Didier Dubasque
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Êtes-vous un travailleur social « radical » ?

Le mot « radical » a mauvaise réputation. Pourquoi ?  Il est souvent confondu avec le mot « extrémiste ». La manifestation pour s’opposer à la réforme des retraites est-elle considérée comme un acte radical ? La réponse est incertaine. Il est donc important de mieux comprendre ce que ce terme signifie. Ce mot est la racine du terme « radicalisation », utilisé régulièrement par les pouvoirs publics qui sont d’ailleurs à l’origine de la création d’un Comité Interministériel  de prévention de la délinquance et de… la radicalisation.

Pour ce comité, la radicalisation est un processus de rupture sociale, morale et culturelle avec les valeurs de la République.  Rien de moins puisqu’il  « conduit un individu à adopter une nouvelle lecture de la société, de nouveaux habitus, de nouveaux comportements, remettant en cause les fondements du pacte social et légitimant le recours à la violence ». Selon cette définition, la radicalisation serait synonyme d’entrée dans la violence. Une vision bien pratique qui permet au passage de considérer que des manifestants « radicalisés » sont à priori violents et doivent être combattus même si le droit de manifester reconnu par la loi,  reste légitime.

Selon Philosophie Magazine, « Depuis les attaques de 2015 contre Charlie Hebdo et le Bataclan …/…, à chaque nouvel attentat, le concept de radicalisation surgit pour rendre compte du passage à l’acte terroriste. Ne serait-il pas plus pertinent de parler de fanatisme plutôt que de radicalisme ? Le radicalisme est en effet un terme chargé historiquement qui évoque davantage l’engagement résolu au nom d’idéaux révolutionnaires que ce qui relève du fanatisme mortifère des terroristes.

 Être radical, c’est agir sur les causes profondes

Être radical, c’est aussi vouloir « aller à la racine », aller à la source d’un problème ou d’une question qui se pose. Cela a peu à voir avec le radicalisme religieux. On peut vouloir aller à la source de sa religion sans forcément être extrémiste et encore moins être violent. Il ne faut pas confondre « radical », « radicalisation » et fanatisme.

Être radical vise à agir sur la cause profonde d’un symptôme ou d’une situation que l’on souhaite voir se modifier. La pratique du travail social nous confronte sans cesse à quelque chose qui ne va pas. Une situation que la personne ou/et le professionnel veut voir évoluer. Aller à la source d’un problème n’est pas forcément aller en arrière. Non, cela nous invite à agir différemment.

Être radical en parole et en actes ?

Il est possible d’être radical uniquement en paroles, mais cela est beaucoup plus intéressant dans les actes.  Tentons de mesurer comment l’on est radical (ou pas) dans nos interventions sociales :

Quand un travailleur social instruit une demande d’aide financière, n’est-il pas dans une action normative ? Il apporte des ajustements mineurs pour améliorer une situation, mais finalement ne règle rien sur le fond. La personne sera susceptible de revenir le mois prochain redemander la même aide. Mais le travail sera accompli, les imprimés de demandes seront remplis tels que le prévoit la règlementation en cours.

Quand ce même travailleur social rédige un rapport pour mettre en place une mesure de soutien, n’est-il pas dans une action qui modifie une ou plusieurs éléments déjà existants sans changer le système ? Il agit à partir d’une évaluation qui prend en considération plusieurs éléments de la situation et s’appuie sur d’autres acteurs. Il tente de modifier la situation en utilisant ce qui est prévu pour cela, un dispositif qui parfois (pas toujours) reste utile pour faire évoluer une situation (tel par exemple l’accès à un logement)

Il n’y a rien de radical dans ces deux exemples, direz-vous, et vous avez bien raison. Passons maintenant à d’autres façons de travailler qui font tout autant partie de la boite à outil des travailleurs sociaux :

Il arrive parfois qu’une personne prend une décision de se séparer (ou de s’installer en couple), soutenue par un tiers tel un travailleur social. Le professionnel aide alors la personne qui s’inscrit dans une dynamique qui modifie complètement son cadre de vie. Ce changement a un impact sur son mode de vie, mais aussi son champ relationnel, ses ressources et son autonomie. En ce sens, le changement est radical, c’est la structure même de la vie de la personne accompagnée qui est modifiée. Ce qui est radical dans ce cas, c’est le changement que va vivre la personne aidée.

