Didier Dubasque

Suite à un reportage TV, des contrôles annoncés pour les éducateurs et les familles d’accueil.

Nos politiques sont incorrigibles ! Il suffit d’une émission de télévision pour leur faire prendre des décisions dont on ne sait si elles seront suivies d’effets. Il y a pourtant tant à faire quand on sait dans quelles difficultés travaillent les services de protection de l’enfance. Plutôt que de chercher des solutions face à une crise sans précédent dans le secteur, la secrétaire d’État à l’enfance, prise en défaut comme si elle était responsable d’un dysfonctionnement, applique des rustines qui ne règlent rien sur le fond.

Ainsi, Charlotte Caubel s’est exprimée dans le magazine « Zone interdite » de M6, à l’issue d’un reportage édifiant consacré aux défaillances de l’Aide sociale à l’enfance. Cette simple phrase en exergue d’un article de France Info mérite que l’on s’y arrête. Il n’y a pas une aide sociale à l’enfance, mais des aides sociales à l’enfance : une par Département. Ce qui se passe dans un Département ne vaut pas pour un autre, même s’il y a des pratiques partagées. Ainsi, si une aide à l’enfance dysfonctionne (ce qui n’est pas étonnant vu le contexte), toutes les aides à l’enfance sont alors discréditées et sont marquées du sceau de l’infamie.

Deuxième élément : le reportage est considéré comme édifiant. Même si ce qui est dénoncé est grave, cela veut-il dire que la présentation de faits veut là aussi dire que c’est partout pareil ? un fait devient édifiant et même signifiant quand on souhaite qu’il le devienne. Sinon, il me semble que seule des études statistiques et des enquêtes de terrain sur l’ensemble du territoire nous apportent des informations édifiantes.

Une réaction salutaire

Réagissant à la suite de cette émission, François Sauvadet le président de l’Association des Départements de France (ADF) ne s’est pas trompé. « Nous avons assisté hier dans l’émission Zone interdite (M6) à des comportements inacceptables », écrit-il. « Leurs auteurs devront être sévèrement sanctionnés ». Mais il a aussitôt ajouté que « Quelques cas particuliers défaillants ne représentent pas l’ensemble des actions mises en œuvre avec dévouement par les professionnels de l’enfance et par les Départements ».

« Les enfants à la charge de l’ASE sont tous dans des situations extrêmement complexes. Leurs profils sont très divers : enfants délaissés, abusés, battus, mineurs délinquants, mineurs non accompagnés… La grande majorité est polytraumatisée ». Tout cela pour tenter d’expliquer combien la tâche des professionnel(le)s de l’ASE est devenue au fil des ans de plus en plus ardue avec des multiples risques. « La protection de l’enfance est l’affaire de tous. Arrêtons les invectives. Traitons les difficultés ! » conclut le président de l’ADF. Il a bien raison. Il faut être sacrément solide et ne pas se laisser emporter non plus par ses émotions. Oui, mais voilà, à la télévision, ce sont d’abord les émotions qu’il s’agit de mettre en avant à travers des expériences « choquantes ». Ça tombe bien à l’ASE, il y en a.

Un recrutement « choquant »

Dans cette émission, deux journalistes ont filmé en caméra cachée leur embauche en tant que famille d’accueil sans le moindre contrôle des services de l’ASE sur leurs antécédents, ni même sur leur identité. Charlotte Caubel, se déclare « choquée » par ces « dysfonctionnements ». « Cette situation ne peut plus exister », a-t-elle précisé.

À votre avis, pourquoi certains (pas tous) services de l’ASE en arrivent à de telles extrémités ? Il ne faut à aucun moment les excuser, car ce n’est pas excusable, mais Charlotte Caubel ne sait-elle pas que les services sont confrontés à une grave pénurie de moyens et que cela a des conséquences sur le fonctionnement des services ? Cela ne concerne pas seulement les éducateurs, mais aussi les assistantes familiales qui ne veulent plus s’engager et engager leurs familles en accueillant des enfants susceptibles de mettre à mal leur vie familiale au point de la perturber durablement. Cela concerne aussi les services administratifs spécialisés qui demandent une réelle compétence. Un secrétariat d’aide sociale à l’enfance ne s’improvise pas. Il y a énormément de procédures à respecter et à gérer.

