls abonnés) « Travail Social, La tentation de l’indépendance »

 

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credit photo : freepik.com

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3 réponses

  1. Les secteurs du travail social sont déjà ravagés par les processus de marchandisation, de financiarisation (Contrats à impact social…), les « démarches qualité » et pressions à la rentabilité. Pas étonnant que nombre de collègues en aient ras-le-bol et quittent les « usines sociales » pour tenter une activité plus libre.
    La pratique du travail social en indépendant(e) est, comme toute autre chose, porteuse d’autant de risques que de progrès. Pour l’analyser il faut avant tout abandonner la vision complètement idéalisée voire sacralisée du « Travail Social » qu’on a hérité des Trente glorieuses : le « Travail Social » comme service public servant l’autonomie, le progrès social, la solidarité, etc… cette vision quasi-religieuse nous coupe de la réalité concrète, qui est beaucoup plus complexe et détériorriée que ça.
    Cf. le dossier des Cahiers de l’Actif n°524-525 (février 2020) et notamment l’article de Jonathan Louli qui étudie ces questions : « Le travail social indépendant : libération ou libéralisation ? » accessible en ligne : https://www.jlouli.fr/le-travail-social-independant-liberation-ou-liberalisation/

  2. Bonjour, La lecture de votre article provoque une réaction de ma part, étant assistante sociale indépendante. Je comprends vos arguments et remarques sur la possible marchandisation du travail social, sauf que : nous restons (je me permets de parler de l’ensemble des travailleurs sociaux, qu’ils ne m’en veuillent pas) par notre formation et notre ADN des personnes qui souhaitent avant tout aider, accompagner, éclairer nos concitoyens en difficulté. Je confirme que la liberté d’agir en tant qu’indépendante est ce que j’apprécie le plus. Parce que, oui maintenant, je peux recevoir aussi longtemps et le nombre de fois qu’il sera nécessaire une personne (que je ne nomme pas « le ou la bénéficiaire/usager » de mes services) sans contrainte du cadre de l’institution qui m’emploie. Et je crois que c’est une erreur de penser que nous sommes isolées lorsqu’on choisi ce statut, car en fait, nous sommes toujours en lien avec un réseau et au delà, notre indépendance nous la proposons aux associations, aux collectivités…..en venant en renfort lors de surcroît d’activité, et en assurant des temps de permanences d’une journée ou demi – journée par semaine/mois. La flexibilité, choisie et assumée, que nous proposons est une richesse, pour certaines structures et selon moi valorisent et dépoussièrent nos métiers. Bref, vous l’aurez compris, je suis une assistante sociale indépendante ravie de pouvoir rencontrer, partager, former et protéger toutes sortes de personnes et en aucun cas cela remet en question ma vigilance et compétence pour signaler des risques ou dangers que, par mon métier, je suis capable de repérer et nommer sans aucune complaisance.

    1. Bonjour, je suis moi-même ancien assistant social et je comprends bien le témoignage d’Isabelle.et la liberté que lui procure sa pratique en indépendante.
      Je suis cependant tout à fait en phase avec Didier. La relation commerciale dans le cadre de la relation d’aide me semble problématique.
      En revanche, l’entrepreneuriat, c’est à dire la création d’une structure (personne morale préférablement de l’ESS – association, coopérative) jouant un rôle d’intermédiation entre la personne accompagnée et le/la professionnel.le m’apparaît être une voie adaptée pour s’affranchir des contraintes imposées par nombre de grosses organisations.
      A votre disposition afin de poursuivre le dialogue
      La société facture, le professionnel exerce,

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