Enfin, dernier élément, celui qui représente une action radicale en travail social. Là aussi, prenons un exemple. Une action «radicale» est la mobilisation de personne en vue de transformer non seulement son environnement, mais aussi le cadre d’intervention du professionnel en inventant quelque chose de nouveau.

Quelques exemples de radicalité

Le Revenu Minimum d’Insertion lorsqu’il fut mis en place a été un outil qui a impliqué un changement radical. Ce qui était innovant à l’époque (merci à Claude Evin) a transformé les pratiques des professionnels qui étaient largement inscrits dans des logiques assistancielles pour  répondre aux besoins primaires de subsistance des personnes les plus pauvres. C’était radical face aux multiples demandes d’aide à l’enfance permettant juste aux familles de survivre. Mais finalement, ce ne l’est plus aujourd’hui puisque le rejeton du RMI, le RSA n’est pas parvenu à libérer les compétences des personnes leur permettant de sortir d’une forme de dépendance. Pire même, cette allocation qui se voulait universelle est devenue conditionnelle.

Les actions de développement social qui associent les personnes exclues en tant que « vrais » partenaires sont aujourd’hui des actions radicales. Pour preuve, elles transforment nos relations à l’autre et impactent aussi tout l’environnement et agissent généralement à la racine des problèmes identifiés par les acteurs engagés dans l’action.

Alors finalement, être un travailleur social radical désormais consisterait à accepter d’aller à la racine des difficultés pour tenter d’agir dessus ? De nombreux travailleurs sociaux tentent de le faire même si ce n’est pas si évident que cela. Loin d’être seulement un «distributeur d’aides», un « évaluateur » qui aide à la décision, un «visiteur des familles» au titre de la protection, tout travailleur social qui se respecte s’engage dans une autre dimension de son travail. Celle qui consiste à agir avec la personne en recherchant ce qui est à la racine de son problème pour pouvoir agir dessus avec elle et son environnement.

Les réponses sont alors à inventer et à coconstruire. Elles se trouvent souvent en dehors des dispositifs préétablis. Cela fait déjà partie des fondamentaux du travail social ? Ah oui, excusez-moi, je l’avais oublié !

 

 

Photo créée par wayhomestudio – fr.freepik.com

 

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2 réponses

  1. Combattre l’imposture extrémiste par une posture radicale, en effet.
    Qui, plutôt que radicalisme en puissance (pensée extrême) ou en acte (extrémisme), serait radicalité…?
    Rhizomique de configuration (http://projetrelationnel.blogspot.com/2014/02/moins-extremiste-que-jamais-toujours.html?m=0)?
    Pragmatique de moyen (journals.openedition.org/lectures/1033)?
    Et relationnelle de finalité (http://projetrelationnel.blogspot.com/2010/02/appel-projet-relationnel.html?m=0)?

  2. Excellent billet! Oui de temps en temps il est bon de remettre les pendules à l’heure, comme vous venez de le faire.
    Revenons à la racine, retrouvons le sens des mots, pour retrouver le sens de notre travail.
    Tout ce que vous dites dans ce billet me fait penser à la définition officielle du travail social, telle qu’elle est désormais inscrite dans le Code de l’Action Sociale et des Familles, et que nous ne prenons pas le temps dans les Services et les Etablissements d’analyser, décrypter, traduire. Dommage.
    Votre réflexion sur le travail social sur le fond, me fait aussi penser aux vertus de l’approche systémique appliquée au travail social.
    Et nous pouvons également noter que le RMI à sa création représentait 85% du SMIC,
    alors que le RSA (et encore, à taux plein, ce qui est rarement le cas) ne représente plus que 45% du SMIC.

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