Du coup, certains recrutements se font, comme pour le reste, « à l’arrache » car il faut vite trouver une solution pour les enfants. Il n’est donc pas surprenant que des problèmes surviennent. Tout le monde est content quand on trouve un(e) candidat(e), ils sont si peu nombreux à postuler. Désormais, nous dit la secrétaire d’État à l’enfance, « tout professionnel au contact d’un enfant, mais également tout bénévole dans son entourage, devront faire l’objet « régulièrement » de contrôles ».  Cela veut simplement dire vérifier le casier judiciaire et le fichier des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes (Fijais).

Cela existe déjà pour les professionnels, et benoitement, je croyais que ces contrôles étaient toujours opérants. Ils étaient assurés par les services administratifs qui ont mission de contrôler la légalité des embauches. Diplôme, casier judiciaire étaient contrôlés quand un travailleur social était recruté. Rappelons à cette occasion que l’ASE ne gère pas les embauches, elle contribue aux recrutements. Ce sont plus logiquement les services RH des Départements qui interviennent sur les aspects administratifs liés à l’arrivée d’un nouvel agent. En outre, les assistantes familiales doivent être agréées. Il n’y a pas si longtemps, les investigations pour ce type d’agrément étaient assez poussées et n’importe qui ne pouvait pas obtenir le sésame permettant d’accueillir un enfant chez soi. Il me semble (soyons prudent) que c’est toujours le cas.

Mais il y a aussi quelque chose qui a évolué. Avec les logiciels « métiers » il est de plus en plus demandé aux cadres des services sociaux d’assurer certaines fonctions RH sans pour autant que ces professionnels aient été correctement formés. De l’entretien annuel, à celui de la sélection au moment du recrutement, sans oublier la gestion et le suivi des congés, de nombreuses tâches ont basculé sur la fiche de poste de l’encadrant de proximité. Il y a beaucoup plus de risques maintenant que certains aspects de la gestion du personnel soient mal pris en compte, car certaines missions ne sont pas clairement identifiées. Ainsi, qui doit vérifier la réalité du diplôme, et les inscriptions aux casiers judiciaires ?

Un reportage qui montre aussi l’impuissance de certains services sociaux face à des problèmes récurrents.

Il montre aussi la situation d’adolescents déscolarisés et atteints de troubles psychiques, placés par l’ASE dans des hôtels « sordides ». Mais là aussi n’est-ce pas le manque de moyens qui est à l’origine de ces problèmes ? Croit-on que ces mises à l’hôtel se pratiquent de gaité de cœur ? Quelle autre solution propose-t-on quand il n’y a plus de lieu d’accueil ?

Les travailleurs sociaux sont bien placés pour le savoir. Ceux de l’aide sociale à l’enfance passent un temps très conséquent à rechercher des points de chutes, des lieux d’accueil qui sont tous engorgés. C’est non seulement épuisant, mais aussi démoralisant. Cela agit bien évidemment sur la qualité du travail. Et ce n’est malheureusement pas uniquement lié à un défaut d’organisation. Car vers qui se tourner ?

Sans nier la gravité des situations dénoncées, la présidente du Conseil départemental des Deux-Sèvres, Coralie Dénoues, s’interroge sur l’impact que peut avoir l’émission de M6 sur les personnels et futurs professionnels de la collectivité qu’elle dirige. Ce n’est pas cela effectivement qui va renforcer l’attractivité des métiers et aider aux futurs recrutements.

