Suicides dans la police : administration et service social sont sous pression

La police nationale a mis en place depuis novembre 2012 des pôles de vigilance « suicide » (PVS) dans ses services territoriaux. Et rien ne semble plus aller aujourd’hui : Huit membres des forces de l’ordre ont mis fin à leurs jours en une semaine. Une situation « douloureuse et compliquée » pour le patron de la police nationale, mais aussi et surtout pour les professionnels de terrain en charge des missions de sécurité publique.

Il y a 4 ans, l’ANAS avait été interpellée par des assistants sociaux qui interviennent auprès des fonctionnaires de police. Il leur était demandé, au nom de la sécurité et des risques de passage à l’acte de communiquer les noms des policiers qui les consultaient pour obtenir aides et conseil. Ces transmissions d’information devant s’opérer en direction d’un médecin coordinateur de ce PVS. Cela leur posait un cas de conscience : Comment garder la confiance et travailler sur l’autonomie de l’agent, dès lors que son nom est communiqué à l’administration comme étant en risque de se suicider ? Et quid du respect du secret professionnel ?

Donner de telles informations, certes au nom de la protection du policier et de son entourage, a pour conséquence de provoquer son « désarmement ». Il doit rendre son arme de service : cette décision est un coup supplémentaire porté à l’agent qui se voit ainsi symboliquement « déclassé ». Mais c’est aussi une très lourde responsabilité qui était portée sur les assistants sociaux. Les travailleurs sociaux ne sont pas des médecins. Ils ne sont pas spécifiquement formés pour « déceler » les risques de suicide, d’autant que chaque situation est différente. Certes au fil des entretiens ce sujet est abordé par les assistants sociaux. Certains d’entre eux se sont formés pour être plus vigilants et savoir aborder ce sujet. En outre, les problèmes que rencontrent les policiers au travail s’ils s’additionnent avec ceux relevant de leur vie privé peuvent vite devenir « ingérables ». Et ce « mélange » vie professionnelle / vie privée peut amplifier le malaise pouvant les mener jusqu’à une forme de désespoir. L’administration fait souvent valoir ces questions de problèmes privés qui se surajoutent à ceux de la vie au travail. Mais les chiffres sont là : la police est trois fois plus touchée par le suicide que l’ensemble de la population française.

Le suicide survient lorsque le sujet ne voit plus d’autre issue que de se tuer pour que cessent ses souffrances et son stress. Or la souffrance au travail est un réalité dans la police nationale. Ces professionnels sont sans cesse confrontés à la violence, à la misère sociale aussi tout en ayant des conditions de travail qui ne leur permettent pas de se ressourcer. Il leur faut sans cesse être sans défaut, être solide pour résister aux multiples incivilités et provocations. Les soutiens en interne existent mais il est facile d’être vite isolé. Il faut tout le temps se montrer fort et sans faille en appliquant des procédures qui se sont multipliées et complexifiées au fil des années.

Oui, il faut être solide pour pouvoir « encaisser ». Il faut écouter ou lire ce qu’a écrit Marc La Mola ancien policier interrogé par le nouvel Obs. :   « Au lieu de me donner la mort, j’ai démissionné » dit-il. « J’ai démissionné de la police, sinon je me serais encore rendu malade. Servir le vulnérable : telle était la raison qui m’avait poussé à entrer dans la police ». Marc La Mola a écrit un livre «Le sale boulot» . C’est le titre choc d’un livre autobiographique dans lequel il retrace sa carrière de policier et sa lente descente aux enfers, qui l’a conduit au bord d’un gouffre, celui du suicide. A 48 ans et après 25 années passées sur le terrain, il a décidé de parler et de raconter sa souffrance quotidienne à travers ce livre qu’il a auto-édité. Aujourd’hui les procédures « tuent » le travail avec des journées « à rallonge ». Certains peuvent se lever à 4 heures et être prêt à 6 heures pour une intervention et terminer à 20h00 ou 21h00 en ayant juste mangé un sandwich le midi. Le manque de moyens matériel est réel et cela n’aide pas à non plus à garder le moral au travail.

La fonction de police secours au service de la population pour la protéger reste le principal moteur de la vocation, contrairement à l’image « négative » du policier inscrit dans des pratiques de répression.  Policier est un métier de vocation, avec des valeurs, un code de déontologie et un respect de la loi qui nous permet de vivre ensemble la cohésion sociale.

C’est pourquoi d’ailleurs dans leur grande majorité, les travailleurs sociaux n’ont aucune difficulté (passé certaines représentations de part et d’autres) pour travailler ensemble dans le respect des places de chacun. Les assistantes sociales mises à disposition  des commissariats qui travaillent en zone police ou gendarmerie peuvent en témoigner. Il y a un respect mutuel et chacun comprend bien les fonctions mais aussi les modes d’intervention de chacun. Chacun respecte le secret professionnel de l’autre. La pratique du partage est strictement limitée aux nécessités de la protection. Bien sûr, il n’est pas question pour le policier d’agir comme un travailleur social (cela leur a été déjà reproché par le passé). L’inverse existe aussi, les assistants sociaux et les éducateurs ne sont pas des policiers. Il n’ont pas à investiguer ni à auditionner en rédigeant des PV. Tous, de la place où ils se trouvent, ont besoin d’être respectés dans leur travail.

La sénatrice Claire Lise Campion avait interrogé en 2013 le gouvernement de l’époque sur ce sujet : les chiffres en matière de suicide dans la police nationale sont supérieurs à la moyenne nationale. rappelait-elle. (Ils s’élèvent à un peu plus de 35 pour 100 000 agents). Le lien avec le milieu professionnel ne peut être écarté. Cette situation ne peut, en effet, être attribuée à la seule situation personnelle des personnes. en avait-elle conclue. Surtout quand on met fin à ses jours sur son lieu de travail.

Depuis les conditions de travail des policiers ne se sont pas améliorées loin de là. La parole risque de se libérer tant le prix du silence pèse lourd. Derrière l’émotion face à ces disparitions tragiques percent les conditions de travail. Le non-dit ajoute à la pression interne. Mais quand même, 8 morts en une semaine, c’est là un signe très inquiétant qui va sans doute  justifier des mesures d’urgence. Il est à espérer qu’elles soient efficaces et ne provoquent pas l’inverse de ce pour quoi elles seront mises en place.

 

 

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