Je me permets de rappeler ici ce que m’avait déclarée une cadre de l’ASE dont je tairai le nom : « Quoi que l’on fasse à l’ASE, nous avons tort » me disait-elle. « Que ce soit le placement de l’enfant en institution ou auprès d’une assistante familiale ou son maintien dans sa famille, il y a toujours quelqu’un pour considérer que telle ou telle décision n’est pas adaptée, voire dangereuse, c’est infernal. »

Voici donc revenu le temps de « l’ASE accusée », qui, tel un marronnier à l’automne qui perd ses feuilles, nous rappelle les carences de certaines de nos institutions.  Il est des émissions qui dénoncent (certes à juste titre) sans apporter de solutions. Et là, c’est un contrôle accru des professionnels qui est proposé. On ne peut être contre cette mesure mais est-ce vraiment une solution à la hauteur des problèmes tels qu’ils se posent ?

 

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4 réponses

  1. Il y a autant d' »ASE » que départements. Cette réalité est un impossible à penser pour des chaines de télévision nationales qui ont vocation à s’adresser à tous les téléspectateurs, où qu’ils soient. Comment expliquer simplement, avec pédagogie et clarté à tous les français qui regardent une émission de télévision que cela se passe comme ça ici, et différemment ailleurs? Un exemple, sortons du cadre de l’ASE, qui effectivement souléve tant d’émotions, prenons plutôt le cas de la Mesure d’accompagnement social personnalisé (MASP). Ici, à peine 50 mesures sont actives, et là, juste le département à côté, il y en a 200. Pourquoi? la loi qui en fixe les caractéristiques est pourtant nationale, et inscrite dans le Code de l’Action Sociale et des Familles. Oui, mais l’interprétation de ce texte est soumis à des élus locaux, des techniciens, qui ne comprennent pas de la même façon que leur voisin, les mots de ce texte.
    Et, surtout, face à la dépense que la mise en place de la MASP représente, l’effort consenti peut varier du simple au quadruple (ça dépend, jusqu’où on « y croit »).
    Voilà les effets de la décentralisation! Et on en demande encore plus. Sur quelles valeurs philosophiques la décentralisation est elle construites? De jolis mots l’habillent: proximité, besoins du terrain, adaptation à la réalité, etc…. La réalité est peut être tout autre. Je ne suis pas du tout sûr qu’un habitant d’Ille et Vilaine ait des besoins de base tellement différents d’un habitant de Haute Savoie. En revanche, ce qui est certainement très différent, c’est la structure de l’économie de base de ces départements. La décentralisation serait donc une vision économique de la question sociale.
    Comment une émission grand public sur l’Aide Sociale à l’Enfance pourrait elle poser ces questions d’une façon simple (simpliste?) sans aller dans le complexe de l’organisation d’une société de plus en plus opaque?

    « Mais dans quel monde vivons nous  » !!!!

  2. Bonjour
    Voir des reportages qui sont basés sur des situations inadmissibles ne peut que poser des questions sur la protection la protection de l’enfance.
    Ce ASE bashing peut décourager celles et ceux qui y travaillent souvent au-delà de l’engagement prévu dans leur contrat de travail et avec une vraie éthique de l’autre.
    Ce reportage ne met aucunement en perspective les solutions à envisager dans un paysage qui est plein de réalités différentes ,selon les départements, mais qui sommes toute se dépatouille avec des difficultés similaires: la baisse des AF , les jeunes complexes, l’accueil d’urgence, l’accueil de jour, etc..
    Y voir uniquement des comportements individuels déviants sans imaginer que des politiques sociales sont aussi défaillantes est trop simple. Par exemple, la question de la prise en charge des jeunes aux profils complexes est une difficulté posée depuis plusieurs décennies dans la protection de l’enfance.
    Si aujourd’hui des départements et des directions ASE en arrivent à utiliser des agences d’intérim pour prendre en charge certains jeunes aux profils complexes, cela traduit bien cette difficulté dans l’accompagnement de ces jeunes qui ne relève pas uniquement des départements mais aussi de l’Etat. pour la partie pédopsychiatrique ou médico-sociale.
    Le manque de moyens en pédo psychiatrie, la politique d’inclusion concernant le médicosocial et qui se traduit par des fermetures de places en IME ou en ITEP, la mauvaise répartition territoriale des moyens, la responsabilité excessive qui est donnée à l' »ASE et à ses professionnels qui ne peuvent à eux-seuls répondre aux problématiques médicosociales psychiatriques, pédagogiques, familiales, judiciaires de ces jeunes conduisent à du désenchantement à de l’agacement. Parfois l’emploi d’entreprises d’intérim qui utilisent souvent des personnels non qualifiés. devient la solution pour éviter le pire.
    C’est l’appât du gain qui fait vivre ce secteur de l’intérim. Appât du gain alimenté par la saturation des dispositifs d’accueil et par une politique nationale et déconcentrée qui n’a pas encore mis en place des solutions interinstitutionnelles pour un accueil adapté de ces jeunes aux profils complexes.
    La loi Taquet de février 2022, est bonne dans ses intentions mais le volet moyens manque cruellement du fait même d’un Etat lui-même qui n’agit pas à la hauteur des besoins et n’a pas mis en place les solutions pour garantir par exemple une revalorisation nationale du métier d’Assistant Familial., ce qui conduit que chaque département se retrouve quasiment seul à la barre de ce sujet. La mise en place concrète et suffisante d’une politique nationale de lutte contre les violences ou contre la prostitution des mineurs favoriserait aussi les accompagnements ,mais les professionnels de terrain sont bien seuls! Ces chantiers, comme celui plus globalement de la diversification des lieux d’accueil, du partenariat avec le système judiciaire sont autant de blocage dans une projection de l’enfance à bout de souffle.
    Le manque d »attractivité des métiers sociaux et une revalorisation salariale qui exclut certains métiers amène chaque département, chaque association à faire comme il peut et malheureusement certaines départements ont beaucoup moins de volonté politique ou de moyens que d’autres.
    Nous sommes dans une sorte de cercle vicieux: pas assez de places est donc des placements non ou mal exécutés et des professionnels qui se découragent.

    Si l’Etat et les départements souhaitent assurer un accueil adapté à tous les jeunes confiés ; s’ils souhaitent que tous les jeunes pour lesquels une mesure en milieu ouvert a été décidée puissent en bénéficier dans des délais rapides, il est important d’aller très rapidement vers l’affirmation de la nécessité de revoir certaines politiques nationales, de sortir de l’hypocrisie qui consiste à renvoyer aujourd’hui la responsabilité uniquement sur les départements et les acteurs de terrain.
    Si nous ne développons pas les capacités d’accueil, si nous ne construisons pas des solutions adaptées pour les jeunes aux profils complexes, les équipes souffrent et s’épuisent.
    De nouveaux drames institutionnels et humains auront lieu.
    Des départements prennent à bras le corps ces problématiques, il faut que l’Etat joue pleinement son rôle. Le cadre juridique me semble plutôt bien adapté, mais la question des moyens reste première.
    N’oublions pas que la protection de l’enfance est aussi à l’image de la société, de ses discriminations, de ses violences et du durcissement des liens sociaux. La protection de l’enfance est un secteur passionnant, épuisant où il faut rester modeste et humble.
    Il est regrettable pour ne pas dire plus que des journalistes ne s’arrêtent que sur certains aspects . Leurs regards orientés vers le sensationnalisme ne permet de redonner le souffle et l’espoir dont elle a besoin.

  3. Merci pour cet article, qui remet les choses à leurs justes places. Cela me rend triste et en colère de voir qu’il est facile d’accuser des professionnels plutôt que de remettre en question la responsabilité de l’état dans cette politique du social rentable à moindre coût…

  4. En regardant ce reportage je me suis demandé pourquoi l’ ASE est confiée aux départements ! ? Tout comme l’APA et la prévention du vieillissement pathologique cette compétence doit revenir à lEtat ! Trop de disparités, trop d’incompétences …

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